Les Essais - Livre II
- Автор: Монтень Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:
Quoi qu'il en soit, son volume n'est pas plus grand
Qu'il n'apparaît à nos yeux dans sa course478.
[Lucrèce De la Nature V, 577]
que les apparences, qui représentent un corps plus grand à celui qui en est proche, et plus petit à celui qui en est éloigné, sont toutes deux vraies :
Nous ne concluons pas pour autant que les yeux se trompent ;
Ne leur imputons pas les erreurs de notre esprit.
[Lucrèce De la Nature IV, 379, 386]
et en fin de compte, que les sens ne nous trompent pas : qu'on se soumette à eux, et sans chercher ailleurs des raisons pour expliquer les différences et les contradictions que nous y trouvons. Et même, inventer n'importe quel mensonge et cause imaginaire (ils en arrivent là !) plutôt que d'accuser les sens.
448. Timagoras prétendait que même en pressant son œil ou en le plaçant de biais, il n'avait jamais pu voir double la lumière de la chandelle, et que cette apparence venait d'un défaut de notre esprit, non de l'organe lui-même. De toutes les absurdités des Épicuriens, la pire est de nier la force et l'effet des sens :
Ainsi leur perception est-elle toujours vraie.
Et si notre raison ne peut nous expliquer pourquoi
Les objet qui étaient carrés vus de près
Semblent arrondis de loin — il vaut mieux malgré tout,
Que notre esprit, dans son impuissance nous trompe
Sur la cause de cette double image,
Plutôt que de laisser échapper de nos mains l'évidence,
De renoncer à notre foi première, et ébranler l'assise même
De notre vie et de notre salut.
Car ce n'est pas la seule raison qui s'effondrerait alors,
Mais notre vie elle-même serait mise en péril,
Si nous n'osions plus faire confiance aux sens,
Pour éviter les précipices et autres mauvais pas,
Tous ces dangers dont il faut se détourner. [
Lucrèce De la Nature IV, 499-510]
Ce conseil désabusé et si peu philosophique n'exprime rien d'autre sinon que la connaissance humaine ne peut se maintenir que par une raison dé-raisonnable, folle, insensée. Mais qu'il vaut mieux encore que l'homme s'en serve pour se faire valoir, comme de tout autre remède, si fantasmatique soit-il, plutôt que d'avouer son irréductible bêtise — vérité fort peu avantageuse ! Il ne peut éviter que les sens ne soient les maîtres absolus de sa connaissance ; mais ceux-ci sont incertains et trompeurs en toutes circonstances. C'est là qu'il faut livrer un combat à outrance ; et si les forces justes nous font défaut, comme c'est bien le cas, il faut y employer l'opiniâtreté, l'audace, l'impudence.
449. Si ce que disent les Épicuriens est vrai, à savoir : que la connaissance nous est impossible si les apparences fournies par les sens sont fausses ; et si ce que disent les Stoïciens est vrai aussi : que les apparences fournies par les sens sont si fausses qu'elles ne peuvent nous fournir aucune connaissance, alors il nous faut conclure en suivant ces deux grandes écoles dogmatiques, qu'il n'y a point de connaissance possible479. Quant à l'erreur et à l'incertitude dues à l'action des sens, chacun peut en trouver autant d'exemples qu'il lui plaira, tant les erreurs et tromperies qu'ils nous font sont courantes. Quand il fait écho dans un vallon, le son d'une trompette nous semble venir de devant, alors qu'il vient en réalité d'une lieue en arrière.
Surgissant des flots, des montagnes lointaines
Semblent former une seule et même île,
Alors qu'elles sont très loin les unes des autres ;
Et regardant vers la poupe, nous croyons voir
Fuir les plaines et les collines que dépasse le navire.
Si notre ardent coursier s'arrête dans le fleuve,
Et que nous regardons les ondes rapides,
Nous le croyons emporté par une force à contre-courant.
[Lucrèce De la Nature IV, vv 397, 389 et 420-423]
450. Quand on manie une balle d'arquebuse sous le second doigt, celui du milieu étant replié par-dessus, il faut faire un gros effort pour se convaincre qu'il n'y en a qu'une, tant la sensation nous fait croire qu'il y en a deux. Et certes, on voit bien souvent que les sens dirigent notre raisonnement et le contraignent à accepter des impressions qu'il sait et juge pourtant fausses. Je laisse de côté le toucher, dont les effets sont plus immédiats, plus vifs et plus importants, et qui renverse si souvent, par l'effet de la douleur qu'il produit dans le corps, toutes ces belles résolutions stoïques — et contraint de crier « Aïe ! mon ventre ! » celui qui a installé de force dans son esprit cette idée que la « colique », comme toute autre maladie et douleur, est une chose sans importance, n'ayant aucunement le pouvoir de rien enlever au souverain bien et à la félicité dans lesquels est plongé le sage de par sa vertu...480
451. Il n'est pas de cœur si ramolli que n'excite le son de nos tambours et de nos trompettes ; ni de si dur que la douceur de la musique n'éveille et ne chatouille ; ni âme si revêche, qui ne se sente touchée de respect en face de l'immensité sombre de nos églises, la variété des ornements et l'ordonnance de nos cérémonies, et à entendre le son empreint de dévotion de nos orgues, l'harmonie imposante et les accents religieux de nos chants. Même ceux qui y entrent avec mépris ressentent quelque frisson dans le cœur, quelque émotion qui leur fait se défier de leur opinion. Quant à moi, je ne m'estime pas assez fort pour entendre de sang-froid des vers d'Horace et de Catulle, chantés comme il faut par une belle et jeune bouche.
452. Zénon avait raison de dire que la voix était la fleur de la beauté. On a voulu me faire croire qu'un homme que nous connaissons tous481, nous autres Français, s'était joué de moi en me récitant des vers qu'il avait faits, [prétendant] qu'ils n'étaient pas les mêmes sur le papier, et voulant prouver par là que mes yeux rendaient un jugement contraire à celui de mes oreilles, tant la diction a d'importance pour donner du prix et de la qualité aux œuvres qui passent par elle. En cela Philoxène n'avait pas tort lorsque, entendant quelqu'un massacrer une pièce de sa composition, il se mit à fouler aux pieds et à casser une tablette qui appartenait au récitant, en disant : « Je romps ce qui est à toi comme tu corromps ce qui est à moi. »
453. Et pourquoi donc ceux qui se sont donné la mort avec une ferme résolution détournaient-ils la face pour ne pas voir le coup qu'ils se faisaient porter ? Pourquoi ceux qui pour leur santé désirent et commandent qu'on les incise et cautérise ne peuvent-ils soutenir la vue des préparatifs, des instruments et de l'opération du chirurgien, si la vue n'avait aucune influence sur la douleur ? Est-ce que ce ne sont pas là des exemples bien propres à vérifier la prééminence des sens sur la raison ? Nous avons beau savoir que ces tresses ont été empruntées à un page ou à un laquais, que ce rouge482 vient d'Espagne, cette blancheur et ce poli, de l'océan : encore faut-il que la vue nous force à trouver ces choses-là plus agréables et plus charmantes, contre toute raison : car ce n'est pas en eux que résident ces attraits.