Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #2
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304332
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
Antoine, le poing sur la table, prêt à se lever, avait déjà son masque professionnel.
Léon, parut à la porte.
Il n’eut pas le temps de prononcer un mot. Derrière lui, une jeune femme était entrée précipitamment.
Jacques tressaillit. Et, brusquement, il devint très pâle : il venait de reconnaître Jenny de Fontanin.
XVIII
Jenny n’avait pas reconnu Jacques. Peut-être ne l’avait-elle pas regardé, pas même vu. Elle avançait vers Antoine, les traits tendus :
— « Venez vite… Papa est blessé… »
— « Blessé ? » dit Antoine. « Gravement ? Où ? »
Elle esquissa un geste de la main vers la tempe.
Son air hagard, son geste, le peu qu’Antoine savait de la vie de Jérôme de Fontanin, lui firent immédiatement supposer un drame. Tentative de meurtre ? de suicide ?
— « Où est-il ? »
— « Dans un hôtel… J’ai l’adresse… Maman y est, elle vous attend… Venez… »
— « Léon », cria Antoine, « prévenez Victor… L’auto, vite ! »
Il se retourna vers la jeune fille :
— « Dans un hôtel ? Comment ça ?… Blessé depuis quand ? »
Elle ne répondit pas. Elle venait de jeter les yeux vers le convive qui était là… Jacques !
Il avait baissé les yeux. Il sentit, comme une brûlure sur son visage, le regard de Jenny.
Ils ne s’étaient jamais revus depuis l’été de Maisons-Laffitte : quatre ans !
— « Le temps de prendre ma trousse », jeta Antoine, en s’élançant vers la porte.
Dès qu’elle se sentit seule en face de Jacques, Jenny se mit à trembler. Elle regardait fixement le tapis. Les coins de sa bouche frémissaient imperceptiblement. Jacques retenait son souffle, en proie à un bouleversement que, une minute plus tôt, il n’eût pas cru possible. Ils relevèrent les yeux en même temps. Leurs regards se heurtèrent ; une même stupeur, une même angoisse, dilataient leurs prunelles. Dans celles de Jenny, jaillit une lueur d’effroi, que les paupières baissées voilèrent aussitôt.
Machinalement, Jacques fit un pas :
— « Asseyez-vous, au moins… », balbutia-t-il, approchant une chaise.
Elle ne bougea pas. Elle se tenait droite, dans la lumière qui tombait du plafond. L’ombre des cils palpitait sur ses joues. Elle était vêtue d’un tailleur tout uni qui la faisait grande, mince, strictement gainée.
Antoine rentra brusquement. Il était en veston de ville, le chapeau sur la tête. Léon le suivait, portant deux trousses de pansement, qu’Antoine ouvrit sur la table, en poussant le couvert.
— « Voyons, expliquez un peu… L’auto sera prête dans une minute… Comment ça, blessé ? Par quoi ? Léon, vite, cherchez-moi une boîte de compresses… »
Tout en parlant, il prit dans l’une des trousses une pince et deux flacons qu’il mit dans l’autre. Il se hâtait, mais avec des mouvements économes et précis.
— « Nous ne savons rien… », murmura Jenny, qui, dès le retour d’Antoine, s’était vivement rapprochée de lui. « Une balle de revolver… »
— « Ah !… » fit Antoine, sans tourner les yeux.
— « Nous ne savions même pas qu’il était à Paris… Maman le croyait encore à Vienne… »
Le timbre était voilé, un peu haletant, mais ferme. En plein désarroi, elle donnait encore une impression d’énergie et de courage.
— « On est venu nous prévenir, de l’hôtel où il est… Il y a une demi-heure… Nous avons sauté dans une voiture… Maman m’a déposée ici en passant. Elle n’a pas voulu attendre, de peur… »
Elle n’acheva pas. Léon venait d’entrer, avec une boîte nickelée.
— « Bon », dit Antoine. « Maintenant, filons !… Il est loin, cet hôtel ? »
— « Avenue de Friedland, 27 bis. »
— « Tu viens avec nous ! » fit Antoine, en s’adressant à Jacques. Le ton était plus impérieux qu’interrogatif. Il ajouta : « Tu peux nous être utile, là-bas. »
Jacques regardait Jenny, sans répondre. Elle n’avait pas bronché, mais il crut sentir qu’elle acceptait qu’il vînt.
— « Passez », dit Antoine.
L’auto n’était pas encore sortie du garage. Les phares projetaient dans la cour leur lumière aveuglante. Tandis que Victor refermait hâtivement le capot, Antoine avait déjà fait monter Jenny.
— « Je me mets devant », déclara Jacques en grimpant sur le siège.
Le trajet, jusqu’à la Concorde, fut rapide. Mais, avenue des Champs-Élysées, la circulation des voitures força le chauffeur à ralentir l’allure.
Antoine, assis dans le fond, à côté de Jenny, respectait le silence de la jeune fille. Il savourait sans scrupule ce moment délicieux, bien connu de lui, ce moment d’attente, d’énergie disponible, qui précède l’heure de l’initiative, de la responsabilité. Et, distraitement, il regardait dehors.
Jenny, reculée dans l’angle de la voiture, aussi loin que possible de tout contact, se raidissait en vain contre son tremblement : elle vibrait des pieds à la tête, comme un cristal heurté.
Depuis l’instant où ce garçon d’hôtel, inconnu, introduit non sans quelque méfiance, avait annoncé d’une voix rogue que « le monsieur de la chambre 9 venait de se tirer une balle dans la tête » — jusqu’à son arrivée rue de l’Université, dans ce taxi où, sans un mot, sans une larme, sa mère et elle s’étaient convulsivement tenu les mains — toute sa pensée avait été pour le blessé. Mais, depuis l’apparition foudroyante de Jacques, elle avait oublié son père… Devant elle, ce dos trapu, vivant, qu’elle évitait de regarder — présence indiscutable, qui polarisait toutes les forces de son être !… Serrant les dents, elle appuyait contre elle son bras gauche, pour écraser les palpitations de son cœur ; et elle baissait obstinément la tête. Elle était bien incapable, pour l’instant, d’analyser ce tumulte intérieur. Mais elle s’y abandonnait, sauvagement reprise, en quelques minutes, par ce drame de sa vie, dont elle avait failli mourir, et dont elle s’était crue à jamais délivrée.
Un freinage brusque lui fit lever les yeux. L’auto avait dû s’arrêter net, au rond-point, pour laisser défiler une retraite militaire.
— « Quand on est pressé !… » bougonna Antoine, en se tournant vers Jenny.
Un bataillon de jeunes hommes, en rangs serrés, brandissant des lampions, suivait la fanfare, au pas cadencé, et chantait à plein gosier le refrain martial de la marche. À droite et à gauche, maintenue par un important service d’ordre, une foule compacte acclamait les braillards et se découvrait au passage du drapeau.
Le chauffeur, après s’être assuré que Jacques ne soulevait pas son chapeau, garda, lui aussi, sa casquette.
— « Naturellement… », risqua-t-il. « Dans ces quartiers-ci, n’y en a que pour eux… » Et, enhardi par le haussement d’épaules de Jacques, il ajouta : « Chez moi, à Belleville, l’a fallu qu’ils y renoncent, à leur bastringue ! Ça finissait chaque fois en bagarre… »
Par chance, le cortège, qui descendait vers la Concorde, tournait à gauche, dégageant l’avenue d’Antin.
Quelques minutes plus tard, l’auto grimpait à vive allure la rampe du faubourg, et débouchait avenue de Friedland.
Antoine avait déjà ouvert la portière. Dès que la voiture eut stoppé, il sauta. Jenny fit un effort pour s’arracher de la banquette : évitant la main qu’Antoine lui tendait, elle descendit sur le trottoir. Une seconde, debout, éblouie par la tranchée lumineuse que la porte de l’hôtel projetait jusque sur la chaussée, elle demeura immobile, si étourdie qu’elle faillit tomber.