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Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]

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A travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
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Celui-ci, par bonheur, tirait des appointements convenables de sa collaboration à la revue d’art de Ludwigson. Les choses avaient bien failli se gâter, au moment où Daniel avait dû partir au régiment. Mais Ludwigson, magnanime et prévoyant, afin de s’assurer le retour de son collaborateur lorsqu’il serait libéré du service, s’était engagé à lui verser, pendant son absence, des mensualités réduites, mais régulières. De sorte que, malgré tout, Mme de Fontanin et Jenny ne manquaient pas du strict nécessaire. Jérôme n’ignorait rien de tout cela. Il en parlait même beaucoup. Avec son insouciance accoutumée, il acceptait de laisser l’entretien de son foyer à la charge de son fils, mais il exigeait, avec des grâces de grand seigneur, qu’on lui remît le chiffre exact des sommes versées ; et il ne manquait pas une occasion d’en témoigner sa reconnaissance à Daniel. Il affectait d’ailleurs de considérer cette aide pécuniaire comme une avance, à lui consentie par son fils, et qu’il rembourserait dès que possible. Pour s’acquitter, il préférait attendre, disait-il, que ces sommes fissent « un chiffre rond » ; et, scrupuleusement, il tenait à jour un compte de cette dette, dont il remettait, de temps à autre, à Thérèse et à Daniel, un relevé en deux exemplaires, tapé à la machine, où les intérêts composés étaient calculés à un taux généreux… À la façon ingénue et désenchantée dont Mme de Fontanin donnait ces détails, il était impossible de démêler si elle était dupe ou non de la mauvaise foi de Jérôme.

Antoine, levant à cet instant les yeux, croisa le regard de Jenny, fixé sur lui. Regard chargé de vie intérieure, regard si lourd de réserve et de solitude, qu’il ne s’y heurtait jamais sans une sorte de malaise. Il n’avait jamais oublié ce jour lointain où il était venu interroger Jenny enfant sur la fugue de son frère, et où, pour la première fois, il avait rencontré ce regard.

Brusquement, la jeune fille se leva.

— « J’étouffe », dit-elle à sa mère. Elle passa sur son front le petit mouchoir qu’elle tenait en tapon dans le creux de sa main. « Je vais au jardin, respirer un peu… »

Mme de Fontanin approuva de la tête, et la suivit des yeux, jusqu’à ce qu’elle eût disparu. Puis elle se tourna de nouveau vers Antoine. Elle n’était pas fâchée que Jenny les eût laissés seuls. Jusque-là, rien dans son récit ne légitimait la brusque tentative de suicide. Il lui fallait aborder maintenant des explications ardues et plus pénibles.

L’hiver précédent, Jérôme, qui s’était fait des relations à Vienne, avait « imprudemment » prêté son nom — et son titre, car en Autriche, il se faisait appeler : comte Jérôme de Fontanin — à la présidence du conseil d’administration d’une affaire autrichienne, une manufacture de papiers peints, laquelle, après quelques mois d’existence, venait de faire une faillite peu honorable. La liquidation des comptes était en cours, et la justice autrichienne s’employait à établir les responsabilités.

L’affaire se compliquait, en outre, d’un procès intenté par l’administration de l’Exposition de Trieste, où, ce printemps, la manufacture de papiers peints avait installé un stand tapageur, dont le loyer n’avait jamais été payé. Or Jérôme s’était particulièrement occupé de cette Exposition, et il avait même, en juin dernier, obtenu de sa société anglaise un mois de congé, qu’il avait joyeusement passé à Trieste. La manufacture lui avait versé, à plusieurs reprises, d’assez fortes sommes, dont, paraît-il, il ne parvenait pas à justifier l’emploi ; et le juge rapporteur accusait le comte de Fontanin d’avoir fait bombance à Trieste aux frais de la manufacture, sans payer le loyer du stand. De toutes façons, Jérôme se trouvait mis en cause comme président du conseil d’administration d’une affaire en faillite. On le disait porteur d’un gros paquet d’actions qui lui auraient été « gracieusement » octroyées pour obtenir sa présidence.

Comment Mme de Fontanin avait-elle connu tous ces détails ? Jusqu’à ces dernières semaines, elle ne s’était doutée de rien. Puis elle avait reçu une lettre de Jérôme, lettre confuse et pressante, où il la suppliait de contracter pour lui un nouvel emprunt sur la villa de Maisons dont elle était seule propriétaire — (et que déjà, pour lui, elle avait dû partiellement hypothéquer). Son notaire, consulté, avait alors fait faire une rapide enquête en Autriche, et c’est ainsi que Mme de Fontanin avait appris les poursuites judiciaires intentées contre son mari.

Que s’était-il passé ces derniers jours ? Quels événements nouveaux avaient pu amener Jérôme à cet acte de désespoir ? Mme de Fontanin se perdait en conjectures. Elle savait que certains créanciers de Trieste outrageaient quotidiennement son mari dans une feuille locale. Leurs prétendues révélations étaient-elles fondées ? Jérôme devait sentir son avenir irrémédiablement compromis. Même s’il parvenait à échapper aux tribunaux autrichiens, il ne pouvait espérer, après ce scandale, conserver sa situation à la société anglaise… À bout d’expédients, traqué de toutes parts, sans doute n’avait-il trouvé d’autre issue que de disparaître ?

Mme de Fontanin s’était tue. Le regard interrogateur et vague, qu’elle fixait devant elle, semblait poser une question qu’elle ne formulait pas : « Ai-je fait pour lui tout ce que je devais ? En serait-il arrivé là, s’il m’avait sentie près de lui, comme autrefois ?… » Question lancinante, insoluble…

Elle fit un effort pour se ressaisir.

— « Et Jenny ? » dit-elle. « J’ai peur qu’elle ne prenne froid… qu’elle ne se soit endormie dehors. »

Antoine se leva :

— « Ne vous dérangez pas. Je vais voir. »

XXI

Jenny n’avait pas eu le courage de descendre dans le jardin. Elle avait seulement voulu s’évader de ce salon, fuir la présence d’Antoine.

S’appuyant d’une main au carrelage de la paroi, elle avait fait quelques pas au hasard, le long du couloir. Bien que toutes les croisées fussent ouvertes partout, l’atmosphère restait étouffante. De la salle d’opérations, située au-dessous, d’écœurantes bouffées d’éther montaient par l’escalier et se mêlaient au courant chaud qui circulait de haut en bas de la maison.

La porte de la chambre de son père était entrouverte. La pièce était obscure, éclairée seulement par une lampe en veilleuse, derrière un paravent. La garde tricotait sur une chaise. On distinguait vaguement sous les draps le corps immobile. Les bras étaient allongés sur le lit. La tête reposait à plat sur l’oreiller. Un pansement cachait le front. La bouche, à demi ouverte, formait un trou noir d’où s’échappait un souffle sourd et rythmé.

Jenny, par l’entrebâillement de la porte, regardait cette bouche, écoutait ce râle, avec une lucidité calme, presque indifférente, qui l’épouvantait elle-même. Son père allait mourir. Elle le savait, elle se le répétait, sans parvenir à détacher cette idée terrible du fond confus de ses pensées : à l’envisager comme un événement précis, réel, et qui la concernât. Elle se sentait nouée, durcie. Elle adorait son père, pourtant, malgré ses tares. Elle se souvint d’une autre époque de sa jeunesse, où elle s’était trouvée au chevet de son père, sérieusement malade, et où la vue de son masque défait, contracté par la souffrance, lui étreignait le cœur. Comment, aujourd’hui, pouvait-elle être aussi insensible ?… Elle s’imposait de rester là, debout, les bras ballants, les regards fixés sur le lit, apathique et coupable, scandalisée par sa sécheresse, luttant contre le désir de détourner les yeux, d’oublier ce drame… Comme si, justement ce soir, cette agonie intempestive lui eût fait manquer quelque dernière chance d’être heureuse…

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