Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
Puis elle franchit le rideau piqueté d’étoiles.
La pièce où la magicienne recevait ses clients était extraordinaire. Les murs, d’un rouge pompéien, étaient ornés d’un réseau de fins symboles peints à la main. Le long des murs, des étagères ouvertes supportaient des cristaux, des amulettes, des candélabres aux bougies anthropomorphes, des crânes d’animaux, des pattes de lapin et des racines. Une rangée de bocaux de verre montrait des graines, des fleurs séchées, de petites pierres brillantes, de la myrrhe et de l’encens, des serpents et lézards morts, des yeux de verre, des insectes, des coquillages. Des cordes aussi, des plus épaisses aux plus fines, nouées de toutes sortes de manières. Dans un coin, sur un pupitre, un gros livre avec des symboles astrologiques et les orbites des planètes. Par terre, des tapis orientaux superposés, poussiéreux et recouverts de poils. Et deux grands chats angora, l’un gris et l’autre blanc, dont les queues vaporeuses ondulèrent lentement à l’entrée de Benedetta comme des algues au fond des abysses.
« Les gens les regardent avec suspicion parce qu’ils les croient au service de mon pouvoir, dit Reina la magicienne quand elle se leva pour venir à sa rencontre. Mais ils sont simplement là pour manger les souris, illustrissime Seigneurie », ajouta-t-elle en s’inclinant.
Benedetta était surprise. Elle s’attendait à une vieille femme difforme, ou sans dents, avec un grand nez. Or la magicienne était grande, mince, plaisante, avec de longs cheveux noirs teints lâchés sur les épaules, et habillée comme un homme, à l’orientale, avec de larges pantalons de soie orange serrés à la cheville et une tunique au-dessus du genou, violette et noire, boutonnée jusqu’au col. Ses yeux étaient lourdement maquillés et elle portait aux poignets de lourds bracelets de cuivre munis de clochettes qui tintaient à chacun de ses mouvements.
« Je veux que vous me fassiez… », commença aussitôt Benedetta.
La magicienne leva la main pour l’interrompre. « D’abord, asseyez-vous, illustrissime Seigneurie », dit-elle en lui désignant, dans un coin de la pièce, un canapé bas en cuir au-dessus duquel pendait une mousseline claire. Près du divan était allumée une lampe à deux bras qui représentait un Maure. Devant, une petite table basse ronde laquée de noir avec des symboles magiques dorés. Et une natte de chanvre usée, toute simple, pliée en deux.
Benedetta s’installa sur le divan.
La magicienne s’assit sur la vieille natte, croisant les jambes en un mouvement harmonieux, comme un serpent qui s’enroule lentement sur le sol. Elle fit claquer ses doigts aux ongles soignés.
Aussitôt un jeune homme musculeux entra dans la pièce, les yeux baissés, et posa sur la petite table un plateau contenant deux tasses chaudes et fumantes.
La magicienne claqua de nouveau des doigts et le jeune homme disparut en silence, les yeux baissés, comme il était arrivé.
« Buvez, dit Reina.
— Je n’ai pas soif », répondit Benedetta.
La magicienne sourit. « Ce n’est pas pour vous désaltérer.
— Et pourquoi, alors ?
— Pour nous permettre de mieux parler. » La magicienne prit une tasse et but une gorgée.
Benedetta fixait la sienne avec suspicion.
La magicienne reposa sa tasse, prit celle de Benedetta et en but une gorgée. « Ayez confiance, illustrissime Seigneurie. »
Benedetta prit la tasse, humant le liquide laiteux qu’elle contenait. L’arôme était épicé, piquant, agréable. Elle but une gorgée. Il y avait une amertume, qu’on ne sentait pas sur la langue mais dans la gorge. Elle fit une grimace et voulut reposer la tasse, quand la main de la magicienne l’arrêta avec délicatesse et fermeté.
« On ne le boit pas pour son bon goût », lui dit-elle.
Benedetta eut l’impression que sa voix arrivait de plus loin tout en étant plus puissante. Elle but une autre gorgée. La sentit moins amère, et encore moins la troisième. À la quatrième, elle s’aperçut que sa gorge était devenue insensible. Il lui sembla même qu’elle avait gonflé. Elle porta la main à son cou. Mais elle ne se sentait pas inquiète.
Reina la regardait avec attention. Elle buvait aussi.
Benedetta ressentit soudain un grand calme, comme si elle était détachée de ce qui l’entourait. Son champ de vision s’était rétréci. Au centre, elle voyait parfaitement, peut-être même mieux qu’en temps normal. Les couleurs étaient vives, les ombres bien découpées, les formes rondes et pleines. Mais au-delà, les choses devenaient floues, se confondaient les unes aux autres, semblaient plongées dans un liquide huileux. Elle tourna la tête d’un geste brusque, à droite puis à gauche.
« Maintenant vous pouvez voir ce que vous voulez vraiment, de tout votre être, dit la magicienne. Ce qui est au centre de votre être, ce qui fonde votre nature. »
La voix de la femme arrivait par vagues aux oreilles de Benedetta. Et les vagues mettaient en évidence certaines de ses paroles, laissant les autres à l’arrière-plan. Ce qui l’intéressait le plus émergeait, tandis que le reste se noyait. Elle n’était ni effrayée ni confuse. Au contraire, particulièrement consciente d’elle-même.
« Les gens viennent me demander toutes sortes de choses, commença la magicienne. Mais bien peu savent ce qu’ils veulent vraiment. La plupart demandent ce qu’ils croient vouloir. Ils demandent ce que les conventions, la société, l’Église leur a imposé. Ils demandent ce que l’honneur exige, ce que la tradition transmet, ce à quoi la famille s’attend. Ils demandent avec la voix de celui qu’ils voudraient être, mais qu’ils ne sont pas. »
Benedetta sentait que les paroles de la magicienne entraient en elle par absorption, comme si son corps était une éponge.
« Les sentiments sont secrets et complexes, continua la magicienne. Encore plus que le réseau des canaux de notre mystérieuse cité flottante. Vous comprenez, n’est-ce pas ? »
Benedetta acquiesça. Ses paupières se fermaient un peu.
« À présent, illustrissime Seigneurie, voulez-vous me dire comment vous vous appelez, s’il vous plaît ?
— Bene… detta…
— Et en réalité vous vous appelez exactement comme vous l’avez prononcé. Vous êtes une femme “bien dite”.
Benedetta sourit, béate.
« Maintenant, voulez-vous me dire aussi la raison pour laquelle vous m’avez cherchée, par l’intermédiaire de votre noble et puissant protecteur, dont je suis et serai toujours l’humble servante ? »
Benedetta pensa à la raison qui l’avait amenée. « Je ne verserai plus jamais une seule larme », dit-elle tout haut.
La magicienne ne parla pas. Elle se contenta de la regarder intensément.
« Je ne verserai plus jamais une seule larme », répéta Benedetta. La phrase résonna en elle, rebondissant d’une paroi à l’autre de son corps. Puis, tout à coup, elle sentit qu’elle était expulsée. Elle eut peur de se retrouver vide, sans rien à l’intérieur. Elle fixa Reina, la bouche et les yeux grands ouverts, comme si elle cherchait de l’aide.