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Pot-bouille

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Pot-bouille
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-D'ailleurs, tout le monde etait contre moi, Duveyrier s'est encore conduit la comme un pas grand'chose, avec son gredin de notaire; car je demandais qu'on mit l'assurance dans le contrat, a titre de garantie, et l'on m'a impose silence.... Si j'avais exige cela, pourtant, vous commettiez un faux. Oui, monsieur, un faux!

Tres pale, le pere s'etait leve a cette accusation, et il allait repondre, offrir son travail, acheter le bonheur de sa fille de toute l'existence qu'il lui restait a vivre, lorsque madame Josserand, jetee hors d'elle par l'entetement de madame Dambreville, ne faisant plus attention a sa vieille robe de soie verte dont sa gorge courroucee achevait de crever le corsage, entra comme dans un coup de vent.

-Hein? quoi? cria-t-elle, qui parle de faux? C'est monsieur?... Allez d'abord au Pere-Lachaise, monsieur, pour voir si la caisse de votre pere est ouverte!

Auguste s'y attendait, mais il n'en fut pas moins horriblement vexe. Du reste, elle ajoutait, la tete haute, ecrasante d'aplomb:

-Nous les avons, vos dix mille francs. Oui, ils sont la, dans un tiroir.... Mais nous ne vous les donnerons que lorsque monsieur Vabre sera revenu vous donner les votres.... En voila une famille! un pere joueur qui nous fiche tous dedans, et un beau-frere voleur qui colle la succession dans sa poche!

-Voleur! voleur! begaya Auguste, pousse a bout, les voleurs sont ici, madame!

Tous deux, le visage enflamme, s'etaient plantes l'un devant l'autre. M. Josserand, que ces violences brisaient, les separa. Il les suppliait d'etre calmes; et, secoue d'un tremblement, il fut oblige de s'asseoir.

-En tous cas, reprit le gendre apres un silence, je ne veux pas de salope dans mon menage.... Gardez votre argent et gardez votre fille. J'etais monte pour vous dire ca.

-Vous changez de question, fit remarquer tranquillement la mere. C'est bon, nous allons en causer.

Mais le pere, sans force pour se lever, les regardait d'un air d'epouvante. Il ne comprenait plus. Que disaient-ils? Quelle etait donc la salope? Puis, lorsque, a les entendre, il sut que c'etait sa fille, il y eut en lui un dechirement, une plaie ouverte, par ou son reste de vie s'en allait. Mon Dieu! il mourrait donc de son enfant? Il serait puni de toutes ses faiblesses, en elle, qu'il n'avait pas su elever? Deja, l'idee qu'elle vivait endettee, continuellement aux prises avec son mari, lui gatait sa vieillesse, lui faisait revivre les tourments de sa propre existence. Et voila, maintenant, qu'elle tombait a l'adultere, a ce dernier degre de vilenie pour une femme, qui revoltait son honnetete simple de brave homme! Muet, pris d'un grand froid, il ecoutait la dispute des deux autres.

-Je vous avais bien dit qu'elle me tromperait! criait Auguste d'un air de triomphe indigne.

-Et je vous ai repondu que vous faisiez tout pour ca! declarait victorieusement madame Josserand. Oh! je ne donne pas raison a Berthe; c'est idiot, sa machine; et elle ne perdra pas pour attendre, je lui dirai ma facon de voir.... Mais enfin, puisqu'elle n'est pas la, je puis le constater: vous seul etes coupable.

-Comment! coupable!

-Sans doute, mon cher. Vous ne savez pas prendre les femmes.... Tenez! un exemple. Est-ce que vous daignez seulement venir a mes mardis? Non, vous restez au plus une demi-heure, et trois fois dans la saison. On a beau avoir toujours mal a la tete, on est poli.... Oh! bien sur, ce n'est pas un grand crime; n'importe, vous voila juge, vous manquez de savoir-vivre.

Sa voix sifflait d'une rancune lentement amassee; car, en mariant sa fille, elle avait surtout compte sur son gendre pour meubler son salon. Et il n'amenait personne, il ne venait meme pas: c'etait la fin d'un de ses reves, jamais elle ne lutterait contre les choeurs des Duveyrier.

-Du reste, ajouta-t-elle avec ironie, je ne force personne a s'amuser chez moi.

-Le fait est qu'on ne s'y amuse guere, repondit-il, impatiente.

Du coup, elle s'emporta.

-Allons, prodiguez vos insultes!... Sachez, monsieur, que j'aurais tout le beau monde de Paris, si je voulais, et que je n'ai pas attendu apres vous pour tenir mon rang!

Il n'etait plus question de Berthe, l'adultere avait disparu dans cette querelle personnelle. M. Josserand les ecoutait toujours, comme s'il eut roule au fond d'un cauchemar. Ce n'etait pas possible, sa fille ne pouvait lui faire ce chagrin; et, peniblement, il finit par se lever, il sortit, sans dire une parole, pour aller chercher Berthe. Des qu'elle serait la, elle se jetterait au cou d'Auguste, on s'expliquerait, on oublierait tout. Il la trouva en train de se disputer avec Hortense, qui la poussait a implorer son mari, ayant assez d'elle deja, et craignant de partager sa chambre longtemps. La jeune femme resistait; pourtant, elle finit par le suivre. Comme ils rentraient dans la salle a manger, ou les bols du dejeuner trainaient encore, madame Josserand criait:

-Non, parole d'honneur! je ne vous plains pas.

En apercevant Berthe, elle se tut, elle retomba dans sa majeste severe. Auguste avait eu, a la vue de sa femme, un grand geste de protestation, comme pour l'oter de son chemin.

-Voyons, dit M. Josserand de sa voix douce et tremblante, qu'est-ce que vous avez tous? Je ne sais plus, vous me rendez fou avec vos histoires.... N'est-ce pas? mon enfant, ton mari se trompe. Tu vas lui expliquer.... Il faut avoir un peu pitie des vieux parents. Faites-le pour moi, embrassez-vous.

Berthe, qui aurait embrasse Auguste tout de meme, restait gauche, etranglee dans son peignoir, en le voyant se reculer d'un air de repugnance tragique.

-Comment! tu refuses, ma mignonne? continuait le pere. Tu dois faire le premier pas.... Et vous, mon cher garcon, encouragez-la, soyez indulgent.

Le mari enfin eclata.

-L'encourager, ah bien!... Je l'ai trouvee en chemise, monsieur! et avec cet homme! Vous moquez-vous de moi, de vouloir que je l'embrasse!... En chemise, monsieur!

M. Josserand restait beant. Puis, il saisit le bras de Berthe.

-Tu ne dis rien, c'est donc vrai?... A genoux, alors!

Mais Auguste avait gagne la porte. Il se sauvait.

-Inutile! ca ne prend plus, vos comedies!... N'essayez pas de me la coller encore sur les epaules, c'est trop d'une fois. Entendez-vous, jamais! j'aimerais mieux plaider. Passez-la a un autre, si elle vous embarrasse. Et, d'ailleurs, vous ne valez pas mieux qu'elle!

Il attendit d'etre dans l'antichambre, il se soulagea de ce dernier cri:

-Oui, quand on a fait une garce de sa fille, on ne la fourre pas a un honnete homme!

La porte de l'escalier battit, un profond silence regna. Berthe, machinalement, avait repris sa place devant la table, baissant les yeux, regardant un reste de cafe, au fond de son bol; tandis que sa mere marchait a grands pas, emportee dans la tempete de ses grosses emotions. Le pere, epuise, avec un visage bleme d'agonie, s'etait assis tout seul, a l'autre bout de la piece, contre un mur. Une odeur de beurre rance, du beurre de mauvaise qualite achete expres aux Halles, empoisonnait la piece.

-Maintenant que ce grossier est parti, dit madame Josserand, on peut s'entendre.... Ah! monsieur, voila les resultats de votre incapacite. Reconnaissez-vous enfin vos torts? croyez-vous qu'on viendrait chercher des querelles pareilles a un des freres Bernheim, a un proprietaire de la cristallerie Saint-Joseph? Non, n'est-ce pas? Si vous m'aviez ecoute, si vous aviez mis vos patrons dans votre poche, ce grossier serait a nos genoux, car il ne demande evidemment que de l'argent.... Ayez de l'argent et vous serez considere, monsieur. Il vaut mieux faire envie que pitie. Quand j'ai eu vingt sous, j'ai toujours dit que j'en avais quarante.... Mais vous, monsieur, vous vous fichez que j'aille les pieds nus, vous avez trompe indignement votre femme et vos filles, en les trainant dans une vie de meurt-de-faim. Oh! ne protestez pas, tous nos malheurs viennent de la!

M. Josserand, les regards eteints, n'avait pas meme fait un mouvement. Elle s'etait arretee, devant lui, avec le besoin enrage d'une scene; puis, le voyant immobile, elle reprit sa marche.

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