Valentin de Majipoor [Valentine Pontifex - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Серия: Majipoor (fr) #3
- Год: 1985
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2-221-04390-1
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Valentin de Majipoor [Valentine Pontifex - fr]». Краткое содержание книги:
Mais il n’est pas dit que le règne de Valentin restera serein. Tandis que le Coronal entreprend son Périple à travers les immensités de Majipoor, afin de se faire voir de ses peuples, accompagné de Carabella, son épouse bien aimée, de ses amis des jours d’infortune devenus grands seigneurs et d’une armée de courtisans, les nuages s’amoncellent, les maladies frappent les récoltes, s’étendent comme feu de forêt. Des monstres surgissent des forêts d’habitude paisibles de Majipoor. La famine survient, et la rébellion.
Faudra-t-il faire la guerre aux Changeformes ? Car ce sont eux, premiers occupants de la planète, jadis massacrés et refoulés par les humains venus de l’espace, qui tentent une nouvelle révolte. Valentin, qui est épris de paix et d’amour, ne parvient pas à s’y résoudre. Majipoor va-t-elle sombrer ?
— Tu sens tellement de choses maintenant, dit-elle.
— Trop, dit Valentin.
Il continua à regarder vers le nord. L’âme vaste du dragon pesait sur la sienne. Sa sensibilité s’était accrue pendant ces mois de tension ; il était maintenant capable de projeter son esprit presque sans effort ; il avait en réalité de la peine à se retenir de le faire. Qu’il fût dans l’état de veille ou de sommeil, il s’enfonçait profondément dans l’âme de la planète. La distance ne semblait plus être un obstacle. Il percevait tout, jusqu’aux pensées amères des Changeformes et aux lentes pulsations des dragons de mer.
— Que veut le dragon ? demanda Carabella. Va-t-il nous attaquer, Valentin ?
— J’en doute.
— Peux-tu en être sûr ?
— Je ne suis sûr de rien, Carabella.
Il projeta son esprit dans la direction du grand animal, essayant d’entrer en contact avec lui. Et pendant un instant, il y eut une sorte de contact, une sensation d’ouverture, d’union. Puis il se sentit écarté comme par une main puissante mais sans dédain ni mépris. Comme si le dragon lui disait : pas maintenant, pas ici, pas encore.
— Comme tu as l’air bizarre, dit-elle. Le dragon va nous attaquer ?
— Non. Non.
— Tu donnes l’impression d’avoir peur.
— Non, je n’ai pas peur. J’essaie simplement de comprendre. Mais je ne sens aucun danger. Rien que la vigilance de cet esprit puissant qui nous surveille…
— Peut-être pour envoyer des rapports aux Changeformes ?
— C’est possible.
— Si les dragons et les Changeformes sont alliés contre nous…
— C’est ce que soupçonne Deliamber, d’après le témoignage de quelqu’un qu’il n’est plus possible d’interroger. Mais je pense que c’est peut-être un peu plus compliqué que cela. Je crois qu’il nous faudra longtemps pour comprendre ce qui lie les Changeformes et les dragons de mer. Mais je te le répète, je ne sens pas de danger.
Elle le considéra un moment en silence.
— Tu parviens vraiment à lire dans l’esprit du dragon ?
— Non. Non. Je sens l’esprit du dragon. Sa présence. Mais je ne lis pas dans son esprit. Le dragon est un mystère pour moi, Carabella. Plus je m’efforce de l’atteindre, plus il me repousse aisément.
— Il change de direction. Il commence à s’éloigner de nous.
— Oui. Je sens qu’il ferme son esprit… qu’il m’en interdit l’accès, qu’il se retire.
— Que voulait-il, Valentin ? Qu’a-t-il appris ?
— J’aimerais bien le savoir.
Il s’agrippa à la rambarde, tremblant, épuisé. Carabella posa la main sur la sienne pendant quelques instants et la serra. Puis elle s’écarta et ils demeurèrent silencieux.
Il ne comprenait pas. Il comprenait si peu de chose. Et pourtant il était essentiel qu’il comprit. Il était le seul à pouvoir mettre un terme aux bouleversements et réaliser l’unité de la planète ; de cela, il était persuadé. Lui seul pouvait rétablir la concorde entre les forces en conflit. Mais comment ? Comment ?
Quand, des années auparavant, la mort brutale de son frère avait fait de lui un souverain, il avait assumé ce fardeau sans un murmure, s’y donnant totalement, bien qu’il eût souvent l’impression d’être à la remorque du char de l’État. Mais il avait au moins reçu l’éducation qui doit être celle d’un monarque. Il commençait maintenant à croire que Majipoor exigeait de lui qu’il devînt un dieu et il n’avait pas reçu l’éducation pour cela.
Il sentait que le dragon était encore là, quelque part, pas très loin. Mais il ne pouvait pas véritablement entrer en communication avec lui et au bout d’un moment il renonça. Il resta immobile jusqu’à la tombée de la nuit, regardant vers le nord comme s’il s’attendait à voir l’Ile du Sommeil briller dans les ténèbres comme un fanal.
Mais l’Ile était encore à plusieurs jours de mer. Ils n’étaient qu’à la latitude de la grande péninsule appelée Stoienzar. La route de Tolaghai à l’Ile qui traversait la Mer Intérieure passait au large d’Alhanroel – doublait plus précisément la pointe de Stoienzar – avant de contourner l’archipel de Rodamaunt jusqu’au port de Numinor. Cette route profitait pleinement des vents dominants du sud et du violent courant de Rodamaunt. Il était beaucoup plus rapide de faire la traversée de Suvrael à l’Ile que dans le sens contraire.
Ce soir-là, les discussions roulèrent sur le dragon. Normalement, les dragons abondaient en hiver dans ces eaux, car ceux qui avaient survécu à la saison de chasse automnale avaient coutume de longer la côte de Stoienzar dans leur migration vers la Grande Mer. Mais ce n’était pas l’hiver. Et comme Valentin et les autres avaient déjà eu l’occasion de le remarquer, les dragons suivaient cette année-là un étrange itinéraire, obliquant vers le nord après être passés au large de la côte occidentale de l’Ile et se dirigeant vers quelque mystérieux rendez-vous dans les mers polaires. Mais il semblait maintenant y avoir des dragons un peu partout et nul ne savait pourquoi. Enfin, pas moi, se dit Valentin. Certainement pas moi.
Il restait tranquillement au milieu de ses amis, parlant peu, réparant ses forces.
La nuit, allongé aux côtés de Carabella, il écoutait les voix de Majipoor. Il les entendait clamer leur faim à Khintor et gémir de crainte à Pidruid ; il entendait les cris furieux des membres des forces irrégulières courant dans les rues pavées de Velathys, et les aboiements des orateurs de rue à Alaisor. Il entendait son nom, crié par cinquante millions de voix. Il entendait les Métamorphes savourant dans leur jungle humide le triomphe dont ils étaient assurés et les dragons s’appelant avec des sonorités graves au fond des océans.
Il percevait aussi le contact de la main froide de sa mère sur son front. « Tu seras bientôt avec moi, Valentin, disait la Dame, et je t’apporterai le bien-être. » Puis c’était au tour du Roi des Rêves de venir le voir. « Ami Coronal, disait-il, je parcourrai le monde cette nuit pour chercher nos ennemis et si je peux les forcer à ployer le genou, je le ferai. » Cela le rassurait, jusqu’à ce que les cris de désarroi et de souffrance recommencent. Puis c’était le chant des dragons de mer, puis les chuchotements des Métamorphes. Et l’aube arrivant, Valentin se levait et sortait de son lit plus fatigué que lorsqu’il y était entré.
Mais quand les navires eurent doublé la pointe de Stoienzar et pénétré dans les eaux qui séparaient Alhanroel de l’Ile, le malaise de Valentin commença à se dissiper. Le bombardement d’angoisse provenant de toutes les régions de la planète ne cessa pas, mais dans ces parages le pouvoir de la Dame était souverain et augmentait de jour en jour. Valentin la sentait près de lui en esprit, l’aidant, le guidant et le réconfortant. À Suvrael, obligé de faire face au pessimisme du Roi des Rêves, il avait exprimé avec éloquence sa conviction que la planète pouvait être réunifiée. « Il n’y a pas d’espoir », disait Minax Barjazid, à quoi Valentin répondait : « Si, mais il faut le saisir. Je vois ce qu’il faut faire. » « Il n’y a rien à faire, tout est perdu », disait le Barjazid, à quoi Valentin répondait : « Suivez-moi et je vous montrerai. » Il avait enfin réussi à arracher Minax à sa résignation et à obtenir son soutien réticent. La lueur d’espoir que Valentin avait trouvée à Suvrael avait perdu tout son éclat au cours de la traversée de la Mer Intérieure, mais elle semblait recommencer à briller.
L’Ile était maintenant toute proche. Elle s’élevait de jour en jour plus haut sur l’horizon et le matin, quand le soleil levant en éclairait la face orientale, les remparts calcaires offraient un spectacle éblouissant, rose pâle aux premières lueurs du jour, puis d’une surprenante teinte écarlate aux reflets dorés de plus en plus marqués jusqu’à ce qu’enfin, quand le soleil avait pris son essor, éclate la splendeur d’une blancheur absolue, une blancheur qui se propageait sur les flots comme un coup de cymbales géantes et la montée soutenue d’une ample mélodie.