Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem
- Автор: Феваль Поль Анри
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem». Краткое содержание книги:
Les gens de Paris, placés tout près de lui, restaient silencieux et immobiles.
Un observateur aurait pu voir déjà que leur inquiétude avait beaucoup diminué. Quoi qu’il dût arriver désormais, ce n’était pas ainsi que pouvait se présenter un homme ayant à demander compte du sang de son frère.
Le prince lui-même éprouvait pour un peu ce sentiment; il se disait en outre que Paul Labre, calme et froid comme il se montrait, ne pouvait connaître encore le meurtre de Thérèse Soûlas, et cependant il avait besoin de toute sa force pour garder une contenance tranquille.
Ce qui l’épouvantait, c’était l’inconnu, et le dogme de la branche coupée.
Il avait deviné Lecoq.
Les hobereaux, au contraire, s’agitaient.
On est sur la hanche dans le département de l’Orne. Les oreilles y sont chaudes, généralement.
– J’ai envie d’éternuer, grommela un des frères Portier de La Grille. Tonnerre!
– C’est comme moi, fit l’autre, la moutarde me monte.
– Parler ainsi à l’héritier de…!
– Chut! siffla M. Lefébure, prudent comme les mathématiques appliquées à l’industrie.
Mais le chevalier de La Prunelaye demanda avec toute l’autorité d’un préfet du lendemain:
– Ah çà! est-ce que ce bon jeune homme-là cherche ici querelle à quelqu’un?
– Non pas à vous, repartit sèchement Paul Labre.
– À qui? s’écrièrent quatre ou cinq voix de conspirateurs échauffés.
Paul montra du doigt le prince et repartit:
– À lui.
Il fut aussitôt entouré.
Poulain et le neveu du Molard levèrent la main sur lui.
– Messieurs! Messieurs! voulut dire le prince.
Il paraît que Paul était très vigoureux, car il écarta sans effort apparent ceux qui l’approchaient de trop près.
– À lui, répéta-t-il, quand il eut fait le cercle, et je préviens la question qui pourrait m’être adressée: Pourquoi? Je ne veux pas, je ne peux pas dire pourquoi. Il s’agit d’une femme. Peu m’importe que cet homme soit un imposteur; je n’ai pas mission de venger les dupes qu’il trompe et qu’il dépouille. Il me suffit que cet homme ait agi une fois en sa vie comme un misérable et comme un lâche.
– De par Dieu! s’écria l’aîné des Portier de La Grille, il est permis de museler un chien enragé!
Il s’élança bravement; mais Paul le toucha et il revint tomber au milieu de la conspiration déconcertée. Paul franchit la distance qui le séparait du prince. Celui-ci l’arrêta d’un geste hautain et dit sans perdre son sourire:
– Je me tiens pour suffisamment averti, monsieur le baron.
Il ajouta tout bas:
– Demain, six heures du matin, carrefour du Foux, au pistolet.
– On ne se bat pas sans témoins! s’écria le chevalier suffoquant de colère, et je défie ce monsieur de trouver un seul témoin dans le pays!
– Mes témoins, reprit le fils de saint Louis, sont le colonel Bozzo et M. Lecoq de La Perlière. Les vôtres, monsieur le baron, s’il vous plaît?
– Je vous ferai savoir leurs noms, répliqua Paul qui salua de nouveau les femmes et sortit lentement.
Dès qu’il eut disparu, le zèle de la conspiration éclata comme un pétard. Un tel combat était impossible, criminel, dénaturé, sacrilège!
Les têtes couronnées ne s’exposent pas dans un duel.
Chacun voulait se battre pour le prince, et cette déclaration s’élança d’une demi-douzaine de bouches au moins:
– Monseigneur! tout mon sang est à vous!
Ces bouches n’appartenaient point aux gens de Paris.
Le fils de saint Louis remercia avec cette grandeur sereine qui va bien aux pasteurs des peuples. Il avait un faux air d’Henri IV sur le Pont-Neuf quand il fit cette réponse remarquable:
– Messieurs, avant d’être Bourbon, je suis Français et gentilhomme. Pour s’abriter derrière une couronne, il faut la porter. La mienne est sur la tête d’un usurpateur, et c’est en imitant mes ancêtres, les monarques chevaliers, que j’arriverai à régner sur la France, et par droit de conquête et par droit de naissance.
Il n’y eut pas un hobereau qui ne frémît d’admiration. L’ancien élève de l’école lui-même, sceptique par état, laissa jaillir ce mot:
– Nous aurons un grand roi, messieurs!
Ce bon vieux colonel disait cependant cela à M. Lecoq:
– L’Amitié, mon bibi, tu vois qu’il a de la capacité!
Lecoq haussa les épaules en répondant:
– Il nous sent derrière lui. Patience!
– Hé! hé! mon bien-aimé, fit le vieillard, quand tu es derrière quelqu’un il n’y a pas de quoi se rassurer. On ne sait jamais si tu donneras un coup d’épaule ou un coup de pied.
– Toujours le mot pour rire, papa! grommela Lecoq. Mais chut! voici le Nicolas qui vient recevoir nos félicitations.
– Messieurs, disait en effet le prince, et vous surtout, belles dames, je vous demande la permission de conférer un instant avec mes amis de Paris.
Chacun s’écarta respectueusement.
Le prince et les gens de Paris se groupèrent si près du bosquet que Pistolet recula en rampant et en bâillonnant plus énergiquement son protégé Goret.
– Eh bien! Sire, dit Lecoq, nous attendons les ordres sacrés de Votre Majesté.
Nicolas lui jeta un regard de défiance, si perçant et si menaçant que Lecoq baissa les yeux.
– On plaisante, murmura-t-il, eh! bonhomme! tu as été gentil tout à fait.
– Je ne veux plus qu’on plaisante, prononça le faux prince d’une voix ferme. Chacun est ici pour sa peau. Suis-je le Maître de l’affaire, oui ou non?
– Tu es le Maître, mon cœur, répliqua le colonel. Et l’Amitié me disait tout à l’heure encore: Décidément, c’est un gaillard! Il t’adore, au fond.
Le prince avait toujours les yeux sur Lecoq.
– Toulonnais! prononça-t-il à voix basse, veux-tu que nous prenions chacun un couteau pour en finir?
– Non! répondit Lecoq; j’aime mieux te donner la main franchement.
– Bravo! applaudit le colonel. Embrassez-vous, mes chers amours!
Le prince prit la main que Lecoq lui tendait.
Il était pensif et murmura:
– Cette nuit, as-tu entendu marcher dans ta chambre, au château de Clare?
Lecoq tressaillit et devint pâle.
Le prince lui serra fortement la main et continua, comme si tout eût été dit:
– Quoi qu’il arrive, nous ne pouvons rester dans le pays. L’affaire de la succession Goret doit désormais se terminer ailleurs. Je me charge d’emmener Mathurine jusqu’en Corse, et là, nous ferons tout ce que nous voudrons. C’était le vrai jeu; il est encore temps de le jouer. Quant à l’autre histoire, elle nous livre ce Paul Labre. Il faut qu’il soit arrêté à l’heure même du duel et sur le terrain, pour le meurtre de la Soûlas. Comme tout peut manquer, même les choses les mieux calculées, je désire que Louveau soit demain matin dans le taillis de la Belle-Vue, avec son fusil…