Les Essais - Livre II
- Автор: Монтень Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:
433. Héraclite et Protagoras, observant que le vin semble amer au malade et agréable à celui qui est en bonne santé, qu'un aviron semble tordu dans l'eau et droit à ceux qui le voient au dehors, et autres apparences contraires dans divers objets, en tirèrent argument pour dire que tous les objets avaient en eux-mêmes les causes de ces apparences, et qu'il y avait dans le vin quelque amertume, en rapport avec le goût du malade, une certaine courbure dans l'aviron, en rapport avec ce que voit celui qui le regarde dans l'eau, et ainsi pour tout le reste. Ce qui est une façon de dire que tout est en tout, et par conséquent que rien n'est en aucune, car il n'y a rien là où il y a tout.
434. Cette façon de voir me remet en mémoire l'expérience que nous avons de ce qu'il n'est aucun aspect, ou droit, ou amer, ou doux, ou courbe, que l'esprit humain ne puisse trouver dans les écrits qu'il entreprend de fouiller. Dans le texte le plus net, le plus pur et le plus parfait qui soit, combien de faussetés et de mensonges a-t-on pu faire apparaître ! Quelle hérésie n'y a trouvé assez de fondements et de preuves pour naître et se maintenir en vie ? C'est pour cela que les auteurs de telles erreurs ne veulent jamais se départir de cette « preuve » que constitue l'interprétation des mots. Un personnage important, voulant me faire approuver par un argument d'autorité la quête de la pierre philosophale dans laquelle il est plongé, me cita récemment cinq ou six passages de la Bible, sur lesquels il disait qu'il s'était surtout fondé pour décharger sa conscience — car c'est un ecclésiastique. Et en vérité, sa découverte n'était pas seulement amusante, mais très bien adaptée à la défense de cette belle science !... C'est de cela que les fables divinatrices tirent leur crédibilité. Il n'est pas de prévisionniste, s'il a une autorité telle qu'on daigne le feuilleter et scruter soigneusement tous les replis et recoins de ses paroles, à qui on ne puisse faire dire tout ce que l'on voudra, comme aux Sibylles ; il est tant de façons de les interpréter qu'il est peu probable que, directement ou en biaisant un peu, un esprit intelligent n'y trouve, sur un sujet quelconque, quelque chose qui vienne étayer son point de vue.
435. C'est pourquoi un style si nébuleux et si douteux se trouve si fréquemment et si anciennement en usage : l'auteur espère par là attirer et gagner à lui la postérité, ce que le seul talent ne peut lui obtenir et même pas la faveur fortuite rencontrée par le sujet. Au demeurant, peu importe que ce soit par bêtise ou par adresse qu'il s'exprime de façon un peu obscure et contradictoire : nombre d'esprits le blutant et le secouant en tireront quantité de sens conformes ou non à ce qu'il pensait dire, mais qui lui feront tous honneur. Il se verra enrichi grâce à ses disciples, comme le sont les professeurs au moment du Lendit472. C'est ce qui a fait valoir plusieurs choses sans valeur, qui a fait le succès de plusieurs ouvrages et les a enrichis de tout ce qu'on a voulu y mettre, une même chose devenant l'objet de mille interprétations différentes et considérations diverses, autant qu'il nous plaît. Est-il possible qu'Homère ait voulu dire tout ce qu'on lui fait dire, et qu'il se soit prêté à des interprétations si nombreuses et diverses que les théologiens, les législateurs, les grands capitaines, les philosophes, et toutes sortes d'autres gens s'appuient sur lui, se réfèrent à lui ? Qu'il soit le Maître pour toutes les fonctions, offices, et travaux ? Le Conseiller universel pour toutes les entreprises ? Quiconque a eu besoin d'oracles et de prévisions en a trouvé chez lui pour son propos. Un personnage savant et de mes amis a suscité bien des découvertes admirables en faveur de notre religion ; et il est étonnant de voir qu'il ne peut se défaire de l'idée que ce soit le dessein d'Homère ! (Il est vrai que cet auteur lui est aussi familier que s'il vivait à notre époque473). Et ce qu'il y trouve en faveur de notre religion, bien d'autres l'avaient dans l'Antiquité interprété en faveur des leurs !
436. Voyez comment on malmène et secoue Platon ! Chacun se faisant un point d'honneur de l'appliquer à son propre cas le tire du côté qui lui convient. On le promène avec soi et on l'insère dans toutes les nouvelles idées que le monde se fait. On le met en contradiction avec lui-même selon le tour que prennent les choses. On fait condamner par son jugement les mœurs qui étaient licites à son époque, parce qu'elles sont illicites dans la nôtre. Et tout cela, avec force et vivacité, pour autant qu'est vif et puissant l'esprit de l'interprète.
437. Sur la même base qu'Héraclite, et son opinion selon laquelle toutes choses avaient en elles ce qu'on voulait bien y trouver, Démocrite tirait une conclusion tout à fait opposée : pour lui les choses n'avaient rien du tout de ce que nous y trouvions, et si le miel était doux à l'un et amer à l'autre, prétendait-il, c'est qu'il n'était en fait ni doux ni amer. Les Pyrrhoniens, eux, diraient qu'ils ne savent s'il est doux ou amer, ou ni l'un ni l'autre, ou tous les deux : car ils se placent toujours dans le doute le plus extrême.
438. Les Cyrénaïques affirmaient que rien n'était perceptible de l'extérieur, et que seul était perceptible ce qui nous affectait de l'intérieur, comme la douleur et la volupté. Ils ne reconnaissaient ni les tons, ni les couleurs, mais seulement certains affects qu'ils produisaient ; ils disaient que l'homme n'avait pas d'autre base pour asseoir son jugement. Protagoras estimait que ce qui semblait vrai à chacun était pour chacun la vérité. Les Épicuriens font reposer tout jugement sur les sens, pour la connaissance comme pour la volupté. Pour Platon, le jugement de la vérité et la vérité elle-même, abstraction faite des opinions et des sens, ne relevaient que de l'esprit et de la réflexion.
439. Cela me conduit à considérer les sens, qui constituent le fondement et la preuve majeure de notre ignorance. Tout ce que l'on connaît, on le connaît sans aucun doute à travers la capacité qu'en a celui qui connaît ; car puisque le jugement vient de l'opération mentale de celui qui juge, il est normal qu'il fasse cette opération par ses propres moyens et selon sa volonté, et non sous une contrainte extérieure, comme ce serait le cas si nous connaissions les choses par la force et selon la loi imposée par leur essence propre474. Or toute connaissance nous arrive par les sens, ce sont nos maîtres :
La voie par où l'évidence arrive directement
Dans le cœur de l'homme et le temple de son esprit.
[Lucrèce De la Nature V, 103]
440. C'est par eux que commence la science, à eux qu'elle aboutit. Après tout, nous ne saurions rien de plus qu'une pierre si nous ne savions qu'il y a des sons, des odeurs, de la lumière, de la saveur, de la mesure, de la mollesse, de la dureté, de l'âpreté, de la couleur, des reflets, de la largeur, de la profondeur. Voilà le plan et les principes de tout l'édifice de la science. Et si l'on en croit certains, la connaissance n'est pas autre chose que ce qu'on perçoit. Celui qui me pousse à contredire les sens me tient à la gorge : il ne peut me faire reculer plus loin. Les sens sont le commencement et la fin de la connaissance humaine.
Tu verras que l'idée de la vérité nous vient des sens
Et l'on ne peut aller contre leur témoignage.
À quoi donc accorder plus de foi si ce n'est...
Aux sens ?
[Lucrèce De la Nature IV, 479]