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Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:

Les Essais - Livre II
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441. Même si l'on tente de réduire le plus possible leur rôle, il faudra bien toujours leur accorder cela : c'est par eux et leur entremise que s'achemine tout ce que nous savons. Cicéron raconte que Chrysippe ayant essayé de rabaisser la force des sens et leur valeur, se fit à lui-même des objections en sens contraire et des oppositions si fortes qu'il ne put parvenir à y répondre. Sur quoi Carnéade, qui soutenait la thèse adverse, put se vanter de se servir des arguments de Chrysippe lui-même pour le combattre, et il s'écriait de ce fait contre lui : « Ô, malheureux, ta force t'a perdu ! » Il n'est rien de plus absurde, selon nous, que de soutenir que le feu ne chauffe pas, que la lumière n'éclaire pas, que le fer ne pèse rien, qu'il n'est pas solide... ce sont des notions que nous fournissent les sens. Et il n'est pas de croyance ou de science en l'homme dont la certitude puisse être comparée à celle-là.

442. La première remarque que je ferais au sujet des sens, c'est de mettre en doute le fait que l'homme dispose de tous les sens dont dispose la Nature. Je vois certains animaux qui vivent leur vie entière, et parfaitement, les uns sans voir, les autres sans entendre. Qui sait si à nous-mêmes aussi il ne manque pas encore un, deux, ou trois, voire plusieurs sens ? Car s'il nous en manque un, notre pensée ne peut s'en apercevoir ; c'est le privilège des sens que d'être la limite extrême de ce que nous pouvons percevoir, et rien au-delà d'eux ne peut nous servir à les découvrir. Et qui plus est : aucun sens ne peut en découvrir un autre.

L'ouïe pourra-t-elle améliorer la vue ? Et le toucher, l'ouïe ?

Le goût prouvera-t-il l'erreur du toucher ?

Ou bien l'odorat et les yeux prouveront-ils l'erreur des autres ?

[Lucrèce De la Nature IV, 487]

 

Ils constituent la limite extrême de nos capacités de connaître.

Chacun d'eux a sa fonction propre,

Et son pouvoir particulier.

[Lucrèce De la Nature IV, 490]

 

443. Il est impossible de faire comprendre à un aveugle de naissance qu'il n'y voit pas, impossible de lui faire désirer la vue et regretter de ne pas voir. C'est pourquoi nous ne devons tirer aucune garantie du fait que notre âme est contente et satisfaite de ce que nous avons : elle n'a pas de quoi se rendre compte de sa maladie et de son imperfection, si tel est le cas. Il est impossible de parvenir à donner à cet aveugle, par raisonnement, preuve, ou comparaison, une idée quelconque de la lumière, de la couleur, et de la vue. Il n'y a aucun moyen de lui donner le sens de la vision. Les aveugles-nés qui manifestent le désir de voir, ne comprennent rien à ce qu'ils demandent : ils ont appris de nous qu'ils ont quelque chose à dire, quelque chose à désirer, que nous avons, qu'ils savent nommer, et dont ils connaissent les effets et les conséquences. Mais ils ne savent pourtant pas ce que c'est, ni de près ni de loin.

444. J'ai vu un gentilhomme de bonne famille, aveugle-né475, ou au moins devenu aveugle à un âge tel qu'il ne sait ce que c'est que la vue. Il comprend si peu ce qui lui manque, qu'il emploie comme nous des mots qui concernent la vision, et les emploie à sa façon à lui, très particulière. Comme on lui présentait un enfant dont il était le parrain, l'ayant pris entre ses bras, il s'écria : « Mon Dieu, le bel enfant, comme on a plaisir à le voir ! Qu'il a le visage gai ! » Il dit comme chacun de nous le ferait : « Cette pièce offre une jolie vue », « il fait clair », « il fait un beau soleil ». Mais il y a plus ; comme la chasse, le jeu de paume, le tir à la cible, sont nos occupations, et qu'il l'a entendu dire, il les affectionne, s'y consacre avec ardeur, et croit y prendre part de la même façon que nous. Il s'emballe à leur propos, et y prend du plaisir, et pourtant il ne les perçoit que par les oreilles. On lui crie que voilà le lièvre, quand on est sur quelque belle esplanade où il puisse piquer ; puis on lui dit que le lièvre est pris : le voilà aussi fier de sa prise qu'il a entendu dire que les autres le sont. Il prend la balle de la main gauche, et la pousse avec sa raquette. À l'arquebuse, il tire au jugé, et se contente de ce que ses gens lui disent : qu'il a tiré trop haut, ou à côté.

445. Sait-on jamais ? Le genre humain fait peut-être une sottise du même genre, parce que quelque sens lui fait défaut ; et peut-être que de ce fait la majeure partie de l'aspect des choses nous demeure cachée ? Sait-on si les obscurités que nous rencontrons dans bien des ouvrages de la nature ne viennent pas de là, et si bien des choses dont sont capables les animaux, et qui nous dépassent, ne sont pas le résultat de quelque sens qui nous manque ? Peut-être certains d'entre eux ont-ils une vie plus pleine et plus entière que la nôtre à cause de cela ? Nous percevons une pomme par le biais de presque tous nos sens : nous trouvons qu'elle est rouge, lisse, douce, qu'elle a une odeur, du poli. Mais outre cela, elle peut aussi avoir d'autres propriétés, comme celle de se dessécher ou de se ratatiner476, et nous n'avons pas de sens qui leur corresponde. Dans beaucoup de choses, nous trouvons des propriétés que nous disons « occultes », comme celle d'attirer le fer pour l'aimant. Ne se peut-il qu'il y ait dans la nature des facultés sensitives capables de les reconnaître et de les percevoir, et qu'à défaut de les posséder nous demeurions dans l'ignorance de la véritable essence de ces choses-là ? C'est peut-être quelque sens particulier qui renseigne le coq sur l'heure du matin et de minuit, et les incite à chanter, ou qui apprend aux poules, avant d'en avoir seulement fait l'expérience, à craindre l'épervier et non une oie ou un paon, qui sont pourtant de plus grande taille ; qui prévient les poulets de l'attitude hostile du chat envers eux, et à ne pas craindre le chien ; à prendre garde au miaulement, plutôt doux à l'oreille, et non à l'aboiement, qui est pourtant rude et agressif. Quelque sens particulier encore qui permet aux frelons, aux fourmis et aux rats de choisir toujours le meilleur fromage et la meilleure poire avant même de les avoir goûtés, et qui donne au cerf, à l'éléphant et au serpent la connaissance de l'herbe propre à leur assurer la guérison.

446. Il n'y a pas de sens qui n'ait un pouvoir étendu, et qui n'apporte de ce fait un nombre infini de connaissances. Si nous n'avions pas la connaissance des sons, de l'harmonie et de la voix, cela produirait une confusion inimaginable dans tout le reste de notre science. Car outre ce qui est attaché à l'effet propre de chaque sens, combien d'arguments, de conséquences et de conclusions ne tirons-nous pas pour les autres choses en comparant un sens à un autre ? Qu'un homme intelligent imagine la nature humaine comme produite originellement sans la vue, et qu'il se représente quelle ignorance et quelle confusion provoquerait un tel manque, quelles ténèbres et quel aveuglement dans notre âme ! On verra par là combien est importante, pour la connaissance de la vérité, la privation d'un autre sens semblable, ou de deux ou de trois(477. Nous avons conçu une vérité par la consultation et la confrontation de nos cinq sens ; mais peut-être fallait-il avoir l'accord de huit ou dix sens, et qu'ils collaborent, pour la voir vraiment et dans son essence même ?

447. Les écoles philosophiques qui combattent la science humaine la combattent principalement en se fondant sur l'incertitude et la faiblesse de nos sens. En effet, puisque toute connaissance nous vient par leur entremise et leur intermédiaire, s'ils se trompent dans le rapport qu'ils nous fournissent, s'ils corrompent ou altèrent ce qu'ils nous ramènent de l'extérieur, si la lumière qui passe en notre âme grâce à eux est obscurcie au passage, nous sommes dans une situation sans issue. De cette extrême difficulté sont nées toutes ces idées fantaisistes : que chaque objet a en soi tout ce que nous y trouvons ; qu'il n'a rien de ce que nous pensons y trouver ; que le Soleil n'est pas plus grand que tel qu'il apparaît à notre vue, comme le pensaient les Épicuriens,

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