Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #1
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304325
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
IV
Ce même matin, vers onze heures et demie, Rachel vint frapper à la porte des Chasle.
— « Entrez ! » cria une voix aiguë.
Mme Chasle avait repris sa place dans la fenêtre ouverte de la salle à manger, et se tenait le buste droit, les pieds sur un tabouret, les mains inoccupées comme toujours. « Je suis honteuse de ne rien faire », disait-elle parfois. « Mais il y a un âge où l'on ne peut plus se tuer pour les autres. »
— « Comment va la petite ? » demanda Rachel.
— « Elle s'est éveillée, elle a bu, et puis elle s'est rendormie. »
— « M. Jules n'est pas là ? »
— « Non, il est sorti », répondit Mme Chasle, haussant les épaules avec une expression résignée.
Rachel se sentit déçue.
La vieille poursuivait tristement :
— « Toute la matinée, il a été comme un moustique. Ah, le dimanche est un jour infernal pour ceux qui ont des hommes. Je croyais que cet accident allait le rendre un peu convenable avec nous. Ouiche ! Déjà ce matin, il pensait à autre chose. Dieu sait à quoi ! Il avait ce nez allongé que je connais bien, depuis cinquante et des, que je l'endure. Il est parti pour la grand-messe, plus d'une heure en avance. Croyez-vous que c'est naturel ? Et il n'est pas encore rentré. Tenez », fit-elle, tandis que ses lèvres se pinçaient, « le voilà. Quand on parle de malheur… Je t'en supplie, Jules », reprit-elle, tendant le cou vers son fils qui entrait sur la pointe des pieds, « ne claque pas ainsi les portes. Ce n'est pas seulement pour ma maladie de cœur ; cette fois, c'est pour Dédette — qui en mourra. »
M. Chasle ne chercha pas à se disculper. Il semblait distrait et soucieux.
— « Venez voir la petite », lui proposa Rachel. Et dès qu'ils furent devant le lit de l'enfant endormie : « Il y a longtemps que vous le connaissez, ce docteur Thibault ? »
— « Quoi ? » fit Chasle. Son œil prit une expression effarée ; mais il sourit d'un air entendu, répéta : « Quoi ? » à la façon d'un écho, et se tut. Puis, comme quelqu'un qui se décide à faire une confidence, il se tourna brusquement vers elle :
— « Écoutez, Mademoiselle Rachel, vous avez été bien bonne pour Dédette, je vais vous demander un petit service. J'étais tellement échiné par tout ça que je n'avais sans doute pas ma tête à moi, ce matin : honnêtement, il faut que j'y retourne. Et tout de suite. Mais c'est si… si mortifiant de se présenter une seconde fois à ce guichet, tout seul ! Ne me dites pas non », supplia-t-il : « je vous donne ma parole d'honnête homme, Mademoiselle Rachel, que ça ne durera pas plus de six minutes. »
Elle consentit en souriant, sans rien comprendre à ce qu'il disait, prête déjà à s'amuser des extravagances du bonhomme, et désireuse aussi de profiter du tête-à-tête pour l'interroger sur Antoine. Mais, de tout le chemin, il ne parut pas entendre ses questions, et ne desserra pas les dents.
Midi était sonné depuis longtemps lorsqu'ils arrivèrent au poste de police. Le commissaire venait de partir. M. Chasle eut l'air si consterné, que l'employé prit la mouche :
— « Puisque je suis là, moi, c'est tout comme. Qu'est-ce que vous voulez ? »
M. Chasle lui glissa un coup d'œil craintif, et, n'osant plus se retirer, commença des explications :
— « C'est parce que j'ai réfléchi à tout ça. J'ai des choses à ajouter à ma déclaration. »
— « Quelle déclaration ? »
— « Je suis venu ce matin, j'ai parlé à ce guichet là-bas. »
— « Votre nom ? Je vais chercher le dossier. »
Rachel, intriguée, s'approcha. L'employé revint bientôt, une feuille à la main, et examina son homme des pieds à la tête :
— « Chasle ? Jules-Auguste ? C'est vous ? De quoi s'agit-il ? »
— « Eh bien, j'ai peur que Monsieur le commissaire n'ait pas bien compris où j'ai trouvé l'argent. »
— « Rue de Rivoli », fit l'autre en regardant le papier.
M. Chasle sourit, comme s'il eût gagné un pari :
— « Vous voyez ! Non, ça n'est pas tout à fait ça. J'y suis retourné, et ma foi, sur place, des détails me sont revenus qui peuvent être utiles à noter, pour être honnête. » Il toussa dans sa main et continua : « En somme, je n'ose pas affirmer que c'était dans la rue. C'était plutôt dans les Tuileries. Oui. J'étais dans le jardin, comprenez-vous ? J'étais même assis sur un banc de pierre qui est le deuxième après le kiosque aux journaux quand on va de la Concorde au Louvre. J'étais là, assis, et j'avais ma canne. Vous allez bientôt découvrir pourquoi j'insiste sur cette particularité. Je vois un monsieur et sa dame qui passent devant moi, et un enfant qui suivait par derrière. Ils causaient. Même que j'ai pensé : “En voilà deux qui ont su faire une famille, un enfant et cætera…” Vous voyez que je vous dis bien tout. Alors l'enfant, au moment qu'il passe devant mon banc, le voilà qui tombe. Il crie. Moi je n'ai pas l'habitude des fragilités, je ne bouge pas. La maman se précipite. Et alors, devant moi, presque à mes pieds, — ce n'était pas ma faute, n'est-ce pas ? — la voilà qui s'agenouille près de l'enfant, et, pour lui essuyer la figure, tire d'un petit sac de dame, qu'elle avait à la main, un mouchoir, ou je ne sais quoi. Moi, je suis resté assis. Eh bien », reprit-il en levant l'index, « c'est quand ils ont été repartis, que moi, jouant avec ma canne, avec le bout de ma canne, dans le sable, j'ai tout d'un coup aperçu l'argent. Je me suis rappelé tout ça après. J'ai toujours été ce qu'on appelle un homme scrupuleux. Mademoiselle pourra vous le dire : cinquante-deux ans, et rien à me reprocher : ça compte. Donc, il ne s'agit pas de dire ceci ou cela. Moi, j'en suis arrivé à croire que peut-être la dame et son petit sac y sont pour quelque chose dans cette histoire d'argent : et je le dis honnêtement. »
— « Vous n'avez pas pu courir après eux ? » demanda Rachel.
— « Ils étaient trop loin. »
L'employé leva le nez de ses écritures :
— « Pouvez-vous au moins donner leur signalement ? »
— « Le monsieur, je ne sais pas. La dame, elle, était en foncé ; une trentaine d'années peut-être. Le bébé avait une locomotive. Oui, ça, je suis sûr de cette particularité : une petite locomotive. Enfin, je dis petite, entendons-nous : je veux dire grande comme ça. Qu'il traînait. Vous inscrivez bien tout ? »
— « Soyez tranquille. C'est fini ? »
— « Oui. »
— « Je vous remercie. »
Rachel avait déjà gagné la porte. M. Chasle, au lieu de la suivre, s'accouda sur la planchette et inclina la tête vers le guichet.
— « Encore une petite particularité », murmura-t-il, devenant cramoisi. « Il est bien possible que j'aie commis une légère erreur ce matin en déposant l'argent. Oui. » Il s'arrêta pour s'éponger le front. « Je crois bien que j'ai remis deux billets, n'est-ce pas ? Deux billets de cinq cents francs ? Si, si, maintenant j'en suis sûr. C'est une erreur de ma part, ou plutôt une négligence. Parce que… ce que j'ai trouvé… ça n'était pas tout à fait ça : c'était un seul billet… Un billet de mille francs, vous comprenez ?… » Il ruisselait de sueur et s'épongea de nouveau. « Notez ça puisque j'y pense ; quoique ça revienne au même, en quelque sorte. »
— « Ça ne revient pas du tout au même », répliqua l'employé. « Je pense bien que c'est important ! Le monsieur qui a perdu un billet de mille francs, il aurait pu venir ici cent fois de suite, on ne lui aurait jamais remis vos deux billets de cinq cents. En voilà une histoire ! » Il toisait M. Chasle d'un regard mécontent. « Avez-vous seulement une pièce d'identité ? »
M. Chasle fouilla dans ses poches :
— « Non. »
— « Ça ne suffit pas », dit l'autre. « Je suis au regret, mais je ne peux pas vous laisser filer comme ça. Un agent va vous accompagner jusque chez vous : votre concierge témoignera que vos noms et domicile ne sont pas présupposés. »