Pot-bouille
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #10
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Pot-bouille». Краткое содержание книги:
Puis, comme sa mere revenait sur elle:
-Ah! tu sais, on ne me gifle pas, moi!... Prends garde.
Elles se regarderent fixement, et madame Josserand ceda la premiere, cachant sa retraite sous un air de domination dedaigneuse. Mais le pere avait cru a un recommencement de la bataille. Alors, pris entre les trois femmes, lorsqu'il vit cette mere et ces filles, toutes les creatures qu'il avait aimees, finir par se manger entre elles, il sentit un monde crouler sous lui, il s'en alla de son cote, se refugia au fond de la chambre, comme frappe a mort, et desireux d'y mourir seul. Il repetait au milieu de ses sanglots:
-Je ne peux plus.... je ne peux plus....
La salle a manger retomba dans le silence. Berthe, la joue contre le bras, soulevee encore de longs soupirs nerveux, se calmait. Tranquillement, Hortense s'etait assise de l'autre cote de la table, beurrant un reste de rotie, afin de se remettre. Ensuite, elle desespera sa soeur par des raisonnements tristes: ca devenait inhabitable chez eux; a sa place, elle prefererait recevoir des gifles de son mari que de sa mere, car c'etait plus naturel; elle, d'ailleurs, quand elle aurait epouse Verdier, flanquerait carrement sa mere a la porte, pour ne pas avoir des scenes pareilles dans son menage. A ce moment, Adele vint desservir la table; mais Hortense continua, disant qu'on se ferait donner conge, si ca recommencait; et la bonne partagea cette opinion: elle avait du fermer la fenetre de la cuisine, parce que deja Lisa et Julie allongeaient le nez. Du reste, ca lui semblait drole, elle riait encore; madame Berthe en avait recu une fameuse; tant que de tues et de blesses, elle etait la plus malade. Puis, roulant sa taille epaisse, Adele eut un mot de profonde philosophie: apres tout, la maison s'en fichait, fallait bien vivre, on ne se rappellerait meme plus madame et ses deux messieurs, dans huit jours. Hortense, qui l'approuvait d'un hochement de tete, l'interrompit pour se plaindre du beurre, dont elle avait la bouche empestee. Dame! du beurre a vingt-deux sous, ca ne pouvait etre que de la poison. Et, comme il laissait au fond des casseroles un residu infect, la bonne expliquait qu'il n'etait pas meme economique, lorsqu'un bruit sourd, un lointain ebranlement du plancher, leur fit brusquement preter l'oreille.
Berthe, inquiete, avait enfin leve la tete.
-Qu'est-ce donc? demanda-t-elle.
-C'est peut-etre madame et l'autre dame, dans le salon, dit Adele.
Madame Josserand venait d'avoir un sursaut de surprise, en traversant le salon. Une femme etait la, toute seule.
-Comment! c'est encore vous! cria-t-elle, quand elle eut reconnu madame Dambreville, qu'elle avait oubliee.
Celle-ci ne bougeait pas. Les querelles de la famille, l'eclat des voix, le battement des portes, semblaient avoir passe sur sa chair, sans qu'elle en eut meme senti le souffle. Elle restait immobile, les regards perdus, enfoncee et tassee dans sa rage d'amour. Mais un travail se faisait en elle, les conseils de la mere de Leon la bouleversaient, la decidaient a acheter cherement quelques restes de bonheur.
-Voyons, reprit avec brutalite madame Josserand, vous ne pouvez pourtant pas coucher ici.... Mon fils m'a ecrit, je ne l'attends plus.
Alors, madame Dambreville parla, la bouche empatee de silence, comme si elle se reveillait.
-Je m'en vais, excusez-moi.... Et vous lui direz de ma part que j'ai reflechi. Je consens.... Oui, je reflechirai encore, je lui ferai peut-etre epouser cette fille, puisqu'il le faut.... Mais c'est moi qui la lui donne, et je veux qu'il vienne me la demander, a moi, a moi toute seule, entendez-vous!... Oh! qu'il revienne, qu'il revienne!
Sa voix ardente suppliait. Elle ajouta plus bas, de l'air entete d'une femme qui, apres avoir tout sacrifie, se cramponne a une satisfaction derniere:
-Il l'epousera, mais il habitera chez nous.... Autrement rien de fait. J'aime mieux le perdre.
Et elle s'en alla. Madame Josserand etait redevenue charmante. Dans l'antichambre, elle trouva des consolations, elle promit d'envoyer le soir meme son fils soumis et tendre, en affirmant qu'il serait enchante de vivre chez sa belle-maman. Puis, lorsqu'elle eut ferme la porte derriere le dos de madame Dambreville, elle pensa, pleine d'une tendresse apitoyee:
-Pauvre petit! ce qu'elle va lui vendre ca!
Mais, a ce moment, elle entendit aussi le bruit sourd, dont le plancher tremblait. Eh bien? quoi donc? est-ce que la bonne cassait la vaisselle, maintenant? Elle se precipita dans la salle a manger, interpella ses filles.
-Qu'y a-t-il, c'est le sucrier qui est tombe?
-Non, maman.... Nous ne savons pas.
Elle se retournait, elle cherchait Adele, lorsqu'elle l'apercut ecoutant a la porte de la chambre a coucher.
-Que faites-vous donc? cria-t-elle. On brise tout dans votre cuisine, et vous etes la, a moucharder monsieur. Oui, oui, on commence par les pruneaux, et on finit par autre chose. Depuis quelque temps, vous avez des allures qui me deplaisent, vous sentez l'homme, ma fille....
La bonne, les yeux ecarquilles, la regardait. Elle l'interrompit.
-C'est pas tout ca.... Je crois bien que c'est monsieur qui est tombe, la dedans.
-Mon Dieu! elle a raison, dit Berthe en palissant, on aurait dit la chute d'un corps.
Alors, elles penetrerent dans la chambre. Devant le lit, M. Josserand gisait, pris de faiblesse; sa tete avait porte sur une chaise, un mince filet de sang coulait de l'oreille droite. La mere, les deux filles, la bonne, l'entourerent, l'examinerent. Berthe seule pleurait, reprise des gros sanglots dont la gifle l'avait secouee. Et, quand elles voulurent, a elles quatre, le soulever pour le mettre sur le lit, elles l'entendirent qui murmurait:
-C'est fini.... Elles m'ont tue.
XVII
Des mois se passerent, le printemps etait venu. On parlait, rue de Choiseul, du prochain mariage d'Octave avec madame Hedouin.
Les choses, pourtant, n'allaient pas si vite. Octave, au Bonheur des Dames, avait repris sa situation, qui chaque jour s'elargissait. Madame Hedouin, depuis la mort de son mari, ne pouvait suffire aux affaires sans cesse croissantes; son oncle, le vieux Deleuze, cloue sur un fauteuil par des rhumatismes, ne s'occupait de rien; et, naturellement, le jeune homme, tres actif, travaille de son besoin de grand commerce, etait arrive en peu de temps a prendre dans la maison une importance decisive. Du reste, encore irrite de ses amours imbeciles avec Berthe, il ne revait plus d'utiliser les femmes, il les redoutait meme. Le mieux lui semblait de devenir tranquillement l'associe de madame Hedouin, puis de commencer la danse des millions. Aussi, se rappelant son echec ridicule aupres d'elle, la traitait-il en homme, comme elle desirait etre traitee.
Des lors, leurs rapports devinrent tres intimes. Ils s'enfermaient pendant des heures, dans le cabinet du fond. Autrefois, quand il s'etait jure de la seduire, il avait suivi la toute une tactique, tachant d'abuser de ses tendresses commerciales, lui effleurant le cou de chiffres murmures, guettant les recettes heureuses pour profiter de ses abandons. Maintenant, il restait bonhomme, sans calcul, tout a son affaire. Il ne la desirait meme plus, bien qu'il gardat le souvenir de son frisson leger, la nuit des noces de Berthe, lorsqu'elle valsait sur sa poitrine. Peut-etre l'avait-elle aime. En tous cas, il valait mieux rester comme ils etaient; car elle le disait avec justesse, la maison demandait beaucoup d'ordre, c'etait inepte d'y vouloir des choses qui les auraient deranges du matin au soir.
Assis tous deux devant l'etroit bureau, ils s'oubliaient souvent, apres avoir revu les livres et decide les commandes. Lui, revenait alors a ses reves d'agrandissement. Il avait sonde le proprietaire de la maison voisine, qui vendrait volontiers; on donnerait conge au bimbelotier et au marchand d'ombrelles, on etablirait un comptoir special de soierie. Elle, tres grave, ecoutait, n'osait se lancer encore. Mais elle concevait pour les facultes commerciales d'Octave une sympathie grandissante, en retrouvant chez lui sa propre volonte, son gout des affaires, le fond serieux et pratique de son caractere, sous les dehors galants d'un aimable vendeur. Et il montrait, en outre, une flamme, une audace qui lui manquait et qui l'emplissait d'une emotion. C'etait la fantaisie dans le commerce, la seule fantaisie qui l'eut jamais troublee. Il devenait son maitre.