Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #2
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304332
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
Enfin, cherchant un peu de fraîcheur, elle détacha son épaule du chambranle et s’approcha de la fenêtre du couloir. Une chaise était là. Elle s’assit, croisa les bras sur la barre d’appui, et posa sur ses mains jointes le fardeau de son front.
Elle haïssait Jacques ! C’était un être vil, capricieux. Un irresponsable, peut-être… Un fou…
Au-dessous d’elle, dans l’obscurité chaude, le jardin dormait, sans un bruissement. Elle distinguait les masses sombres des ombrages, les sinuosités pâles des allées autour des pelouses. Un vernis du Japon empoisonnait l’air de son relent tenace de droguerie orientale. Au-delà des arbres, brillaient les réverbères espacés de l’avenue, où défilaient, au pas, des voitures de maraîchers. Leur interminable colonne brimbalait sur les pavés avec un grincement de café qu’on moud. De temps à autre, le ronflement d’une auto dominait le bruit des charrettes : un bolide lumineux passait en trombe à travers le feuillage, et s’évanouissait dans la nuit.
— « Ne vous endormez pas là », murmura doucement Antoine, à son oreille.
Elle tressaillit et retint un cri, comme s’il l’eût touchée.
— « Voulez-vous, au moins, que je vous apporte un fauteuil ? »
Elle fit un signe négatif, se leva avec raideur, et le suivit vers le petit salon.
— « L’état n’empire pas », expliquait-il à mi-voix, en marchant. « Le pouls est plutôt meilleur. Certains symptômes semblent indiquer que le coma est moins profond. »
Dans le salon, Mme de Fontanin était debout. Elle vint au-devant d’eux.
— « J’y pense seulement », dit-elle, s’adressant à Antoine, avec vivacité. « C’est James que j’aurais dû prévenir !… Le pasteur Gregory, un ami… »
Avec une tendresse distraite, elle avait, tout en parlant, mis son bras autour des épaules de Jenny, et attiré la jeune fille contre elle. Leurs deux visages, empreints d’une différente tristesse, se touchaient.
Antoine avait fait signe qu’il se souvenait fort bien du pasteur. L’envie brusque lui vint de saisir ce prétexte inespéré d’évasion !… Sortir de cette clinique, ne fût-ce qu’une heure… Peut-être même courir avenue de Wagram ?… L’image d’Anne s’imposa à lui : Anne, endormie sur sa chaise longue, dans son peignoir blanc…
— « C’est tout simple ! » proposa-t-il ; et sa voix de gorge trahissait, malgré lui, une animation imprévue ; « Donnez-moi l’adresse… J’y vais ! »
Mme de Fontanin protesta :
— « C’est trop loin… Gare d’Austerlitz !… »
— « Puisque j’ai ma voiture en bas ! La nuit, on file bon train… Et », ajouta-t-il, le plus naturellement du monde, « j’en profiterai pour faire un saut jusqu’à la maison, voir si aucun malade n’a téléphoné depuis hier soir… Dans une heure, je serai de retour. »
Il était déjà à mi-chemin de la porte, n’écoutant qu’à peine les indications de Mme de Fontanin et ses remerciements émus.
— « Qu’il est dévoué ! quelle chance nous avons de l’avoir ! » ne put-elle s’empêcher de dire, lorsqu’il eut disparu.
— « Je le déteste », murmura Jenny, après un silence.
Mme de Fontanin la regarda, sans surprise, et ne répondit pas.
Laissant la jeune fille dans le petit salon, elle gagna la chambre de Jérôme.
Le râle avait cessé. La respiration, plus faible d’heure en heure, s’échappait sans bruit de la bouche entrouverte.
Mme de Fontanin fit signe à la garde de ne pas bouger, et vint silencieusement s’asseoir au pied du lit.
Elle était sans espoir. Ses yeux ne quittaient pas la pauvre tête bandée. Des larmes, qu’elle ne sentait pas, coulaient sur ses joues.
« Qu’il est beau », songeait-elle, sans déplacer son regard.
Sous ce turban de ouate et de linge, qui cachait les mèches argentées et accusait la finesse orientale du profil, ces traits figés, à la fois virils et gracieux, évoquaient le masque mortuaire de quelque jeune Pharaon. Car une imperceptible bouffissure des chairs avait effacé les flétrissures, les rides, et, dans la demi-obscurité de la chambre, la figure apparaissait miraculeusement rajeunie. Les joues lisses s’incurvaient sous la saillie des pommettes, jusqu’à la courbe ferme du menton. Le pansement tirait un peu la peau du front, et allongeait vers les tempes la ligne des paupières closes. Les lèvres, un peu brûlées par l’anesthésie, formaient un renflement voluptueux. Il était beau comme au temps de leur jeunesse, quand, le matin, éveillée la première et penchée vers lui, elle le regardait dormir…
Sans pouvoir rassasier son désespoir ni sa tendresse, elle contemplait, à travers ses larmes, ce qui restait encore de Jérôme : ce qui restait du grand, du seul amour de sa vie.
Jérôme, à trente ans… Il était debout devant elle, dans sa sveltesse féline, avec sa taille cambrée, son teint de bronze clair, son sourire, son regard câlin… « Mon prince hindou », disait-elle alors — si fière d’être aimée !… Elle entendait son rire, ces trois notes distinctes : « Ah, ah, ah… » qu’il égrenait, en renversant la nuque… Sa gaieté, sa constante bonne humeur… Sa gaieté mensongère ! Car il avait vécu dans le mensonge, comme dans un élément, naturel : un mensonge amusé, insouciant, incorrigible…
Jérôme… Tout ce que sa vie de femme avait connu de l’amour était là, sur ce lit… Elle qui s’était dit, depuis tant d’années déjà, que sa vie amoureuse était révolue ! Voici qu’elle comprenait soudain qu’elle n’avait jamais cessé d’espérer… C’était maintenant, c’était seulement cette nuit, que tout allait être fini, à jamais.
Elle cache son visage dans ses mains, elle invoque l’Esprit. En vain. Son cœur est gonflé d’un émoi trop humain. Elle se sent abandonnée de Dieu, livrée au regret impur… Honteusement, sa pensée, vaincue, ressuscite malgré elle le dernier souvenir d’amour… À Maisons… Dans cette villa de Maisons-Laffitte où elle avait ramené Jérôme, d’Amsterdam, après la mort de Noémie… Une nuit, humblement, il s’était glissé dans sa chambre. Il demandait pardon. Il avait besoin de pitié, de caresse. Il se pelotonnait contre elle, dans le noir. Et elle l’avait pris dans ses bras, serré contre elle, comme un enfant. Une nuit d’été, semblable à celle-ci… La fenêtre ouverte sur la forêt… Et, ensuite, jusqu’au matin, veillant sur lui sans pouvoir s’assoupir, elle l’avait gardé contre elle, endormi, comme un enfant, comme un enfant… Une nuit d’été chaude, et douce, semblable à celle-ci…
Mme de Fontanin releva brusquement la tête. Un peu d’égarement se lisait dans son regard… Une farouche et folle envie : chasser cette garde, s’étendre là, auprès de lui, le tenir une dernière fois serré contre elle, blotti dans sa chaleur ; et, puisqu’il devait s’endormir à jamais, l’endormir elle-même, pour la dernière fois… « Comme un enfant… Comme mon enfant… »