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L'assommoir

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L'assommoir
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-Pere Bazouge! pere Bazouge!

Le croque-mort otait ses souliers en chantant: Il etait trois belles filles. L'ouvrage avait du marcher dans la journee, car il paraissait plus emu encore que d'habitude.

-Pere Bazouge! pere Bazouge! cria Gervaise en haussant la voix.

Il ne l'entendait donc pas? Elle se donnait tout de suite, il pouvait bien la prendre a son cou et l'emporter ou il emportait ses autres femmes, les pauvres et les riches qu'il consolait. Elle souffrait de sa chanson: Il etait trois belles filles, parce qu'elle y voyait le dedain d'un homme qui a trop d'amoureuses.

-Quoi donc? quoi donc? begaya Bazouge, qui est-ce qui se trouve mal?... On y va, la petite mere!

Mais, a cette voix enrouee, Gervaise s'eveilla comme d'un cauchemar. Qu'avait-elle fait? elle avait tape a la cloison, bien sur. Alors ce fut un vrai coup de baton sur ses reins, le trac lui serra les fesses, elle recula en croyant voir les grosses mains du croque-mort passer au travers du mur pour la saisir par la tignasse. Non, non, elle ne voulait pas, elle n'etait pas prete. Si elle avait frappe, ce devait etre avec le coude, en se retournant, sans en avoir l'idee. Et une horreur lui montait des genoux aux epaules, a la pensee de se voir trimballer entre les bras du vieux, toute raide, la figure blanche comme une assiette.

-Eh bien! il n'y a plus personne? reprit Bazouge dans le silence. Attendez, on est complaisant pour les dames.

-Rien, ce n'est rien, dit enfin la blanchisseuse d'une voix etranglee. Je n'ai besoin de rien. Merci.

Pendant que le croque-mort s'endormait en grognant, elle demeura anxieuse, l'ecoutant, n'osant remuer, de peur qu'il ne s'imaginat l'entendre frapper de nouveau. Elle se jurait bien de faire attention maintenant. Elle pouvait raler, elle ne demanderait pas du secours au voisin. Et elle disait cela pour se rassurer, car a certaines heures, malgre son taf, elle gardait toujours son beguin epouvante.

Dans son coin de misere, au milieu de ses soucis et de ceux des autres, Gervaise trouvait pourtant un bel exemple de courage chez les Bijard. La petite Lalie, cette gamine de huit ans, grosse comme deux sous de beurre, soignait le menage avec une proprete de grande personne; et la besogne etait rude, elle avait la charge de deux mioches, son frere Jules et sa soeur Henriette, des momes de trois ans et de cinq ans, sur lesquels elle devait veiller toute la journee, meme en balayant et en lavant la vaisselle. Depuis que le pere Bijard avait tue sa bourgeoise d'un coup de pied dans le ventre, Lalie s'etait faite la petite mere de tout ce monde. Sans rien dire, d'elle-meme, elle tenait la place de la morte, cela au point que sa bete brute de pere, pour completer sans doute la ressemblance, assommait aujourd'hui la fille comme il avait assomme la maman autrefois. Quand il revenait soul, il lui fallait des femmes a massacrer. Il ne s'apercevait seulement pas que Lalie etait toute petite; il n'aurait pas tape plus fort sur une vieille peau. D'une claque, il lui couvrait la figure entiere, et la chair avait encore tant de delicatesse, que les cinq doigts restaient marques pendant deux jours. C'etaient des tripotees indignes, des trepignees pour un oui, pour un non, un loup enrage tombant sur un pauvre petit chat, craintif et calin, maigre a faire pleurer, et qui recevait ca avec ses beaux yeux resignes, sans se plaindre. Non, jamais Lalie ne se revoltait. Elle pliait un peu le cou, pour proteger son visage; elle se retenait de crier, afin de ne pas revolutionner la maison. Puis, quand le pere etait las de l'envoyer promener a coups de soulier aux quatre coins de la piece, elle attendait d'avoir la force de se ramasser; et elle se remettait au travail, debarbouillait ses enfants, faisait la soupe, ne laissait pas un grain de poussiere sur les meubles. Ca rentrait dans sa tache de tous les jours d'etre battue.

Gervaise s'etait prise d'une grande amitie pour sa voisine. Elle la traitait en egale, en femme d'age, qui connait l'existence. Il faut dire que Lalie avait une mine pale et serieuse, avec une expression de vieille fille. On lui aurait donne trente ans, quand on l'entendait causer. Elle savait tres bien acheter, raccommoder, tenir son chez elle, et elle parlait des enfants comme si elle avait eu deja deux ou trois couches dans sa vie. A huit ans, cela faisait sourire les gens de l'entendre; puis, on avait la gorge serree, on s'en allait pour ne pas pleurer. Gervaise l'attirait le plus possible, lui donnait tout ce qu'elle pouvait, du manger, des vieilles robes. Un jour, comme elle lui essayait un ancien caraco a Nana, elle etait restee suffoquee, en lui voyant l'echine bleue, le coude ecorche et saignant encore, toute sa chair d'innocente martyrisee et collee aux os. Eh bien! le pere Bazouge pouvait appreter sa boite, elle n'irait pas loin de ce train-la! Mais la petite avait prie la blanchisseuse de ne rien dire. Elle ne voulait pas qu'on embetat son pere a cause d'elle. Elle le defendait, assurait qu'il n'aurait pas ete mechant, s'il n'avait pas bu. Il etait fou, il ne savait plus. Oh! elle lui pardonnait, parce qu'on doit tout pardonner aux fous.

Depuis lors, Gervaise veillait, tachait d'intervenir, des qu'elle entendait le pere Bijard monter l'escalier. Mais, la plupart du temps, elle attrapait simplement quelque torgnole pour sa part. Dans la journee, quand elle entrait, elle trouvait souvent Lalie attachee au pied du lit de fer; une idee du serrurier, qui, avant de sortir, lui ficelait les jambes et le ventre avec de la grosse corde, sans qu'on put savoir pourquoi; une toquade de cerveau derange par la boisson, histoire sans doute de tyranniser la petite, meme lorsqu'il n'etait plus la. Lalie, raide comme un pieu, avec des fourmis dans les jambes, restait au poteau pendant des journees entieres; meme elle y resta une nuit, Bijard ayant oublie de rentrer. Quand Gervaise, indignee, parlait de la detacher, elle la suppliait de ne pas deranger une corde, parce que son pere devenait furieux, s'il ne retrouvait pas les noeuds faits de la meme facon. Vrai, elle n'etait pas mal, ca la reposait; et elle disait cela en souriant, ses courtes jambes de cherubin enflees et mortes. Ce qui la chagrinait, c'etait que ca n'avancait guere l'ouvrage, d'etre collee a ce lit, en face de la debandade du menage. Son pere aurait bien du inventer autre chose. Elle surveillait tout de meme ses enfants, se faisait obeir, appelait pres d'elle Henriette et Jules pour les moucher. Comme elle avait les mains libres, elle tricotait en attendant d'etre delivree, afin de ne pas perdre completement son temps. Et elle souffrait surtout, lorsque Bijard la deficelait; elle se trainait un bon quart d'heure par terre, ne pouvant se tenir debout, a cause du sang qui ne circulait plus.

Le serrurier avait aussi imagine un autre petit jeu. Il mettait des sous a rougir dans le poele, puis les posait sur un coin de la cheminee. Et il appelait Lalie, il lui disait d'aller chercher deux livres de pain. La petite, sans defiance, empoignait les sous, poussait un cri, les jetait en secouant sa menotte brulee. Alors, il entrait en rage. Qui est-ce qui lui avait fichu une voirie pareille! Elle perdait l'argent, maintenant! Et il menacait de lui enlever le troufignon, si elle ne ramassait pas l'argent tout de suite. Quand la petite hesitait, elle recevait un premier avertissement, une beigne d'une telle force qu'elle en voyait trente-six chandelles. Muette, avec deux grosses larmes au bord des yeux, elle ramassait les sous et s'en allait, en les faisant sauter dans le creux de sa main, pour les refroidir.

Non, jamais on ne se douterait des idees de ferocite qui peuvent pousser au fond d'une cervelle de pochard. Une apres-midi, par exemple, Lalie, apres avoir tout range, jouait avec ses enfants. La fenetre etait ouverte, il y avait un courant d'air, et le vent engouffre dans le corridor poussait la porte par legeres secousses.

-C'est monsieur Hardi, disait la petite. Entrez donc, monsieur Hardi. Donnez-vous donc la peine d'entrer.

Et elle faisait des reverences devant la porte, elle saluait le vent. Henriette et Jules, derriere elle, saluaient aussi, ravis de ce jeu-la, se tordant de rire comme si on les avait chatouilles. Elle etait toute rose de les voir s'amuser de si bon coeur, elle y prenait meme du plaisir pour son compte, ce qui lui arrivait le trente-six de chaque mois.

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