Pot-bouille
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #10
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Pot-bouille». Краткое содержание книги:
Enfin, un soir, comme ils demeuraient cote a cote devant des factures, sous la flambee ardente d'un bec de gaz, elle dit lentement:
-Monsieur Octave, j'ai parle a mon oncle. Il consent, nous acheterons la maison. Seulement....
Il l'interrompit pour crier avec gaiete:
-Les Vabre sont coules alors!
Elle eut un sourire, elle murmura d'un ton de reproche:
-Vous les detestez donc? Ce n'est pas bien, vous etes le dernier qui devriez leur souhaiter du mal.
Jamais elle ne lui avait parle de ses amours avec Berthe. Cette brusque allusion le gena beaucoup, sans qu'il sut pourquoi. Il rougissait, il balbutiait des explications.
-Non, non, ca ne me regarde pas, reprit-elle toujours souriante et tres calme. Pardonnez-moi, ca m'a echappe, je m'etais promis de ne jamais vous en ouvrir la bouche.... Vous etes jeune. Tant pis pour celles qui veulent bien, n'est-ce pas? C'est aux maris a garder leurs femmes, quand celles-ci ne peuvent se garder toutes seules.
Il eprouva un soulagement, en comprenant qu'elle n'etait pas fachee. Souvent, il avait redoute une froideur de sa part, si elle venait a savoir son ancienne liaison.
-Vous m'avez interrompue, monsieur Octave, recommenca-t-elle gravement. J'allais ajouter que, si j'achete la maison voisine et que je double ainsi l'importance de mes affaires, il m'est impossible de rester seule.... Je vais etre forcee de me remarier.
Octave resta saisi. Comment! elle avait deja un mari en vue, et il l'ignorait! Tout de suite, il sentit sa position compromise.
-Mon oncle, continuait-elle, me l'a dit lui-meme.... Oh! rien ne presse en ce moment. Je suis en deuil de huit mois, j'attendrai l'automne. Seulement, dans le commerce, il faut bien mettre le coeur de cote et songer aux necessites de sa situation.... Un homme est absolument necessaire ici.
Elle discutait cela posement, comme une affaire, et il la regardait, d'une beaute reguliere et saine, le visage tres blanc sous les ondes correctes de ses bandeaux noirs. Alors, il regretta de ne pas avoir, depuis son veuvage, essaye encore de devenir son amant.
-C'est toujours grave, balbutia-t-il, ca demande reflexion.
Sans doute, elle etait de cet avis. Et elle parla de son age.
-Je suis vieille deja, j'ai cinq ans de plus que vous, monsieur Octave....
Il l'interrompit, bouleverse, croyant comprendre, lui saisissant les mains, repetant:
-Oh! madame!... oh! madame!
Mais elle s'etait levee, elle se degageait. Puis, elle baissa le gaz.
-Non, c'est assez, aujourd'hui.... Vous avez de tres bonnes idees, et il est naturel que je songe a vous pour les mettre a execution. Seulement, il y a des ennuis, il faut creuser le projet.... Je vous sais tres serieux, au fond. Etudiez ca de votre cote, je l'etudierai du mien. Voila pourquoi je vous en ai parle. Nous en recauserons plus tard.
Et les choses en resterent la, pendant des semaines. Le magasin reprit son train habituel. Comme madame Hedouin gardait pres de lui sa paix souriante, sans une allusion a une tendresse possible, il affecta d'abord une tranquillite pareille, il finit par etre a son exemple d'une sante heureuse, confiant dans la logique des choses. Elle repetait volontiers que les choses raisonnables arrivaient toutes seules. Aussi n'avait-elle jamais de hate. Les commerages qui commencaient a circuler sur son intimite avec le jeune homme, ne la touchaient meme pas. Ils attendaient.
Rue de Choiseul, la maison entiere jurait donc que le mariage etait fait. Octave avait quitte sa chambre, pour aller se loger rue Neuve-Saint-Augustin, pres du Bonheur des Dames. Il ne frequentait plus personne, ni les Campardon, ni les Duveyrier, qui etaient outres du scandale de ses amours. M. Gourd lui-meme, quand il le voyait, affectait de ne pas le reconnaitre, afin de ne pas avoir a le saluer. Seules, Marie et madame Juzeur, les matins ou elles le rencontraient dans le quartier, entraient causer un instant sous une porte: madame Juzeur, qui l'interrogeait passionnement au sujet de madame Hedouin, aurait voulu le decider a venir chez elle, pour parler de ca, gentiment; Marie, desolee, se plaignant d'etre de nouveau enceinte, lui disait la stupefaction de Jules et la colere terrible de ses parents. Puis, quand le bruit de son mariage devint serieux, Octave fut surpris de recevoir un grand salut de M. Gourd. Campardon, sans se remettre encore, lui envoya a travers la rue un signe de tete cordial; tandis que Duveyrier, en allant un soir acheter des gants, se montra fort aimable. Toute la maison commencait a pardonner.
D'ailleurs, la maison avait retrouve le train de son honnetete bourgeoise. Derriere les portes d'acajou, de nouveaux abimes de vertus se creusaient; le monsieur du troisieme venait travailler une nuit par semaine, l'autre madame Campardon passait avec la rigidite de ses principes, les bonnes etalaient des tabliers eclatants de blancheur; et, dans le silence tiede de l'escalier, les pianos seuls, a tous les etages, mettaient les memes valses, une musique lointaine et comme religieuse.
Cependant, le malaise de l'adultere persistait, insensible pour les gens sans education, mais desagreable aux personnes d'une moralite raffinee. Auguste s'obstinait a ne pas reprendre sa femme, et tant que Berthe demeurerait chez ses parents, le scandale ne serait pas efface, il en resterait une trace materielle. Aucun locataire, du reste, ne racontait publiquement la veritable histoire, qui aurait gene tout le monde; d'un commun accord, sans meme s'etre entendu on avait decide que les difficultes entre Auguste et Berthe venaient des dix mille francs, d'une simple querelle d'argent: c'etait beaucoup plus propre. On pouvait, des lors, en parler devant les demoiselles. Les parents paieraient-ils ou ne paieraient-ils pas? et le drame devenait tout simple, car pas un habitant du quartier ne s'etonnait ni ne s'indignait, a l'idee qu'une question d'argent put dechainer des gifles dans un menage. Au fond, il est vrai, cette convention de bonne compagnie n'empechait pas les choses d'etre; et la maison, malgre son calme devant le malheur, souffrait cruellement dans sa dignite.
C'etait Duveyrier surtout, comme proprietaire, qui portait le poids de cette infortune immeritee et persistante. Depuis quelque temps, Clarisse le torturait a un tel point, qu'il revenait parfois pleurer chez sa femme. Mais le scandale de l'adultere l'avait aussi frappe au coeur; il voyait, disait-il, les passants regarder sa maison de haut en bas, cette maison que son beau-pere et lui s'etaient plu a orner de toutes les vertus domestiques; et ca ne pouvait durer, il parlait de purifier l'immeuble, pour son honneur personnel. Aussi, au nom de la decence publique, poussait-il Auguste a une reconciliation. Malheureusement, celui-ci resistait, entretenu dans sa rage par Theophile et Valerie, qui s'installaient definitivement a la caisse, enchantes de la debacle. Alors, comme les affaires de Lyon tournaient mal, et que le magasin de soierie periclitait faute d'avances, Duveyrier avait concu une idee pratique. Les Josserand devaient souhaiter ardemment se debarrasser de leur fille: il fallait offrir de la reprendre, mais a la condition qu'ils paieraient la dot de cinquante mille francs. Peut-etre, sur leurs instances, l'oncle Bachelard finirait-il par donner la somme. Auguste, d'abord, avait refuse violemment d'entrer dans cette combinaison; a cent mille francs, il serait encore vole. Puis, tres inquiet pour ses echeances d'avril, il s'etait rendu aux raisons du conseiller, qui plaidait la cause de la morale et qui parlait uniquement d'une bonne action a faire.
Lorsqu'on fut d'accord, Clotilde choisit l'abbe Mauduit comme negociateur. C'etait delicat, un pretre pouvait seul intervenir, sans se compromettre. L'abbe, justement, eprouvait un grand chagrin des catastrophes deplorables qui s'abattaient sur une des maisons les plus interessantes de sa paroisse; et il avait deja offert ses conseils, son experience, son autorite, pour mettre fin a un scandale dont les ennemis de la religion auraient pu se rejouir. Cependant, lorsque Clotilde lui parla de la dot, en le priant d'aller porter les conditions d'Auguste aux Josserand, il baissa la tete, il garda un silence douloureux.