Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #2
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304332
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
— Ces choses-là, vous comprenez, dans une maison comme la nôtre… Nous ne pouvons pas… absolument pas… Il faut immédiatement… »
Antoine venait d’apparaître dans l’escalier. Il était nu-tête et seul. Jacques se hâta vers lui.
— « Alors ?
— « Il est dans le coma… Tu as téléphoné ? »
— « Héquet arrive. »
La dame en noir fonça résolument sur eux :
— « Vous êtes peut-être le médecin de la famille ? »
— « Oui. »
— « Nous ne pouvons pas le garder ici, vous comprenez… Dans un hôtel comme le nôtre… Il faut le faire transporter à l’hôpital… »
Antoine, sans plus s’occuper d’elle, emmena son frère à l’autre extrémité du hall.
— « Qu’est-ce qui est arrivé ? » questionna Jacques. « Pourquoi a-t-il voulu se tuer ? »
— « Je n’en sais rien. »
— « Il habite seul, ici ? »
— « Je crois. »
— « Tu remontes tout de suite ? »
— « Non. J’attends Héquet, pour lui parler… Asseyons-nous. »
Mais, à peine assis, il se releva :
— « Où est le téléphone ? » Il venait brusquement de songer à Anne. « Surveille l’entrée. Je reviens. »
Anne était étendue sur le divan, sans lumière, fenêtres ouvertes, stores baissés. Dès la sonnerie du téléphone, elle eut l’intuition qu’Antoine ne viendrait pas. Elle entendit ses explications, sans parvenir à écouter, sans bien saisir ce qu’il disait.
— « Vous comprenez ? » fit-il, étonné de son silence.
Elle ne pouvait répondre. Une crampe lui serrait le gosier, l’étranglait. Elle fit un effort, et murmura :
— « … pas vrai, Tony ? »
La voix était si basse, si changée, qu’il se contint une seconde, avant de céder à l’irritation :
— « Quoi, pas vrai ? Puisque je vous dis… Il est dans le coma ! J’attends le chirurgien ! »
Elle crispait, de dépit, ses doigts sur le récepteur, et n’osait plus parler de peur d’éclater en sanglots.
Il attendait.
— « Où es-tu donc ? » fit-elle enfin.
— « Dans un hôtel… Près de l’Étoile… »
Elle répéta, comme un faible écho :
— « L’Étoile ?… » Puis, après une interminable hésitation : « Mais, c’est à côté… Tu es tout près de moi, Tony !… »
Il sourit :
— « Oui, ça n’est pas loin… »
Elle devina le sourire au son de la voix, et reprit brusquement espoir.
— « Je vois bien à quoi tu penses », dit-il, souriant toujours. « Mais, je te répète, je vais être retenu ici toute la nuit… Tu ferais mieux de rentrer sagement chez toi. »
— « Non », cria-t-elle, vite et bas. « Non, je ne bouge pas ! » Et, après une nouvelle hésitation, elle chuchota : « Je t’attends… »
Elle renversa le buste, écarta l’écouteur, et respira profondément. Ce fut de très loin qu’elle entendit l’appareil nasiller :
— « … si je peux m’évader, oui… mais n’y compte pas trop… Bonsoir, chérie… »
Elle rapprocha vivement le téléphone de son oreille. Antoine avait raccroché.
Alors, elle se ré-allongea sur le divan, et resta, les yeux fixes, les jambes serrées, le corps tendu, pressant le récepteur contre sa joue.
— « Mme de Fontanin est décidément une femme admirable », dit Antoine, après être revenu silencieusement s’asseoir près de Jacques. Il se tut, et, après une pause : « Tu n’avais pas revu Jenny… depuis ? » Il venait soudain de se rappeler la disparition de son frère, la Sorellina, et tout ce qu’il avait flairé, jadis, de cette confuse histoire.
Jacques, assombri, secoua négativement la tête.
Une auto venait de s’arrêter devant l’hôtel. Héquet parut au bas des marches. Sa femme le suivait. Nicole n’avait jamais pardonné à l’oncle Jérôme : elle le rendait responsable de l’inconduite de sa mère, et cette fin scandaleuse lui paraissait le châtiment de Dieu. Mais, en ces heures d’angoisse, elle n’avait pas voulu laisser seules sa tante Thérèse et Jenny.
Héquet s’arrêta une seconde sur le seuil. Son regard fin, derrière le lorgnon, fit le tour du hall. Il aperçut Antoine qui venait à eux. Il ne reconnut pas Jacques, resté volontairement à l’écart.
Antoine n’avait pas rencontré Nicole depuis cette soirée qui avait précédé la mort de la fillette. (Il savait que, peu après, Nicole avait accouché d’un enfant mort, dans des circonstances difficiles qui l’avaient laissée à jamais mutilée, corps et âme.) Elle avait maigri ; l’expression juvénile, confiante, de son visage, avait totalement disparu. Elle lui tendit la main. Leurs regards se croisèrent, et les traits de Nicole se contractèrent légèrement : le souvenir d’Antoine était lié à ses plus douloureux souvenirs, et voilà qu’elle le retrouvait, justement ce soir, dans l’atmosphère tragique de ce nouveau drame…
Antoine, tout en parlant à l’oreille du chirurgien, les conduisit vers l’ascenseur. Avant qu’ils eussent disparu dans la cage vitrée, Jacques, de loin, vit son frère poser un doigt sur un point précis de sa tempe, à la naissance des cheveux.
La dame en noir avait bondi de derrière sa caisse :
— « C’est un parent ? »
— « C’est le chirurgien. »
— « On ne va tout de même pas l’opérer ici, je présume ! »
Jacques lui tourna le dos.
La musique avait cessé. Dans la salle à manger, les lumières s’étaient éteintes. Un omnibus de gare amena un jeune couple, des Anglais sans doute, taciturnes, avec de beaux bagages neufs.
Une dizaine de minutes s’étaient écoulées, lorsque la femme de chambre reparut, avec un autre billet d’Antoine :
« Téléphone à la clinique Bertrand, Neuilly 54–03, de la part de Héquet. Qu’on envoie immédiatement ambulance pour malade couché. Qu’on prépare salle d’opérations. »
Il téléphona aussitôt.
En sortant de la cabine, il heurta la caissière, debout contre la porte. Elle lui sourit, d’un air affable, soulagé.
Il aperçut Antoine et Héquet qui traversaient le hall. Le chirurgien remonta en voiture, seul.
Antoine revint vers Jacques.
— « Héquet va essayer d’extraire le projectile, cette nuit. C’est la seule chance… »
Jacques l’interrogeait du regard. Antoine fit la moue.
— « La boîte crânienne est profondément défoncée. Ce serait miracle qu’on l’en tire… Maintenant, écoute… », reprit-il, en se dirigeant vers la table de correspondance, qui se trouvait à l’entrée de la galerie. « Mme de Fontanin voudrait faire prévenir Daniel, à Lunéville. Il faut que tu portes une dépêche à un bureau ouvert la nuit ; celui de la Bourse, par exemple. »
— « Lui donnera-t-on une permission ? » objecta Jacques.
« Dans les circonstances actuelles… », songeait-il, « et une garnison de frontière !… »
— « Naturellement… Pourquoi pas ? » fit Antoine, sans comprendre.
Il était déjà assis et commençait à rédiger le télégramme. Mais il se ravisa, et froissa le papier :
— « Non… Le plus sûr, c’est de s’adresser au colonel. » Il prit une autre feuille et murmura, tout en écrivant : « … vous prie… instamment… accorder d’urgence… permission… maréchal des logis Fontanin… dont le père… » Puis il se leva.
Jacques, docilement, prit le télégramme :