Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #2
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304332
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
— « Parbleu ! » grogna Rabbe. « Ce n’était vraiment pas le moment ! Aux yeux du monde entier, nous avons l’air de vouloir donner au panslavisme un encouragement officiel ! »
Jacques remarqua :
— « Surtout quand on lit nos journaux : les commentaires que toute la presse française fait de ce voyage ont un ton de défi vraiment intolérable. »
— « Savez-vous quoi ? » poursuivit Tatzler. « C’est la présence du Viviani, ministre des Affaires étrangères, qui fait penser que, à Pétersbourg, on va parler diplomatiquement contre le Germanismus… Chez nous, on sait bien que c’est la Russie qui a forcé la France pour la loi du service de trois années. Pour quel but ? Le panslavisme, il menace l’Allemagne, et l’Autriche, toujours davantage ! »
— « Ça va pourtant mal en Russie », dit Milanof, qui venait d’entrer, et qui s’était assis près de Jacques. « Les journaux, ici, ne disent presque rien là-dessus. Mais Praznowski, lui, arrive de chez nous. Il apporte des renseignements. La grève est partie des usines Poutilof, et elle s’allonge vite. Avant-hier vendredi, déjà soixante-cinq mille grévistes, rien qu’à Pétersbourg ! Il y a eu guerre des rues ! La police a tiré, et tué beaucoup ! Même des femmes, des jeûnes filles ! »
La silhouette de Jenny, dans son tailleur bleu, parut et disparut devant les yeux de Jacques. Pour parler, pour chasser la troublante image, il demanda au Russe :
— « Praznowski est ici ? »
— « Il est donc arrivé ce matin. Il est enfermé depuis une heure avec le Patron… Je l’attends… Tu veux l’attendre aussi ? »
— « Non », dit Jacques. Il se sentait fiévreux, repris par son malaise. Rester là immobile, dans cette tabagie ; à ressasser toujours les mêmes questions, lui sembla tout à coup intolérable. « Il est tard, il faut que je m’en aille. »
Mais, dehors, la nuit, la solitude, lui parurent plus pénibles encore que la promiscuité des camarades. Pressant le pas, il partit dans la direction de son hôtel. Il habitait au coin de la rue des Bernardins et du quai de la Tournelle, de l’autre côté de la Seine, près de la place Maubert, dans une maison de chambres meublées, que tenait un socialiste belge, un ancien ami de Vanheede. Il traversa, sans un regard d’attention, le tumulte nocturne des Halles ; puis la place de l’Hôtel-de-Ville, immense et silencieuse. L’horloge marquait deux heures moins le quart. C’était l’heure équivoque où les hommes et les femmes, attardés dans la nuit, se flairent comme chiens et chiennes, en croisant leurs pistes…
Il avait chaud et soif. Tous les bars étaient fermés. Tête basse, les pieds lourds, il longea les quais, se hâtant vers le sommeil et l’oubli. Là-bas, Jenny veillait sans doute au chevet de son père. Il se refusait à y penser.
« Demain », murmura-t-il, « à cette heure-ci, je serai loin ! »
Il monta l’escalier à tâtons, finit par trouver sa chambre, but une lampée tiède au pot à eau, se déshabilla sans prendre le temps d’allumer sa bougie, et, jeté en travers de son lit, réussit presque aussitôt à s’endormir.
XX
L’opération, faite en présence d’Antoine, n’avait pu être complète. Héquet avait débridé la plaie, relevé les os fracturés dont les esquilles s’enfonçaient profondément dans la substance cérébrale, et, même, il s’était décidé à tenter la trépanation. Mais, l’état du malade ne permettant pas de prolonger les recherches, les deux médecins avaient dû renoncer à trouver le projectile.
Ils se mirent d’accord pour en avertir Mme de Fontanin. Toutefois, ils eurent la charité d’affirmer — ce qui d’ailleurs n’était pas inexact — que l’opération avait donné au malade quelques chances de vie ; si les conditions s’amélioraient, il deviendrait possible de rechercher la balle et de l’extraire. (Ce qu’ils n’avouèrent pas, c’est combien, pour eux, ces chances restaient douteuses.)
Il était deux heures quand Héquet et sa femme se décidèrent à quitter la clinique. Mme de Fontanin avait insisté pour que Nicole rentrât chez elle avec son mari.
Jérôme avait été transporté dans une chambre du second étage ; une garde le veillait.
Pour ne pas laisser les deux femmes seules, Antoine avait offert de passer la nuit. Ils avaient échoué, tous trois, dans le petit salon, voisin de la chambre. Portes et fenêtres étaient ouvertes. Autour d’eux régnait ce louche silence nocturne des maisons de souffrance : on devinait, derrière chaque cloison, un corps endolori qui s’agite, et soupire, et compte les heures sans trouver de répit.
Jenny s’était assise, à l’écart, sur le canapé qui occupait le fond de la pièce. Les mains croisées sur sa jupe, le buste raide, la nuque appuyée, elle avait fermé les yeux et paraissait dormir.
Mme de Fontanin avait approché son fauteuil de celui d’Antoine. Elle ne l’avait pas revu depuis plus d’un an. Pourtant, sa première pensée, en apprenant le suicide, avait été de recourir au docteur Thibault. Et il était venu. Au premier appel, il était là, toujours égal à lui-même, énergique et fidèle.
— « Je ne vous ai pas rencontré depuis votre deuil », dit-elle soudain. « Vous avez passé de pénibles moments, je sais… J’ai beaucoup pensé à vous. J’ai prié pour votre père… » Elle se tut : elle se souvenait de son unique visite à M. Thibault, au moment de la fugue des deux enfants. Comme il s’était montré dur, injuste !… Elle murmura : « Qu’il repose en paix dans l’Éternel… »
Antoine ne répondit pas. Il y eut un silence.
Le lustre, autour duquel voletaient des insectes, inondait d’une clarté impitoyable le faux luxe du mobilier, les volutes dorées des sièges, la plante verte, anémique et enrubannée, qui trônait au centre de la table, dans un cache-pot de faïence bleue. Par instants, un timbre assourdi tremblotait à l’extrémité du couloir. On entendait alors le pas d’une infirmière glisser sur les dalles, puis une porte s’ouvrir et se fermer doucement ; parfois, l’on percevait un lointain gémissement, le tintement d’une porcelaine, et tout se taisait de nouveau.
Mme de Fontanin, inclinée vers Antoine, protégeait, de sa petite main potelée, ses yeux fatigués que la lumière brûlait.
À voix basse, elle s’était mise à parler de Jérôme, expliquant, en phrases décousues, ce qu’elle savait des affaires compliquées de son mari. Elle n’avait aucun effort à faire pour se laisser aller à penser tout haut : elle s’était toujours sentie en confiance auprès d’Antoine.
Penché lui aussi, il écoutait. De temps à autre, il levait le front. Ils échangeaient alors un regard d’entente, plein de gravité. « Comme elle est bien », se disait-il. Il lui savait gré de ce calme, de cette dignité dans la douleur, et aussi de cette séduction naturelle qui ne cessait de se mêler à ses mâles vertus. « Père n’était qu’un bourgeois », songeait-il. « Elle, c’est une patricienne. »
Cependant, il ne perdait pas un mot de ses paroles. Et, peu à peu, il reconstituait les étapes de ce chemin aventureux qui avait amené Fontanin jusqu’à la mort.
Jérôme, depuis dix-huit mois environ, était au service d’une société anglaise, dont le siège était à Londres, et qui exploitait des forêts en Hongrie. La société était sérieuse, et Mme de Fontanin avait pu croire, quelques mois, que son mari tenait enfin une situation stable. À vrai dire, elle n’avait jamais bien tiré au clair quelles étaient les attributions de Jérôme. La majeure partie de son temps se passait en sleeping, entre Vienne et Londres, avec de courts arrêts à Paris. Il venait alors passer une soirée avenue de l’Observatoire, traînant avec lui une serviette bourrée de paperasses, l’air important, mais débordant de bonne grâce, d’enjouement, de coquetteries, et comblant les siens de prévenances qui les laissaient sous le charme. (Ce que la pauvre femme ne disait pas, c’est que, à divers indices, elle avait eu la certitude que son mari entretenait deux coûteuses liaisons, l’une en Autriche, l’autre en Angleterre.) En tout cas, il semblait gagner aisément sa vie. Il laissait même entendre que sa position s’améliorerait encore et qu’il pourrait bientôt subvenir largement aux besoins de sa femme et de sa fille. Car, depuis ces dernières années, Mme de Fontanin et Jenny vivaient entièrement à la charge de Daniel. (En faisant cet aveu, Mme de Fontanin luttait visiblement entre la honte d’accuser l’insouciance de son mari, et la fierté de révéler le dévouement de son fils.)