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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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Le soleil s’acheminait lentement vers la fin de sa course, et nulle trace de Giuditta. Mercurio gardait sa main droite dans sa tunique et le bout de son pouce passait et repassait sur la ligne fragile des ailes du papillon en filigrane.

La lumière pâlissait à l’approche du soir quand il la vit arriver. Il sentit son cœur battre plus fort. Et il comprit qu’il n’aurait pas le courage de lui parler.

Il baissa sur son front sa capuche de laine bouillie, rentra la tête dans les épaules et commença à marcher tête basse, d’un pas rapide. De temps en temps il levait la tête pour voir où elle était. À mesure qu’elle se rapprochait, Mercurio avait de plus en plus de mal à respirer. Il ressentait une joie profonde, excitante, une fébrilité qui lui descendait dans les jambes. Il ne pouvait s’empêcher de toucher nerveusement le papillon dans sa poche.

Quand ils furent à seulement quatre pas de distance, Mercurio leva un peu la tête. Giuditta était resplendissante. Plus belle encore qu’il ne l’imaginait chaque soir, quand il se couchait, en fermant les yeux. Ses cheveux plus brillants dépassaient de son bonnet jaune qui, contrairement aux autres Juifs, lui allait bien. Ses lèvres étaient pleines et entrouvertes. Ses yeux profonds sous les sourcils sombres et fournis. Mercurio sentit sa tête tourner sous le coup de l’émotion.

Il fit un autre pas, pensant qu’il trouverait peut-être le courage de lui parler. Mais l’instant d’après sa gorge se serra. Il fit semblant de trébucher et lui tomba dessus, s’accrochant à elle pour ne pas tomber. Il lui toucha l’épaule puis lui prit la main, un instant. Cette main qui avait marqué le début de leur amour silencieux, plein d’espoir et sans promesses.

« Qu’est-ce que tu fais ? dit Giuditta, en essayant de s’écarter.

— Excusez-moi », fit Mercurio, la tête basse, déguisant sa voix, qui avait du mal à sortir. Il se redressa, porta la main de Giuditta à ses lèvres et la baisa, courbé en deux. « Excusez-moi…

— Lâche-moi ! », s’exclama Giuditta, agacée, et elle retira sa main. Elle le repoussa et accéléra le pas vers le pont du Ghetto, suspendu au-dessus du rio di San Girolamo.

Mercurio s’éloigna puis, un instant avant de disparaître dans la calle della Malvasia, se retourna. Son cœur cognait dans ses oreilles. Devant ses yeux, des taches lumineuses.

À ce moment-là, au sommet du petit pont, Giuditta se retourna elle aussi, poussée par une étrange sensation, comme un sanglot intérieur, le souffle coupé. Et, en voyant cette drôle de silhouette encapuchonnée qui la fixait, au coin de la calle, à demi cachée comme si elle l’épiait, elle sentit ses joues qui rougissaient, sans aucun motif. Elle lui tourna le dos, effrayée, et mit sa main dans la poche de sa robe. Alors sa main droite sentit quelque chose. Elle le sortit de sa poche. C’était un papillon en émail bleu, avec des ailes en filigrane d’argent. Sa respiration se bloqua dans sa gorge. Elle se retourna. Mais il n’y avait plus personne. Giuditta s’appuya à la rambarde du pont. Ses jambes ne la portaient plus. Elle vit son reflet dans l’eau trouble. Elle sentit que sa vue se voilait sous le coup de l’émotion. Elle regarda encore le papillon qui avait été glissé dans sa poche. Puis elle vit sa main, que l’inconnu avait serrée dans la sienne. Et baisée.

« Mercurio », murmura-t-elle. Et comme si ce nom résumait tout à lui seul, elle répéta : « Mercurio ». L’instant d’après, sans même s’en rendre compte, elle courait vers l’endroit d’où elle était venue, avec dans le cœur un espoir qui l’étreignait comme une souffrance. « Mercurio ! », cria-t-elle. Elle s’étonna de la puissance de son cri. Elle fut tentée de s’arrêter et de se taire, mais au lieu de cela, presque désespérée, elle cria : « Mercurio ! » Et tandis qu’elle courait, elle craignait de l’avoir perdu.

Alors, à l’endroit même où elle s’était éclipsée, la silhouette encapuchonnée reparut.

Giuditta s’immobilisa, comme paralysée.

Mercurio baissa lentement sa capuche. Et lui non plus n’arrivait pas à venir vers elle. « Me voici », dit-il. Mais d’une voix si basse que Giuditta ne pouvait l’entendre.

Ils étaient là, après tant de nuits où ils avaient pensé l’un à l’autre, mais aucun des deux n’était capable de bouger, malgré la force extraordinaire qui les liait et les attirait l’un vers l’autre.

« Il n’y en a pas d’autre », dit-il, toujours trop bas.

Giuditta n’arrivait pas à lire sur ses lèvres, parce que sa vue était brouillée par l’émotion. Alors elle se força à faire un pas. Un seul. Et quand elle se rendit compte qu’elle pouvait en faire un autre, et encore un autre jusqu’à Mercurio, une voix derrière elle dit : « Giuditta, viens ».

Le capitaine Lanzafame arriva vers elle et la prit par le bras. « Viens, c’est l’heure de fermer les portes. Ton père t’attend. »

Giuditta se raidit et ses yeux s’agrandirent.

Lanzafame fit signe à Mercurio de s’en aller.

Mais Mercurio ne voyait que Giuditta.

« Allons-y », dit le capitaine, qui la tira vers le Ghetto où il allait l’enfermer.

Giuditta le suivait, résignée, sans opposer de résistance ni collaborer, sans jamais détacher ses yeux de Mercurio, qui maintenant la suivait, à la même vitesse, laissant intacte la distance qu’ils n’avaient pas réussi à combler.

Giuditta se laissa mener sur le pont et de l’autre côté de la grande porte par Lanzafame. Puis, quand il lui lâcha le bras et ordonna à ses hommes de fermer, elle resta immobile, les yeux plongés dans ceux de Mercurio. Il avait quelque chose de différent, se disait-elle. Puis elle comprit. Le nez. Son nez avait quelque chose de différent qui le faisait davantage ressembler à un homme. Et le rendait plus beau.

Mercurio s’était arrêté à l’entrée du pont. Quand il entendit le bruit sourd des vantaux, il bondit. « Il n’y en a pas d’autre ! », cria-t-il, retrouvant le souffle qui lui avait manqué.

Le capitaine et les gardes se campèrent au milieu du pont pour lui barrer la route.

Dans leur dos, du côté du Ghetto, on entendit la voix de Giuditta. « Pose les mains sur la porte », disait-elle.

Mercurio fixa Lanzafame et les deux gardes en haletant, le regard désespéré.

Alors Lanzafame et les deux gardes, sans qu’il y ait besoin d’un ordre ou d’une parole, baissèrent les yeux et s’écartèrent.

Mercurio avança doucement. Il les dépassa, d’un pas lent. Il atteignit la porte et posa les mains, paumes ouvertes, sur le bois de chêne. « Je suis là, dit-il.

— Je suis là », dit Giuditta de l’autre côté de la porte. Et lentement, à son tour, elle posa les mains ouvertes sur le bois.

« Je te sens, dit Mercurio de l’autre côté.

— Je te sens », fit Giuditta en écho.

46

“Je ne verserai plus jamais une seule larme”, s’était juré Benedetta.

Maintenant qu’elle était la maîtresse du prince Contarini, elle avait son argent à disposition.

Elle avait décidé de l’utiliser au mieux.

Et le mieux, selon elle, c’était Reina Bonvicini, connue de tous sous le nom de Reina la magicienne.

« Je vous en prie, entrez, illustrissime Seigneurie », dit une voix de l’autre côté d’un léger rideau bleu nuit richement brodé d’étoiles jaunes.

Benedetta fut saisie par le ton respectueux, autant que par la formule de politesse. Elle se tourna vers la fenêtre de l’antichambre. Elle y vit le reflet d’une jeune femme vêtue d’une robe de soie moirée couleur de châtaigne qui prenait, selon les mouvements de la lumière, des tons orange et rouge chaud. Elle vit les fines dentelles de Burano qui ornaient le décolleté de sa robe, le collier de perles de culture qui donnait de l’éclat à son cou, ses cheveux cuivrés rassemblés en tresses fixées par des épingles, elles aussi de perles. Elle respira son parfum délicat de jasmin mêlé d’essences de bois indiens. En souriant, elle fit une petite révérence amusée à cette figure élégante qui se mirait dans la fenêtre. « Illustrissime Seigneurie », murmura-t-elle.

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