Louis de Funès, petites et grandes vadrouilles
- Автор: Loubier Jean-Marc
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Éditions Robert laffont
- ISBN: 978-2221115763
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Louis de Funès, petites et grandes vadrouilles». Краткое содержание книги:
Côté public, et comme il fallait s’y attendre, les noces de Ludovic Cruchot et de Josépha sont plébiscitées. Ils sont plus de 78 000 spectateurs à se ruer en première semaine dans les salles obscures tandis que Le Tatoué continue de faire recette. À cette occasion, le quotidien France-Soir[439] publie une longue interview de Louis de Funès sous le titre : « De Funès, si j’occupe la première place c’est que le cinéma manque de no 1 », dans laquelle il affirme : « Si je suis le premier tant mieux mais je ne l’ai pas voulu. J’ai toujours travaillé et joué avec le maximum de conscience professionnelle, d’attention et de soin. Mais je n’ai pas cherché à devenir une vedette. » Et, faisant allusion à ses longues années d’apprentissage, il ajoute : « Je ne regrette rien. J’ai été mille personnages ; j’ai fait mille métiers, j’ai eu mille attitudes. Tout cela, je l’ai gardé, bien rangé dans ma tête et je le ressers à volonté pour mes personnages actuels. » Il dit la même chose à Albert Boitel dans Le Pèlerin[440] et, une fois n’est pas coutume, il glisse une confidence liée à sa vie familiale : « J’ai trois enfants, l’un d’eux a lui-même deux enfants. Je suis donc grand-père. J’ai un autre fils de vingt-quatre ans et Olivier que vous avez vu dans Les Grandes Vacances. Et ne vous en faites pas, je me fais très bien prendre au sérieux par mes enfants. » Trois enfants qu’il évoque rapidement sans citer Daniel et encore moins les prénoms de ses petits-enfants, Laurent et le dernier-né Thierry, qui a vu le jour le 10 juillet 1963.
Numéro un du cinéma, Louis est récompensé le 29 novembre 1968 au Théâtre Marigny lors de la Nuit du cinéma sponsorisée par les apéritifs Martini. Il partage ce trophée avec Michèle Morgan et Françoise Rosay. Une soirée de gala où le Tout-Paris du 7e art est présent. Gérard Oury, Michel Audiard, Marlène Jobert, Jean Yanne, Jacqueline Maillan, Robert Dhéry mais aussi Juliette Gréco, Mireille Mathieu et Maurice Chevalier sont de la fête, tout comme Max Montavon qui suit Louis comme son ombre ! Une récompense de plus au palmarès de l’acteur, également intronisé prince de Venoge par le champagne du même nom à Épernay. Mais ces honneurs ne le distraient pas de ses préoccupations avec Hibernatus, dont les premiers scénarios proposés par Vilfrid et Halain ne le satisfont toujours pas. Le mois de février approche et il lui tarde d’avoir entre les mains une mouture convenable. Louis fourmille encore de projets en déjeunant à plusieurs reprises avec Roman Polanski au Plaza Athénée. Il a particulièrement apprécié son Bal des vampires. L’idée de travailler ensemble titille l’imagination des deux hommes. « Ils se sont vus souvent et, à table, ils fabriquaient des histoires dans une sorte de délire créatif, se souvient Olivier de Funès[441] qui assista à l’un de ces repas. Ils n’envisageaient rien de précis, mais ils avaient une très forte envie de travailler ensemble. » Un souhait qui, hélas, ne se réalisera pas. Frappé le 9 août 1969 par l’assassinat sauvage de son épouse Sharon Tate à Los Angeles, Roman Polanski s’éloigne quelque temps de son univers cinématographique.
Comme prévu, Louis fait son retour sous les feux des projecteurs le 17 février 1969 dans les studios de Boulogne. Il a validé la huitième version du scénario d’Hibernatus. Il ne tarde pas à prendre sous son aile Bernard Alane, tout juste sorti du Conservatoire avec un premier prix de comédie. Il s’amuse avec Claude Gensac, acceptant volontiers quelques-unes de ses idées pour améliorer une scène, et tout semble aller aussi bien que possible avec Édouard Molinaro. Hélas, une fois encore le réalisateur et Louis vont s’affronter au début de la troisième semaine de tournage. De Funès ne veut rien de moins que revenir à la première version du scénario ! Celle qu’il a acceptée ne lui convient plus. Et qu’importe si certaines scènes déjà mises en boîte doivent finir à la poubelle. Louis fait aussi intervenir de nouveaux personnages, comme celui de Mme Crépin-Jaujard, la mère de la fiancée d’Hubert. Ne sachant qui engager du jour au lendemain, il se range à la proposition de Bernard Alane de faire appel à sa mère, Annick Alane, l’un des membres fondateurs de la compagnie Jacques Fabbri, et « libre tout de suite » ! Un tournage de quatorze semaines où les hauts et les bas sont légion, sans que jamais Louis de Funès et Édouard Molinaro se heurtent sur le plateau. Une ambiance toutefois curieuse, si l’on en croit Michael Lonsdale[442] : « Ma première surprise en arrivant sur le plateau fut de voir que le voyant rouge signalant qu’on tournait était allumé alors que je venais de voir Molinaro au café ! Je m’en suis étonné auprès de lui et il m’a dit : “De Funès ne veut pas que je sois là quand on tourne.” De Funès était un tyran comme on n’imagine pas. C’est vraiment lui qui réalisait les films. […] Ses films coûtaient une fortune parce qu’il pouvait exiger au bout d’une semaine de tournage qu’on réécrive le scénario. J’ai compris très vite qu’il fallait toujours improviser, ne pas chercher à caser ses répliques, car il était incapable de dire une réplique normalement. Chaque mot donnait lieu à un festival de faux trébuchements, d’onomatopées. Certains acteurs attendaient qu’il ait fini pour prendre la parole à leur tour. Moi, je jouais plutôt avec ce qu’il faisait, du coup on s’est amusés. […] Tout le monde n’était pas dans ses petits papiers. Sans compter que Mme de Funès débarquait souvent sur le plateau pour demander aux gens, mine de rien, leurs opinions politiques, histoire de vérifier qu’il n’y avait pas trop de sorcières. Ils étaient très portés sur la chasse aux sorcières, les de Funès. Quand elle m’a posé la question, je lui ai répondu que j’étais d’extrême centre. Elle n’a pas compris l’astuce. » Un Michael Lonsdale qui dit encore[443] : « Avec Louis de Funès ça n’était pas facile, car il improvisait tout, y compris dans le dialogue fameux “Moi, je dodeline ? Non. — Si, vous dodelinez…” Comme j’aimais ça, l’impro, mon rôle a été étoffé… Louis de Funès, c’était un drôle de phénomène. Il avait un droit de regard sur tout, sur les acteurs, la musique, le montage. » Certes, Louis de Funès est un phénomène qui sait ce qu’il veut et qui quitte le tournage en même temps qu’Édouard Molinaro, appelé à réaliser Mon oncle Benjamin avec Jacques Brel et Claude Jade, les ultimes scènes où ne figure pas Louis de Funès étant filmées par Pierre Cosson, son premier assistant.
Avant de s’éclipser et de partir dès le 1er juin pour Clermont, Louis a longuement vu Gérard Oury qui a mis la touche presque finale à son prochain film où il retrouvera André Bourvil. En s’inspirant très librement du Ruy Blas de Victor Hugo, Oury a imaginé qu’un certain don Salluste, ministre du roi d’Espagne, décide de se venger de sa disgrâce en compromettant la reine, la jetant dans les bras de son valet Blaze qu’il fait passer pour son cousin César. Tout marcherait à merveille, Blaze ayant séduit la reine, si, lors de la rencontre des amants, le roi ne surprenait Blaze dans les bras d’une duègne. Bourvil est enthousiaste à l’idée de camper le fameux valet et Louis se délecte à celle d’être un don Salluste particulièrement odieux. Bourvil et Louis donnant leur accord pour tourner cette histoire au pays des sombreros à la mi-novembre 1970, Gérard Oury ne perd pas une seconde pour mettre devant leurs machines à écrire Marcel Jullian et Danièle Thompson tandis qu’il se charge de convaincre le gouvernement espagnol de pouvoir tourner à l’Escorial, dans la bibliothèque royale de Tolède, dans les jardins du Généralife, dans la cour des Lions à Grenade… Il parvient même à obtenir les faveurs du prince Juan Carlos : « Lorsque vous viendrez à Madrid, passez-moi un coup de fil à la Zarzuela » (sa résidence royale). La machine Oury est en marche sous l’œil bienveillant d’Alain Poiré pour ce film qui pourrait s’appeler Ruy Blaze, les sombres héros ou, pourquoi pas, La Folie des grandeurs. Le jeudi 6 mars, Louis se fait un devoir d’assister à la première du Cerveau à l’Ambassade-Gaumont où Bourvil, Jean-Paul Belmondo et David Niven font des étincelles. Côte à côte, Bourvil et de Funès, accompagnés de leurs épouses, ne se gênent pas pour rire de bon cœur. Gérard Oury en est à la fois heureux et bouleversé. Une semaine plus tôt, il a conseillé à Bourvil d’aller consulter un médecin afin d’être rassuré sur ses fréquents maux de dos. Le matin de la première, il s’est permis de téléphoner au praticien afin de s’enquérir de son état de santé. Le docteur se veut tout d’abord évasif, avant de lui confier : « Pardonnez-moi de vous le dire avec brutalité, mais cela peut vous rendre service : Monsieur Bourvil ne tournera pas votre film. Dans une année, peut-être plus, Monsieur Bourvil aura cessé de vivre[444]. » Le coup est rude et Gérard Oury jure de garder le secret, mais « tout de même, je me sens le devoir d’alerter Alain Poiré, raconte-t-il[445]. […] Poiré doit connaître la vérité et prendre en conscience une décision n’appartenant qu’à lui. “Tu veux que je te réponde quoi ?” me fait-il visiblement aussi ému que moi. “Je continue, dit-il, si nous arrêtions, la vraie raison ne tarderait pas à être connue et elle reviendrait aux oreilles de Bourvil. Cela coûtera ce que ça coûtera, mais nous continuons.” » Oury tient sa langue et n’en souffle mot à Louis.
439
Article paru le 6 novembre 1968.
440
Article paru le 3 novembre 1968.
441
Témoignage d’Olivier de Funès à l’auteur.
442
Michael Lonsdale à Jean-Marc Lalanne et Jean-Baptiste Morain in Les Inrocks daté du 12 juillet 2011.
443
Michael Lonsdale à Jacques Morice in Télérama daté du 21 juillet 2010.
444
Gérard Oury, op. cit., p. 234.
445
Ibid., p. 235.