Les mailles du réseau
- Автор: Стерлинг Брюс
- Год: 2002
- Язык: французский
- Год: Gallimard
- ISBN: 2-07-042558-4
- Переводчик: Jean Bonnefoy
- Жанр: Киберпанк
Электронная книга - «Les mailles du réseau». Краткое содержание книги:
À se tenir ainsi, laissant retomber la tension, respirant l’air moite de la mousson sous l’infini des cieux gris, elle n’arrivait plus à croire à un danger personnel. Elle se sentait à nouveau blindée.
C’était au tour des pirates d’avoir des problèmes, désormais. Les gros bonnets de la Banque encombraient le pont, réunis par petits groupes qui marmonnaient et regardaient derrière eux avec des mines de conspirateurs. Il y avait une quantité surprenante d’huiles sur ce bateau – les premiers à embarquer, apparemment. Elle voyait bien qu’il s’agissait de pointures, à leur costume chic et leur air pincé. À leur âge, aussi.
Ils avaient ce faciès de vampire – la peau tirée, tachetée, héritage d’années de cures de longévité à la manque. Filtrage du sang, traitement aux hormones, vitamine E, acupuncture électrique, et Dieu sait quelles incroyables saloperies trouvées au marché noir. Peut-être avaient-ils effectivement réussi à rabioter quelques années avec cette cuisine ruineuse, mais à présent ils allaient bien être obligés de se mettre au régime sec sans transition. Et ça ne serait sûrement pas facile.
À la tombée de la nuit, un gros hélicoptère civil débarqua une ultime cargaison de réfugiés. Laura resta auprès de l’un des grands rotors qui sifflaient doucement, tandis que descendaient les passagers. Encore des gros bonnets.
Parmi eux, M. Shaw.
Laura recula, abasourdie, et regagna lentement la proue, sans se retourner. Il devait y avoir eu une sorte d’accord particulier – avec Abadan. Sans doute Shaw et ses collègues avaient-ils tout arrangé depuis longtemps. Singapour était peut-être finie mais les pirates informatiques avaient leur propre instinct de survie. Pas de Nauru ou de Kiribati miteux pour ces messieurs – c’était pour les blaireaux. Eux fonçaient là où l’argent du pétrole coulait encore à flots. La République islamique n’était pas l’amie de Vienne.
Elle doutait toutefois qu’ils y parviennent sans encombre. Singapour voulait peut-être se défaire des truands de la Banque, se débarrasser de preuves encombrantes, mais trop de gens devaient être au courant. Avec tous ces gros bonnets à bord, ce navire allait être suivi à la trace. La presse vidéo envahissait déjà Singapour à l’ombre de la Croix-Rouge – pionniers avides d’une autre armée mondiale sans armes, encombrés de micros et de minicams. Une fois le bateau dans les eaux internationales, Laura était à moitié persuadée que les journalistes se pointeraient.
Ça risquait d’être intéressant. Les pirates n’apprécieraient guère – toute publicité leur donnait des boutons. Mais au moins, ils avaient échappé aux Grenadins.
On semblait tacitement convaincu à Singapour que la Grenade en avait terminé. Qu’avec la dispersion de la Banque, et le gouvernement en ruine, la campagne terroriste était désormais sans objet.
Peut-être avaient-ils raison. Peut-être le terrorisme réussi avait-il toujours fonctionné de la sorte : provoquant un régime jusqu’à ce qu’il s’effondre sous le poids de sa propre répression. « Babylone tombe », se vantaient-ils. Peut-être Sticky et ses amis allaient-ils mettre à profit la confusion de la révolte pour quitter discrètement Singapour.
S’il leur restait un minimum de lucidité, ils seraient bien contents de fuir, gonflés de fierté, triomphants. Et sans doute étonnés d’être encore en vie. Ils pourraient retrouver leurs ombres caribéennes avec l’étoffe de vraies légendes du vaudou, incomparables revenants du nouveau millénaire. Pourquoi dès lors ne pas vivre ? Pourquoi ne pas en profiter ?
Elle avait envie de croire qu’ils le feraient. Elle avait envie que tout soit terminé – elle ne supportait plus le souvenir de Sticky énonçant fiévreusement son menu d’atrocités technologiques.
Un tressaillement la parcourut soudain. Une vague déferlante de terreur ontologique, intense, imprécise. Un bref instant, elle se demanda si elle n’avait pas été touchée par une dragée. Peut-être Sticky l’avait-il droguée alors qu’elle était inconsciente et l’anxiogène commençait-il tout juste à faire effet… Dieu, quel affreux soupçon.
Elle se souvint brusquement de l’agent de Vienne rencontré à Galveston, ce Russe élégant et poli qui lui avait parlé de la « pression maléfique contenue dans une balle ».
À présent, pour la première fois, elle saisissait ce qu’il avait voulu dire. La pression de la potentialité brute. Si une chose était possible – cela ne signifiait-il pas que quelque part, de quelque façon, quelqu’un devait l’accomplir ? Le besoin vaudou de commercer avec les démons. Le mauvais génie de la perversité. Dans les profondeurs de l’esprit humain, l’ombre carnivore de la science.
C’était une dynamique, comme la gravité. Quelque héritage de l’évolution, au tréfonds de nos nerfs, invisible et puissant, comme un logiciel.
Elle pivota. Pas trace de Shaw. Quelques mètres derrière elle, la Poisse était en train de vomir bruyamment par-dessus le bastingage. Il leva la tête, s’essuya la bouche du revers de la manche.
Elle aurait pu être à sa place. Laura se força à lui sourire.
Il lui retourna un regard de gratitude craintive et vint la rejoindre. Elle s’apprêtait à fuir aussitôt mais il éleva la main. « Ça va, lui dit-il. Je sais que je suis intoxiqué. Ça vient par crises. Là, je me sens mieux.
— Vous êtes très courageux, dit Laura. Je vous plains, monsieur. »
La Poisse la dévisagea. « C’est gentil. Vous êtes gentille. Vous ne me traitez pas comme un pestiféré. » Il se tut, la scrutant de ses petits yeux de rat fiévreux. « Vous n’êtes pas des nôtres, n’est-ce pas ? Vous n’êtes pas avec la Banque.
— Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?
— Vous êtes la petite amie de quelqu’un, hein ? » Sourire cadavérique, parodie du flirt. « Y’a pas mal de gros bonnets sur ce bateau. Les huiles aiment bien les Eurasiennes torrides.
— On va se marier, là, dit Laura, alors vous feriez mieux de laisser tomber, l’ami. »
Il plongea la main dans son veston. « Cigarette ?
— Vous feriez peut-être mieux de les économiser, dit Laura en en acceptant une malgré tout.
— Non, non. Pas de problème. Je peux tout avoir ! Cigarettes, fractions sanguines. Mégavitamines, embryons… Je m’appelle Desmond, mademoiselle. Desmond Yaobang.
— Enchantée », dit Laura. Elle se pencha vers le briquet. Sa bouche s’emplit immédiatement d’une suie suffocante et toxique.
Elle n’arrivait pas à comprendre pourquoi elle faisait ça.
Sinon que c’était toujours mieux que ne rien faire. Sinon qu’elle éprouvait de la compassion pour lui. Et peut-être que la présence de Desmond Yaobang tiendrait tous les autres à distance.
« Qu’est-ce que vous croyez qu’ils vont nous faire, à Abadan ? Faire de nous, je veux dire. » Il lui arrivait à peine à l’épaule. Il n’y avait rien de franchement répugnant chez lui, mais la terreur chimique s’était immiscée dans son regard, ses traits. Elle l’avait imprégnée d’une aura de vermine. Elle ressentait une envie irrépressible, irraisonnée, de lui flanquer des coups de pied. Comme une compagnie de corbeaux achève à coups de bec un blessé.
« Je ne sais pas », répondit Laura d’une voix traînante. Le mépris la rendait insouciante. Elle regarda la pointe de ses sandales, évitant son regard. « Peut-être qu’ils me donneront des souliers décents… Tout ira bien si je peux passer quelques coups de fil.
— Des coups de fil, répéta nerveusement Yaobang. Une idée capitale. Oui, trouvez à Desmond un téléphone et il peut vous obtenir tout ce que vous voulez. Des souliers. Pas de problème. Vous voulez essayer ?