Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #2
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304332
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
— « Je te retrouverai ensuite à la clinique ? Où est-ce ? »
— « … Si tu veux, 14, boulevard Bineau… Mais à quoi bon ? » reprit-il, après réflexion. « Ce que tu as de mieux à faire, vieux, c’est d’aller te coucher… » (Il fut sur le point d’ajouter : « Où loges-tu ? Veux-tu t’installer rue de l’Université ? » Mais il n’en fit rien.) « Téléphone chez moi demain matin avant huit heures, je te dirai ce qui se sera passé. »
Et comme Jacques s’éloignait, il le rappela :
— « Tu devrais, malgré tout, télégraphier aussi à Daniel, en lui donnant l’adresse de la clinique. »
XIX
Minuit allait sonner lorsque Jacques sortit du bureau de poste de la Bourse.
Il pensait à Daniel, il imaginait son ami décachetant le télégramme qu’il venait d’expédier, et qu’il avait signé : « Docteur THIBAULT. » Il resta une seconde au bord du trottoir, perplexe, regardant sans la voir la place éclairée et quasi vide. Ses membres lui faisaient un peu mal, comme au début d’une fièvre ; la tête lui tournait : « Qu’est-ce que j’ai ? » songea-t-il.
D’un coup de reins, il se redressa, et traversa la chaussée. L’air était plus fluide, mais la nuit restait chaude. Il marcha devant lui, sans but. « Qu’est-ce que j’ai ? » se demanda-t-il de nouveau. « Jenny ? » L’image de la jeune fille, pâle et mince dans son tailleur bleu, telle qu’elle lui était soudain apparue, après tant d’années, se dressa devant lui. Une seconde seulement. Il la chassa aussitôt, et presque sans effort.
Il arriva par la rue Vivienne au boulevard Poissonnière, et s’arrêta. Les Boulevards, à peu près déserts jusque-là, par ce dimanche d’été, s’animaient pour une heure : les salles de spectacle se vidaient ; les terrasses des cafés s’étaient garnies. Des taxis découverts dévalaient en trombe vers l’Opéra. Sur les trottoirs, la foule aussi coulait vers l’Ouest. Des filles, fringantes sous leurs larges chapeaux fleuris, montaient à contre-courant, vers la porte Saint-Martin, dévisageant les hommes seuls.
Adossé contre une boutique, à l’angle de la rue, Jacques regardait défiler cette humanité inconsciente. L’aveuglement d’Antoine était bien général. Parmi ces passants rieurs, en était-il un qui se doutât des pièges où déjà l’Europe était prise ?… Jamais Jacques n’avait compris de façon plus poignante que le sort de millions d’insouciants est aux mains de quelques hommes choisis presque au hasard, et auxquels, absurdement, les peuples confient le soin de leur sécurité.
Un vendeur de journaux, traînant la savate, criait sans conviction :
— « Deuxième édition… La Liberté… La Presse… »
Jacques acheta les feuilles, les parcourut à la lueur d’un réverbère : « Procès Caillaux… Le voyage de M. Poincaré… La traversée de Paris à la nage… Les États-Unis et le Mexique… Drame de la jalousie… Le Tour de France cycliste… Le grand prix des ballons, aux Tuileries… Bulletin financier… » Rien.
De nouveau, la pensée de Jenny l’effleura. Et, brusquement, il résolut d’avancer son départ de deux jours :
« Dès demain, je retourne à Genève. » Cette détermination lui fit un bien inattendu.
« Si je passais à l’Huma ? » se dit-il. Et, presque allègrement, il gagna la rue du Croissant.
Le quartier où se fabriquaient, à cette heure, la plupart des journaux du lendemain, grouillait de vie. Jacques se faufila dans cette fourmilière. Les bars, les cafés, éclairés à giorno, étaient pleins. Leur rumeur se répandait, par les baies ouvertes, jusqu’au milieu de la rue.
Devant l’Humanité, un petit rassemblement obstruait la porte. Jacques serra quelques mains. On commentait déjà une information que Larguest venait d’apporter au Patron : un dépôt exceptionnel de quatre milliards en or (ce qu’on nommait “la réserve de guerre”) aurait été fait, ces jours-ci, à la Banque de France.
Bientôt, le groupe se disloqua. Quelques-uns proposèrent d’aller finir la soirée au Café du Progrès, qui était à quelques minutes de là, rue du Sentier, et où les socialistes en quête de nouvelles étaient toujours sûrs de rencontrer plusieurs rédacteurs du journal. (Ceux qui ne fréquentaient pas le Progrès allaient au Croissant, rue Montmartre ; ou bien à la Chope, rue Feydeau.)
Jacques fut invité à venir prendre un bock au Progrès. Il avait déjà ses entrées dans ces lieux de réunion, et y retrouvait toujours des amis. On le savait venu de Suisse, en mission. On le traitait avec certains égards ; on cherchait, en le renseignant, à lui faciliter sa tâche ; cependant, malgré leur confiance et leur camaraderie, beaucoup de ces militants, sortis de la classe ouvrière, considéraient Jacques comme un « intellectuel », un « sympathisant » qui n’était pas, originellement, des leurs.
Au Progrès, ils avaient adopté une salle assez vaste, basse de plafond, située à l’entresol, et où le gérant, affilié au Parti, ne laissait monter que les habitués. Ce soir, une vingtaine d’hommes de tous âges y étaient réunis, autour des marbres poisseux, dans la fumée des cigarettes et l’odeur acidulée de la bière. On discutait l’article de Jaurès, paru le matin, sur le rôle de l’Internationale en cas de guerre.
Il y avait là Cadieux, Marc Levoir, Stefany, Berthet et Rabbe. Ils entouraient un géant barbu, rose et blond, le socialiste allemand Tatzler, que Jacques avait connu à Berlin. Tatzler affirmait que cet article serait reproduit et commenté par toute la presse germanique. Selon lui, le récent discours que Jaurès avait prononcé à la Chambre pour justifier le refus des socialistes français aux crédits du voyage présidentiel en Russie — et où Jaurès avait déclaré que la France ne se souciait pas d’être jetée dans des aventures — avait eu un profond retentissement outre-Rhin.
— « En France aussi », dit Rabbe, un ancien typo, barbu, dont le crâne était bizarrement bosselé. « C’est ça qui a décidé la Fédération de la Seine à voter cette motion sur la grève générale, en cas de menace de guerre. »
— « Vos travailleurs allemands », demanda Cadieux, « seraient-ils prêts, sont-ils assez disciplinés, pour faire la grève, sans discussion, si jamais votre social-démocratie en acceptait le principe… et en donnait l’ordre, devant une menace de mobilisation ? »
— « Je te tourne la question », dit Tatzler, en riant de son bon rire confiant. « Le jour d’une mobilisation, serait-elle, votre classe ouvrière de France, assez disciplinée pour… ? »
— « Ça dépendrait beaucoup, je crois, de l’attitude du prolétariat allemand », remarqua Jacques.
— « Moi, je réponds : oui, sans aucun doute ! » coupa Cadieux.
— « Pas sûr ! » dit Rabbe. « Moi, je répondrais plutôt : non. »
Cadieux haussa les épaules.
(Il était grand, maigre, dégingandé. On le rencontrait partout, dans les sections, dans les comités, à la Bourse du Travail, à la C. G. T., dans les salles de rédaction, dans les escaliers des ministères, toujours pressé, toujours courant, insaisissable. On le croisait généralement entre deux portes, et, dès qu’on le cherchait, il avait disparu : le type des gens qu’on reconnaît toujours trop tard, quand ils sont passés.)
— « Oui, non… », dit Tatzler, riant de toutes ses dents. « Eh bien, pour chez nous, gerade so[11] !… Savez-vous quoi ? » fit-il brusquement, en roulant de gros yeux : « En Allemagne, on s’inquiète beaucoup du Poincaré qui visite le tsar ! »
11
« Exactement la même chose ! »