L'assommoir
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #7
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «L'assommoir». Краткое содержание книги:
Oui, c'etait la faute du menage, s'il degringolait de saison en saison. Mais ce sont de ces choses qu'on ne se dit jamais, surtout quand on est dans la crotte. Ils accusaient la malechance, ils pretendaient que Dieu leur en voulait. Un vrai bousin, leur chez eux, a cette heure. La journee entiere, ils s'empoignaient. Pourtant, ils ne se tapaient pas encore, a peine quelques claques parties toutes seules dans le fort des disputes. Le plus triste etait qu'ils avaient ouvert la cage a l'amitie, les sentiments s'etaient envoles comme des serins. La bonne chaleur des peres, des meres et des enfants, lorsque ce petit monde se tient serre, en tas, se retirait d'eux, les laissait grelottants, chacun dans son coin. Tous les trois, Coupeau, Gervaise, Nana, restaient pareils a des crins, s'avalant pour un mot, avec de la haine plein les yeux; et il semblait que quelque chose avait casse, le grand ressort de la famille, la mecanique qui, chez les gens heureux, fait battre les coeurs ensemble. Ah! bien sur, Gervaise n'etait plus remuee comme autrefois, quand elle voyait Coupeau au bord des gouttieres, a des douze et des quinze metres du trottoir. Elle ne l'aurait pas pousse elle-meme; mais s'il etait tombe naturellement, ma foi! ca aurait debarrasse la surface de la terre d'un pas grand'chose. Les jours ou le torchon brulait, elle criait qu'on ne le lui rapporterait donc jamais sur une civiere. Elle attendait ca, ce serait son bonheur qu'on lui rapporterait. A quoi servait-il, ce soulard? a la faire pleurer, a lui manger tout, a la pousser au mal. Eh bien! des hommes si peu utiles, on les jetait le plus vite possible dans le trou, on dansait sur eux la polka de la delivrance. Et lorsque la mere disait: Tue! la fille repondait: Assomme! Nana lisait les accidents, dans le journal, avec des reflexions de fille denaturee. Son pere avait une telle chance, qu'un omnibus l'avait renverse, sans seulement le dessouler. Quand donc crevera-t-il, cette rosse?
Au milieu de cette existence enragee par la misere, Gervaise souffrait encore des faims qu'elle entendait raler autour d'elle. Ce coin de la maison etait le coin des pouilleux, ou trois ou quatre menages semblaient s'etre donne le mot pour ne pas avoir du pain tous les jours. Les portes avaient beau s'ouvrir, elles ne lachaient guere souvent des odeurs de cuisine. Le long du corridor, il y avait un silence de crevaison, et les murs sonnaient creux, comme des ventres vides. Par moments, des danses s'elevaient, des larmes de femmes, des plaintes de mioches affames, des familles qui se mangeaient pour tromper leur estomac. On etait la dans une crampe au gosier generale, baillant par toutes ces bouches tendues; et les poitrines se creusaient, rien qu'a respirer cet air, ou les moucherons eux-memes n'auraient pas pu vivre, faute de nourriture. Mais la grande pitie de Gervaise etait surtout le pere Bru, dans son trou, sous le petit escalier. Il s'y retirait comme une marmotte, s'y mettait en boule, pour avoir moins froid; il restait des journees sans bouger, sur un tas de paille. La faim ne le faisait meme plus sortir, car c'etait bien inutile d'aller gagner dehors de l'appetit, lorsque personne ne l'avait invite en ville. Quand il ne reparaissait pas de trois ou quatre jours, les voisins poussaient sa porte, regardaient s'il n'etait pas fini. Non, il vivait quand meme, pas beaucoup, mais un peu, d'un oeil seulement; jusqu'a la mort qui l'oubliait! Gervaise, des qu'elle avait du pain, lui jetait des croutes. Si elle devenait mauvaise et detestait les hommes, a cause de son mari, elle plaignait toujours bien sincerement les animaux; et le pere Bru, ce pauvre vieux, qu'on laissait crever, parce qu'il ne pouvait plus tenir un outil, etait comme un chien pour elle, une bete hors de service, dont les equarrisseurs ne voulaient meme pas acheter la peau ni la graisse. Elle en gardait un poids sur le coeur, de le savoir continuellement la, de l'autre cote du corridor, abandonne de Dieu et des hommes, se nourrissant uniquement de lui-meme, retournant a la taille d'un enfant, ratatine et desseche a la maniere des oranges qui se racornissent sur les cheminees.
La blanchisseuse souffrait egalement beaucoup du voisinage de Bazouge, le croque-mort. Une simple cloison, tres-mince, separait les deux chambres. Il ne pouvait pas se mettre un doigt dans la bouche sans qu'elle l'entendit. Des qu'il rentrait, le soir, elle suivait malgre elle son petit menage, le chapeau de cuir noir sonnant sourdement sur la commode comme une pelletee de terre, le manteau noir accroche et frolant le mur avec le bruit d'ailes d'un oiseau de nuit, toute la defroque noire jetee au milieu de la piece et l'emplissant d'un deballage de deuil. Elle l'ecoutait pietiner, s'inquietait au moindre de ses mouvements, sursautait s'il se tapait dans un meuble ou s'il bousculait sa vaisselle. Ce sacre soulard etait sa preoccupation, une peur sourde melee a une envie de savoir. Lui, rigolo, le sac plein tous les jours, la tete sens devant dimanche, toussait, crachait, chantait la mere Godichon, lachait des choses pas propres, se battait avec les quatre murailles avant de trouver son lit. Et elle restait toute pale, a se demander quel negoce il menait la; elle avait des imaginations atroces, elle se fourrait dans la tete qu'il devait avoir apporte un mort et qu'il le remisait sous son lit. Mon Dieu! les journaux racontaient bien une anecdote, un employe des pompes funebres qui collectionnait chez lui les cercueils des petits enfants, histoire de s'eviter de la peine et de faire une seule course au cimetiere. Pour sur, quand Bazouge arrivait, ca sentait le mort a travers la cloison. On se serait cru loge devant le Pere-Lachaise, en plein royaume des taupes. Il etait effrayant, cet animal, a rire continuellement tout seul, comme si sa profession l'egayait. Meme, quand il avait fini son sabbat et qu'il tombait sur le dos, il ronflait d'une facon extraordinaire, qui coupait la respiration a la blanchisseuse. Pendant des heures, elle tendait l'oreille, elle croyait que des enterrements defilaient chez le voisin.
Oui, le pis etait que, dans ses terreurs, Gervaise se trouvait attiree jusqu'a coller son oreille contre le mur, pour mieux se rendre compte. Bazouge lui faisait l'effet que les beaux hommes font aux femmes honnetes: elles voudraient les tater, mais elles n'osent pas; la bonne education les retient. Eh bien! si la peur ne l'avait pas retenue, Gervaise aurait voulu tater la mort, voir comment c'etait bati. Elle devenait si drole par moments, l'haleine suspendue, attentive, attendant le mot du secret dans un mouvement de Bazouge, que Coupeau lui demandait en ricanant si elle avait un beguin pour le croque-mort d'a cote. Elle se fachait, parlait de demenager, tant ce voisinage la repugnait; et, malgre elle, des que le vieux arrivait avec son odeur de cimetiere, elle retombait a ses reflexions, et prenait l'air allume et craintif d'une epouse qui reve de donner des coups de canif dans le contrat. Ne lui avait-il pas offert deux fois de l'emballer, de l'emmener avec lui quelque part, sur un dodo ou la jouissance du sommeil est si forte, qu'on oublie du coup toutes les miseres? Peut-etre etait-ce en effet bien bon. Peu a peu, une tentation plus cuisante lui venait d'y gouter. Elle aurait voulu essayer pour quinze jours, un mois. Oh! dormir un mois, surtout en hiver, le mois du terme, quand les embetements de la vie la crevaient! Mais ce n'etait pas possible, il fallait continuer de dormir toujours, si l'on commencait a dormir une heure; et cette pensee la glacait, son beguin de la mort s'en allait, devant l'eternelle et severe amitie que demandait la terre.
Cependant, un soir de janvier, elle cogna des deux poings contre la cloison. Elle avait passe une semaine affreuse, bousculee par tout le monde, sans le sou, a bout de courage. Ce soir-la, elle n'etait pas bien, elle grelottait la fievre et voyait danser des flammes. Alors, au lieu de se jeter par la fenetre, comme elle en avait eu l'envie un moment, elle se mit a taper et a appeler: