Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #2
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304332
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
Antoine écoutait attentivement. Il fit signe qu’il comprenait très bien. Mais son demi-sourire marquait aussi qu’il réservait son approbation.
— « Ça ne se fera pas tout seul, je sais bien », reprit Jacques. « Pour y parvenir, il faudra une initiative brutale des révolutionnaires : déclencher le fait insurrectionnel », ajouta-t-il en empruntant le langage et jusqu’à la voix coupante de Meynestrel. « La partie sera dure. Mais l’heure sera bientôt venue de la jouer. Sans quoi, l’humanité qui travaille sera peut-être condamnée à attendre, pendant un demi-siècle encore, sa libération… »
Il y eut un silence.
— « Et… vous avez les hommes qu’il faut pour exécuter tout ce beau programme ? » demanda Antoine.
Il s’appliquait à ne pas passionner le débat, à lui garder un tour spéculatif. Il pensait ingénument donner à son frère la preuve de son bon vouloir, de son esprit libéral, de son impartialité. Mais Jacques ne lui en savait aucun gré. Au contraire : ce ton trop désintéressé l’irritait. Il n’était pas dupe. Une certaine sonorité persifleuse de la voix, un certain accent d’assurance dont Antoine ne pouvait se départir dès qu’il discutait avec son cadet, rappelaient sans cesse à Jacques qu’Antoine le considérait en aîné, du haut d’une expérience et d’une sagacité supérieures.
— « Des hommes ? Oui, nous en avons », répondit-il avec hauteur. « Mais, souvent, les grands hommes d’action, les meneurs de génie, ne sont pas ceux sur lesquels on comptait. Les événements en font surgir de nouveaux… »
Quelques secondes, silencieux, il poursuivit son rêve intérieur. Il reprit, doucement :
— « Rien de tout ça n’est chimérique, Antoine… L’évolution vers le socialisme est une réalité générale. Ça crève les yeux. Le triomphe final sera difficile, et peut-être qu’il ne s’accomplira pas, hélas ! sans convulsions sanglantes. Mais, d’ores et déjà, pour ceux qui consentent à voir, il est inévitable… Au terme, on peut prévoir l’établissement d’un régime universel… »
— « Le monde sans classes », fit Antoine, en hochant ironiquement la tête.
Jacques continua, comme s’il n’avait pas entendu :
— « … Système entièrement neuf, qui soulèvera sans doute, à son tour, une infinité de problèmes que nous ne pouvons pas prévoir ; mais qui aura du moins résolu ceux qui étranglent la pauvre humanité d’aujourd’hui : les problèmes économiques… Rien de chimérique dans tout ça… », répéta-t-il. « Devant de telles perspectives, tous les espoirs sont permis !… »
La ferveur de Jacques, cette foi convaincue, plus émouvante encore dans la demi-obscurité, renforçaient, par opposition, le scepticisme d’Antoine.
« Le “fait insurrectionnel” », songeait-il. « Merci bien !… L’histoire est là ! Ces nobles efforts pour rendre la vie plus harmonieuse, coûtent vraiment trop cher !… Et ils n’aboutissent jamais à une amélioration durable ! On se monte le coup, on se hâte de détruire, de remplacer ; et on s’aperçoit, à l’usage, que le nouveau régime crée de nouveaux abus, et que, tout compte fait… ! C’est comme en médecine : on adopte toujours trop vite les thérapeutiques nouvelles… »
S’il avait moins de sévérité que son frère pour le monde actuel, s’il s’en accommodait, somme toute, assez bien — autant par opportunisme naturel que par indifférence (et aussi parce qu’il était porté à faire confiance aux spécialistes qui le mènent) — il était loin de le considérer comme un monde parfait. « Je veux bien… je veux bien… » songeait-il. « Tout peut, tout doit toujours être perfectionné. C’est la loi de la civilisation : la loi même de la vie… Mais, par étapes ! »
— « Et, pour en arriver là », dit-il, « tu crois qu’il faut nécessairement une révolution ?
— « Maintenant, oui… Maintenant, je le crois », déclara Jacques, sur le ton d’un aveu. « Je vois bien ce que tu penses. Je l’ai longtemps pensé moi-même. J’ai longtemps voulu me persuader que des réformes pourraient suffire ; des réformes, à l’intérieur du régime actuel… Je ne le crois plus. »
— « Mais ton socialisme, est-ce qu’il ne se réalise pas progressivement, de lui-même, d’année en année ? Partout ! Même dans des pays d’autocratie, comme l’Allemagne ? »
— « Non. Justement, les expériences auxquelles tu fais allusion sont significatives ! Ces réformes-là, elles peuvent atténuer certains effets du mal : elles ne s’attaquent jamais aux causes ! Et c’est naturel : les réformateurs, si bien intentionnés qu’on les suppose, sont, en fait, solidaires de cette politique, de cette économie, qu’il s’agirait justement de combattre et de remplacer. On ne peut pas demander au capitalisme de se détruire lui-même, en sapant ses propres assises ! Quand il se trouve par trop acculé aux désordres qu’il a créés, il emprunte aux idées socialistes quelques réformes devenues indispensables… Mais, c’est tout. »
Antoine tenait bon :
— « La sagesse est d’accepter le relatif ! Ces réformes partielles sont, tout de même, des gains pour l’idéal social que tu défends. »
— « Des gains illusoires ; des concessions insignifiantes, consenties de mauvaise grâce, et qui ne changent rien au fond des choses. Dans ces pays dont tu parles, qu’est-ce que les réformes ont changé d’important ? Les puissances d’argent n’ont rien perdu de leur domination : elles continuent à disposer du travail, et à tenir les masses sous leurs griffes ; elles continuent à manœuvrer la presse, à corrompre ou à intimider les pouvoirs publics. Parce que, pour atteindre le fond des choses, il faut porter la pioche dans les fondations mêmes du régime, et appliquer le plan socialiste en son entier ! Pour supprimer les taudis, les urbanistes fichent tout par terre, et reconstruisent… Oui », ajouta-t-il, avec un soupir, « ma conviction profonde, maintenant, c’est que, seuls, une révolution, un chambardement général jailli des profondeurs et qui remettra tout en cause, peuvent désintoxiquer le monde de son infection capitaliste… Gœthe pensait qu’il faut choisir entre l’injustice et le désordre : et, lui, il préférait l’injustice. Moi pas ! Je pense qu’il n’y a pas d’ordre véritable sans la justice. Je pense que tout est préférable à l’injustice… Tout !… Même », acheva-t-il en baissant soudain la voix, « même l’horrible désordre révolutionnaire… »
« Si Mithœrg m’entendait », songeait-il, « il serait content… »
Il demeura quelques secondes rêveur.
— « Le seul espoir que j’aie, c’est que, peut-être, il ne sera pas indispensable qu’il y ait partout, dans tous les pays, révolution sanglante… Il n’a pas été nécessaire de dresser la guillotine de 93 dans toutes les capitales d’Europe, pour que les principes républicains de 89 pénètrent partout, transforment tout : la France avait ouvert une brèche, par laquelle tous les peuples ont pu passer… Sans doute suffira-t-il qu’une seule nation — l’Allemagne peut-être ? — paye en chair vive, pour que l’ordre nouveau s’installe, et pour que le reste du monde, gagné par l’exemple, puisse évoluer en douceur… »
— « Va pour le chambardement, si c’est en Allemagne ! » fit Antoine, moqueur. « Mais », reprit-il sur un ton sérieux, « là où je vous attends tous, c’est quand il s’agira d’édifier votre monde nouveau. Car, vous aurez beau faire, c’est toujours avec le même élément de base qu’il vous faudra reconstruire. Et, cet élément essentiel, il ne changera pas : c’est la nature humaine ! »
Jacques avait subitement pâli. Pour cacher son trouble, il détourna le visage.