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Les mailles du réseau

Электронная книга - «Les mailles du réseau». Краткое содержание книги:

Bienvenue dans les années 2020 !Multinationales toutes-puissantes, complots terroristes, réseaux informatiques, réveil du tiers-monde, ingénierie génétique, retour en force de l’irrationnel, sida, torture, intox, chantage atomique… Toute ressemblance avec la Terre que vous connaissez n’est pas une pure coïncidence.Citoyenne de ce monde dément, Laura Webster a su s’adapter, trouver l’équilibre entre réalité et virtuel. Mais quand elle se retrouve impliquée malgré elle dans le meurtre du représentant d’un État-pirate, une course contre la mort s’engage pour échapper aux mailles du réseau.
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Alors qu’elle le regardait, il réussit plus ou moins à se reprendre, s’essuya les yeux. Il avait l’allure d’un homme naguère important. Des années de complets sur mesure, de hand ball et de massage par des filles complaisantes. Mais maintenant on aurait dit une espèce de chien ratier tombé dans un bac à sciure.

Quelque part dans son organisme, une de ces dragées grenadines suintait ses milligrammes de terreur liquide. Il le savait, quiconque le voyait le savait : la télé gouvernementale avait abondamment parlé des dragées. Mais il n’avait pas eu le temps de la faire localiser puis extraire.

Les autres l’évitaient. Il portait la poisse.

Un hélicoptère birotor des garde-côtes se posa sur l’aire d’atterrissage. Le souffle des pales fouetta l’édifice et Laura resserra le sari sur sa tête. La Poisse bondit sur ses pieds et se précipita ; il était à la porte, hors d’haleine, avant tout le monde. Quand elle coulissa, il grimpa à bord.

Laura le suivit et se harnacha dans l’un des sièges de plastique rigide, à l’arrière. Une douzaine d’autres réfugiés s’entassèrent à leur suite, en évitant la Poisse.

Une petite femme-sergent des garde-côtes à l’air crispé, en casque et combinaison de vol léopard, entra et les parcourut du regard. « Hé ! mam’zelle, lança le gros type installé devant Laura. Quand est-ce qu’on a des amandes salées ? » Les autres étouffèrent un rire morne.

Les rotors accélérèrent et le sol se déroba rapidement sous eux.

Ils mirent le cap au sud-ouest, au milieu des gratte-ciel acérés et brutaux de Queenstown. Puis survolèrent un archipel au large des îles aux noms qui résonnaient comme un concert de gamelan : Samulun, Merlimau, Seraya. Masses compactes de forêt tropicale tranchées par les barres d’imposants hôtels en bord de mer. Plages de sable blanc fixées par un ensemble élaboré de digues et de jetées.

Adieu, Singapour.

Ils changèrent de cap au-dessus des eaux froissées par la mousson du détroit de Malacca. Il y avait du bruit dans la cabine. Les passagers s’entretenaient discrètement d’une voix rauque, mais personne ne fit mine de l’approcher. Laura appuya la tête sur le plastique nu près du petit hublot grand comme le poing et tomba bientôt dans une demi-somnolence.

Elle reprit ses esprits quand l’appareil s’immobilisa en vol, tanguant vertigineusement.

Ils étaient en vol stationnaire au-dessus d’un cargo. Son séjour dans les docks l’avait familiarisée avec les navires : c’était un caboteur, avec les drôles de voiles en colonnes cylindriques qui avaient été la grande mode dans les années 10. L’équipage – ou plutôt d’autres réfugiés – était rassemblé sur le pont, vêtu de tenues hétéroclites.

La petite femme-sergent revint dans la cabine. Elle avait un fusil lance-gelée passé à l’épaule. « Nous y sommes, cria-t-elle.

— Il n’y a pas de piste d’atterrissage ! remarqua le gros.

— Vous sautez. » Elle fit coulisser l’écoutille de chargement. Le vent s’engouffra. Ils flottaient à un mètre cinquante au-dessus du pont. Le sergent assena une tape sur l’épaule d’une autre passagère. « Vous d’abord. Allez-y ! »

Finalement, tous réussirent à débarquer. Sautant, tombant, s’étalant sur le pont qui roulait doucement. Leurs prédécesseurs les aidaient un peu, cherchant maladroitement à les rattraper.

Le dernier à sauter fut la Poisse. Il jaillit comme si on lui avait botté les fesses. Puis l’hélico repartit en leur montrant un ventre blanc gonflé de flotteurs. « Où sommes-nous ? » demanda la Poisse en massant une rotule endolorie.

Un technicien chinois, cheveux frisottés sous un chapeau songkak, lui répondit : « Sur l’Ali-Khamenei. En route pour Abadan.

— Abadan ! glapit la Poisse. Non ! Pas ces salauds d’iraniens ! » On le dévisagea – reconnaissant son mal, certains commencèrent à s’écarter.

« La République islamique, rectifia le technicien.

— Je m’en doutais ! dit la Poisse. Ils nous ont livrés à ces foutus allumés du Coran ! Ils vont nous couper les mains ! Je ne taperai plus jamais sur un clavier !

— On se calme ! » conseilla le technicien, gratifiant la Poisse d’un regard en coin.

« Ils nous ont vendus ! Nous ont débarqués sur ce cargo robot pour nous y laisser crever de faim !

— Vous faites pas de mouron », dit une Européenne imposante, judicieusement vêtue en prévision d’une catastrophe – chemise de toile épaisse et pantalon de velours côtelé. « On a examiné la cargaison. Il y a pléthore de Soya Moo et de Weetabix. » Elle étouffa un rire narquois, haussant un sourcil épilé. « Et on a fait connaissance du capitaine – le pauvre bougre ! Il s’est chopé un rétrovirus – il ne lui reste plus de système immunitaire. »

La Poisse pâlit encore. « Non ! Le capitaine a la peste ?

— Qui d’autre accepterait un boulot aussi pourri, bosser tout seul sur ce rafiot ? dit la femme. Il s’est claquemuré sur la passerelle. De peur qu’on ne lui refile une infection. Il a bien plus peur de nous que l’inverse. » Elle dévisagea Laura avec curiosité. « Est-ce que je vous connais ? »

Laura baissa les yeux et marmonna vaguement qu’elle travaillait dans l’informatique. « Pardon, y a-t-il un téléphone ici ?

— Faudra prendre la queue, ma poule. Tout le monde veut accéder au Réseau… Vous aviez de l’argent en dehors de Singapour, oui ? Très judicieux.

— Singapour nous a volés, grommela la Poisse.

— Au moins, ils ont réussi à nous faire sortir, observa l’Européenne, pragmatique. C’est toujours mieux que d’attendre que ces cannibales vaudous nous empoisonnent… Ou de subir les tribunaux mondialistes… Les islamiques ne sont pas si méchants. »

La Poisse la dévisagea. « Mais ils assassinent les techniciens ! Les purges antioccidentales !

— C’était il y a des années – d’ailleurs, c’est peut-être bien pour ça qu’ils nous veulent aujourd’hui ! Vous bilez pas comme ça ! Les gens comme nous, on trouve toujours une place. » Un coup d’œil à Laura. « Vous jouez au bridge, ma chérie ? »

Laura fit non de la tête.

« Au cribbage ? À la belote ?

— Désolée. » Laura rajusta sa capuche.

« Vous vous habituez déjà au tchador ? » La femme s’esquiva, vaincue.

Laura gagna discrètement la proue, en évitant les groupes épars de réfugiés ahuris et désœuvrés. Personne ne lui chercha noise.

Autour de l’Ali-Khamenei, les eaux grises du détroit étaient encombrées de navires : frigorifiques, vraquiers, porte-conteneurs. Coréens, chinois, maphilindonésiens, certains sans aucun pavillon, juste l’emblème de leur firme.

Le spectacle avait une authentique majesté. Ces navires bleutés par la distance, la mer grise, la forme verte et dodue de Sumatra dans le lointain. Ce détroit, entre la masse de l’Asie et le semis d’îles au large de Sumatra, Java et Bornéo, avait constitué une des plus grandes routes du monde depuis l’aube de la civilisation. La situation avait fait Singapour ; et lever l’embargo sur l’île serait comme déboucher une artère vitale.

Elle avait participé à tout cela, songea-t-elle. Et ce n’était pas rien. Maintenant qu’elle se tenait seule à l’avant, appuyée au bastingage, ressentant la poussée primordiale du pont sous ses pieds, elle prenait conscience de ce qu’elle avait fait. Un bref instant d’incitation au sacré, de satisfaction mystique. Elle avait accompli le travail du monde – elle percevait le flot subtil des courants du Tao qui la soulevaient, la portaient.

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