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Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres

Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres». Краткое содержание книги:

Ce sixième opus nous plonge plus avant dans ce monde du cirque dont Féval a fait l'un de ses univers de prédilection. Saladin, le «fils» d'Echalot et de Similor, a grandi au sein du cirque de Mme Samayoux. Héritant de la mauvaise nature de son père, il est devenu une crapule. En 1852, il enlève une petite fille, Justine, et la confie à Maman Léo et à Echalot, maintenant en ménage, en prétendant l'avoir trouvée. La mère de l'enfant, Lily, une jeune et belle fille du peuple que son amant avait abandonnée, désespérée de n'avoir pu retrouver sa fille, épouse le richissime duc de Chaves, dans l'idée de mener par la suite, grâce à sa fortune, les recherches nécessaires…
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– Je suis flatté, dit Saladin en mordillant le bec de son stick, que vous ayez pris la peine de rassembler quelques informations sur ma personne. J’en vaux la peine, soit dit sans fausse modestie, et j’espère vous le prouver bientôt abondamment. Vous végétez depuis bien des années déjà, mes chers messieurs, vous n’avez pas de chef. Je pense vous en avoir trouvé un.

– Il a du talent comme orateur, dit le fils de Louis XVII à demi-voix.

– Où veut en venir ce garçon? demanda Gioja de l’autre bout de la chambre.

– Je crois, dit Saladin, en se retournant vers lui poliment, que j’ai l’avantage de parler au valet de cœur de monsieur le duc de Chaves?

– Tiens! tiens! murmura Comayrol qui dressa l’oreille.

– Mon petit monsieur!… commença Gioja avec hauteur.

– Chut! fit Saladin doucement; nous reviendrons tout à l’heure au rôle honorable que vous jouez auprès de monsieur le duc et qui pourrait éventuellement gêner les affaires de l’association. C’est vous qui avez le Scapulaire?

Gioja ne répondit pas. Les autres membres du club se regardaient d’un air véritablement étonné.

– J’ai fréquenté les bureaux de la préfecture, dit le marquis de Rosenthal entre parenthèses, en amateur et pour perfectionner mon éducation; je suis un peu docteur en toutes facultés et sais parfaitement vos petites histoires.

– Vous n’êtes pas venu ici pour nous menacer, dites donc? prononça Comayrol dont la joue sanguine prit une nuance rouge plus foncée.

Jaffret lui toucha le bras et murmura:

– Il m’intéresse.

– Mon cher monsieur, répondit Saladin en s’adressant à Comayrol, je suis une nature indépendante et je désire faire mon chemin en dehors de l’administration. Seulement, il me plaît de vous faire savoir tout de suite que je suis gardé à carreau. Vous me voyez seul, vous êtes cinq, il est bon que la liberté de la discussion soit entre nous pleinement assurée.

– Eh bien! dit Comayrol avec une rudesse contenue, entamons la discussion, je vous prie, et rondement!

– De tout cœur, répondit Saladin… seulement encore on n’a pas répondu à la question que j’ai faite. Est-ce le vicomte Annibal Gioja qui est maître du Scapulaire?

– C’est ici le secret même de notre confrérie, fit observer le Dr Samuel qui n’avait pas encore parlé.

Saladin le salua.

– Messieurs, reprit-il, le Scapulaire est votre sceptre, je connais cela et bien d’autres choses. Quoique je ne voie ici aucune de ces grandes physionomies qui ont illustré l’histoire ancienne de votre ordre, j’aurais quelque répugnance à poser ma candidature en face de personnages tels que messieurs Jaffret, Comayrol et Samuel, qui sont à tout le moins très capables et très expérimentés.

– Vous êtes bien bon, grommela l’ancien clerc de notaire.

– Je parle comme je pense… mais s’il ne s’agit que de détrôner ce faquin, les choses changent, et je vous dis franchement qu’une société comme la vôtre ne doit pas avoir pour gérant un homme de paille.

Annibal Gioja jeta le journal qu’il tenait à la main et fit un pas vers Saladin. Le bon Jaffret l’arrêta du geste en disant:

– Mon cher bon enfant, laissez parler l’orateur.

– D’autant mieux, reprit Saladin en se tournant vers Gioja, que l’orateur causera avec vous en tête à tête quand ce sera votre bon plaisir.

Le bon Jaffret prit encore la parole.

– Mon cher monsieur, dit-il, je vous ferai observer qu’ici nos réunions sont toujours paisibles.

– Il faut, mon cher monsieur, interrompit Saladin, que vos réunions redeviennent fructueuses comme elles l’étaient autrefois. Je compte apporter ici, il faut bien vous le dire, un peu de ce sang jeune et actif qui coule dans mes veines. Mon intention, pourquoi vous le cacherais-je? est de restaurer la grande famille des Habits Noirs.

Il y eut un mouvement, comme on dit dans le compte rendu des séances parlementaires, et le fils de Louis XVII s’écria malgré lui:

– Écoutez, morbleu! Écoutez!

– J’ai beau écouter, gronda Comayrol, le fils de ce coquin de Similor est aussi bavard que son père. Il a beaucoup parlé, mais, que je sache, il n’a encore rien dit.

– Le fait est que c’est bien vague, murmura le bon Jaffret, bien vague, bien vague…

– Je vais préciser, reprit Saladin, soyez tranquilles. Mais avant d’entrer en matière, il serait bon de balayer le terrain. Tenez-vous au Gioja, oui ou non?

– Non, répondirent à la fois tous les membres présents, excepté Gioja lui-même.

– Donneriez-vous le Scapulaire, continua Saladin, à un jeune homme de courage et d’espérance qui vous apporterait, comme prime de joyeux avènement, une affaire toute faite de quinze cent mille francs comptant sans escompte ni retenues?

Il y eut un moment d’hésitation, puis Comayrol répondit:

– C’est selon.

– C’est selon, répéta paternellement le bon Jaffret, selon, selon, selon.

Le Prince et le docteur approuvèrent du bonnet.

– Vous comprenez, reprit Comayrol, qu’il y a des épreuves… des garanties…

– Il ne suffit pas ici, ajouta le vicomte Annibal avec un amer mépris, de savoir avaler les sabres!

Saladin sauta sur cette interruption comme sur une proie.

– Messieurs, s’écria-t-il en se levant et en passant sa main dans l’entournure de son gilet, dans notre ordre social, depuis le plus infime degré de l’échelle jusqu’au plus élevé, permettez-moi de vous le dire, je ne vois partout qu’avaleurs de sabres. Le monarque prussien attirant l’Autriche dans la guerre contre le Danemark…

– Écoutez! fit le Prince, vivement intéressé.

Au contraire, Comayrol s’écria:

– Mon bon, nous ne nous occupons pas ici de politique, hé! Et Jaffret ajouta d’un accent plaintif:

– Le cher jeune homme avait préparé une tirade… gare!

– Le candidat électoral faisant sa profession de foi, voulut poursuivre Saladin, le ministre équilibrant le budget, les rois gênés qui enfilent des tirages comme des perles autour de leurs emprunts…

– Et les philanthropes qui vous forcent à vous assurer sur la vie, déclama Comayrol en imitant son accent. Hé donc! Pécaire! Et les apôtres qui arrachent les dents avec un pistolet…

– Et les bons cœurs, privés de capitaux, qui déclament contre l’usure… insinua le bon Jaffret.

– Et les anciens de Clichy qui ont mis la lance en arrêt contre la contrainte par corps…, glissa le Dr Samuel.

– Avaleurs de sabres! s’écria le Prince, enchanté, avaleurs de sabres!

Tout le monde répéta triomphalement en regardant Saladin:

– Avaleurs de Sabres!

Monsieur le marquis de Rosenthal avait été d’abord légèrement déconcerté, mais, à la fin de la manifestation, il avait repris son sourire vainqueur; il frappa l’un contre l’autre ses gants sang-de-bœuf, et dit:

– Bravo, mes chers seigneurs! vous êtes moins vieux que je ne croyais, je vous dois cette justice, et vous avez sabré ma chanson avec infiniment d’esprit. Bravo! encore, et tant mieux! Entre gens d’esprit on a moins de peine à se comprendre. Venons donc au fait. Demain monsieur le duc de Chaves, déjà nommé, aura, dans son hôtel du faubourg Saint-Honoré, une somme ronde de quinze cent mille francs.

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