Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #2
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304332
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
Sans le savoir, Antoine venait de toucher brutalement à la grande blessure de son frère, la blessure intime, inguérissable… Cette foi en l’homme de demain, qui était la raison d’être de la révolution, le vrai tremplin de tout l’élan révolutionnaire, cette foi, hélas ! Jacques ne l’avait que par brèves intermittences, par contagion momentanée ; il n’avait jamais réellement pu la faire sienne. Sa pitié pour les hommes était infinie ; il leur vouait tout l’amour de son cœur ; mais, il avait beau faire, et se battre les flancs, et répéter avec une conviction fervente les formules doctrinaires, il demeurait sceptique sur les possibilités morales de l’homme. Et, dans le secret de son être, il y avait ce refus pathétique : il ne croyait pas, il ne pouvait pas croire vraiment, à l’infaillibilité de ce dogme : le progrès spirituel de l’humanité. Corriger, réorganiser, parfaire la condition de l’homme par un changement total des institutions, par l’édification d’un système neuf, oui certes ! Mais, espérer que ce nouvel ordre social renouvellerait aussi l’homme, en créant automatiquement un spécimen d’humanité foncièrement meilleur — cela, il n’y parvenait pas. Et, chaque fois qu’il prenait conscience de ce doute fondamental, si profondément ancré en lui, c’était avec un sentiment poignant de remords, de honte, de désespoir.
— « Je ne m’illusionne pas exagérément sur la perfectibilité de la nature humaine », confessa-t-il, d’une voix légèrement changée. « Mais je constate que l’homme actuel est un être abîmé, dégradé, par le système social qu’il subit. En opprimant le travailleur, ce régime l’abaisse, l’appauvrit moralement, le livre à ses plus bas instincts, étouffe en lui les dispositions à s’élever qu’il pourrait avoir. Je ne nie pas que ces bas instincts soient innés dans l’homme. Je pense seulement — je veux penser — que ces instincts-là ne sont pas les seuls. Je pense que notre civilisation économique empêche les bons instincts de se développer, de prendre le pas sur les autres. Et que nous avons le droit d’espérer que l’homme sera différent, quand ce qu’il y a de meilleur en lui pourra librement s’épanouir… »
Léon venait d’entrouvrir la porte. Il attendit que Jacques eût terminé sa phrase, pour annoncer, d’une voix sans timbre :
— « Le café de ces messieurs est servi dans le bureau. »
Antoine se retourna :
— « Non, apportez-le ici… Et donnez-nous de la lumière, voulez-vous… La corniche seulement… »
Le plafond s’illumina. Sa blancheur suffisait à répandre dans la pièce une clarté agréablement diffuse.
« Attention », se disait Antoine, fort loin de se douter que, sur ce terrain, il aurait presque pu s’entendre avec son frère. « Là, nous touchons un point central… Pour tous ces naïfs, l’imperfection de l’homme n’est qu’un résultat des défauts de la société ; et il est tout naturel alors, qu’ils mettent leur fol espoir dans une révolution. S’ils voyaient les choses telles qu’elles sont… s’ils comprenaient, une bonne fois, que l’homme est une sale bête, et qu’il n’y a rien à faire… Tout régime social est fatalement condamné à refléter ce qu’il y a d’irrémédiablement mauvais dans la nature humaine… Alors, à quoi bon courir les risques d’un chambardement ? »
— « L’innommable gâchis du monde moderne n’est pas seulement d’ordre matériel… », commença Jacques sourdement.
L’entrée de Léon, avec le plateau du café, l’interrompit.
— « Deux sucres ? » demanda Antoine.
— « Un seul. Merci. »
Il y eut une minute de silence.
— « Tout ça… Tout ça… » murmura Antoine, en souriant. « Veux-tu que je te dise, mon cher : u-to-pies ! »
Jacques le toisa. « Il vient de dire : “mon cher”, exactement comme Père », songea-t-il. Il sentit que la colère le gagnait, et il s’y abandonna, parce qu’elle le délivrait de son malaise.
— « Utopies ? » s’écria-t-il. « Tu n’as pas l’air de te douter qu’il y a des milliers d’esprits sérieux pour qui ces “utopies” sont un programme d’action, savamment réfléchi, strictement mis au point, et qui n’attendent qu’une occasion pour l’appliquer !… » (Il venait de penser à Genève, à Meynestrel, aux doctrinaires russes, à Jaurès.) « Nous vivrons peut-être assez vieux, l’un et l’autre, pour assister, en quelque coin du globe, à l’implacable réalisation de ces utopies-là ! et pour les voir engendrer une société nouvelle ! »
— « L’homme sera toujours l’homme », grommela Antoine. « Il y aura toujours des forts et des faibles… Ce ne seront pas les mêmes, voilà tout. Les forts fonderont leur pouvoir sur d’autres institutions, sur un autre code que le nôtre… Ils formeront une classe nouvelle de forts, un type nouveau de profiteurs… C’est la loi… Et, en attendant, ce qu’il y a tout de même de bon dans notre civilisation, qu’est-ce que ça sera devenu ? »
— « Oui », fit Jacques, comme se parlant à lui-même, et avec un accent de tristesse qui frappa son frère. « On ne pourra répondre à des gens comme vous que par une grande, une merveilleuse expérience… D’ici là, votre position est commode ! C’est la position de tous ceux qui se sentent bien installés dans le monde actuel, et qui veulent, à tout prix, le conserver tel qu’il est ! »
Antoine posa brusquement sa tasse.
— « Mais je suis tout prêt à en accepter un autre ! » s’écria-t-il, avec une vivacité que Jacques ne put s’empêcher d’enregistrer avec plaisir.
« C’est déjà quelque chose », songea-t-il, « que de ne pas conformer ses convictions à la vie qu’on mène… »
— « Tu n’as pas idée », poursuivait Antoine, « combien je me sens indépendant, en marge de toutes les formes sociales ! Je suis à peine un citoyen, moi !… J’ai un métier à exercer : c’est la seule chose à quoi je tienne. Pour le reste, organisez comme il vous plaira le monde autour de mon cabinet de consultation ! Si vous croyez pouvoir mettre d’aplomb une société, où il n’y aura plus ni misère, ni gaspillage, ni sottise, ni bas appétit ; une société sans injustice, sans corruption, sans privilèges, et où la règle ne sera plus celle de la jungle : l’entremangement universel — allez-y !… dépêchez-vous !… Je ne défends pas du tout le capitalisme ! Il existe ; je l’ai trouvé installé, en naissant ; je baigne dedans, depuis trente ans ; alors, j’en ai l’habitude, je l’accepte : et même, chaque fois que je peux, je l’utilise… Mais, je suis tout prêt à m’arranger d’autre chose ! Et, si vous avez vraiment trouvé mieux, alléluia !… Pour moi, je ne revendique rien que la possibilité de faire ce pour quoi je suis fait. J’accepterai tout ce que vous voudrez, sauf de me démettre de ce qui est ma fonction d’homme… Mais », ajouta-t-il gaiement, « quelle que soit la perfection de votre nouveau régime, même si vous réussissez à faire de la fraternité une loi générale, je doute que vous en fassiez autant de la santé… Il restera des malades, et, par conséquent, des médecins : donc, pour moi, rien ne sera changé de mes rapports fondamentaux avec les hommes… Pourvu toutefois », fit-il en clignant de l’œil, « que, dans ta société socialiste, tu me laisses une certaine… »
Le timbre du vestibule tinta violemment.
Antoine, surpris, dressa l’oreille.
Cependant, il poursuivit :
— « … une certaine liberté… Ah ! oui : condition sine qua non : une certaine liberté professionnelle… J’entends : liberté de pensée, et liberté de travail… — avec tous les risques, bien entendu, et toutes les responsabilités que ça comporte… »
Il se tut pour écouter.
On entendit Léon ouvrir la porte du palier ; puis une voix de femme.