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Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:

A travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
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— « Suivez-moi », dit Antoine, en lui touchant doucement l’épaule. « Je passe devant. »

Elle se raidit, et s’élança dans son sillage. « Où est-il ? » songeait-elle, sans oser tourner la tête. (Même là, même en ce moment, ce n’était pas à son père qu’elle pensait.)

L’Hôtel Westminster était une pension pour étrangers, comme il en existait beaucoup dans le quartier de l’Étoile. Le petit hall était très éclairé. Au fond, une cloison vitrée laissait voir une galerie-salon, où des gens, assis par groupes, jouaient aux cartes, en fumant, au son d’un piano caché dans des plantes vertes.

Aux premiers mots d’Antoine, le portier fit un signe vers une dame corpulente, caparaçonnée de satin noir, qui se leva aussitôt de derrière la caisse, et, sans dire un mot, l’air revêche, les conduisit précipitamment jusqu’à l’ascenseur. La grille se referma. Alors seulement Jenny s’aperçut, avec un immense soulagement, que Jacques ne montait pas avec eux.

Sans avoir eu le temps de se ressaisir, elle se trouva, sur un palier, devant sa mère.

Les traits de Mme de Fontanin étaient à la fois ravagés et calmes. Jenny, avant toute chose, remarqua que le chapeau de sa mère était posé tout de travers ; et ce désordre insolite l’émut plus encore que la détresse du regard.

Mme de Fontanin tenait à la main une enveloppe décachetée. Elle avait saisi le bras d’Antoine :

— « Il est là… Venez… »

Elle l’entraînait en hâte vers le couloir :

— « La police vient de partir… Il vit… Il faut le sauver… Le médecin de l’hôtel dit qu’il est intransportable… »

Elle se retourna vers Jenny ; elle voulait lui épargner la vision de son père blessé.

— « Attends-nous là, chérie. »

Et elle lui tendit l’enveloppe qu’elle tenait à la main. C’était la lettre qu’on avait ramassée sur le parquet, près du revolver ; et dont l’adresse avait permis de courir aussitôt avenue de l’Observatoire.

Jenny, restée seule sur le palier, essayait de déchiffrer, à la mauvaise clarté du plafonnier, le billet écrit par son père. Son nom, Jenny, aux dernières lignes, lui sauta aux yeux :

« Que ma Jenny me pardonne. Je n’ai jamais su lui montrer ma tendresse… »

Ses mains tremblaient. Pour vaincre cet ébranlement des nerfs qui la secouait jusqu’à l’extrémité de ses doigts, elle contractait en vain tous ses membres ; et elle s’appliquait de son mieux à lire, à lire tout, depuis le début :

« Thérèse ! Ne pensez pas, à moi sévèrement. Si vous saviez comme j’ai souffert avant d’en arriver là ! Quelle pitié j’ai de vous. Amie, toute la peine que je vous ai faite ! Vous si loyale, si bonne. J’ai honte, je n’ai su que vous rendre le mal pour le bien. Pourtant, je vous aimais, Amie. Si vous saviez. Je vous aime, je n’ai jamais aimé que vous. »

Les mots dansaient devant ses yeux, qui restaient secs, brûlants, et qui, à tout instant, délaissaient le papier pour plonger dans la cage d’escalier un regard anxieux : elle ne pouvait penser qu’à la proximité de Jacques. Sa crainte de le voir réapparaître était si grande qu’elle ne parvenait pas à fixer son attention sur ces quelques lignes pathétiques, griffonnées au crayon en travers de la page, et où son père, à la minute suprême, avant d’accomplir le geste, avait pourtant laissé la trace de sa dernière pensée pour elle :

« … Que ma Jenny me pardonne… »

Elle quêta des yeux un coin où se cacher, un abri. Rien… Une banquette, là-bas, dans un angle… Elle l’atteignit, chancelante, et s’assit. Elle ne cherchait pas à comprendre ce qu’elle éprouvait. Elle était trop lasse. Elle eût accepté de mourir là, à l’instant, pour en finir, pour être délivrée d’elle-même.

Mais elle n’était pas maîtresse de son cerveau. Le passé s’imposait à son souvenir, défilait devant ses yeux, comme un film déroulé à une vitesse de rêve… L’incompréhensible, pour elle, commençait à Maisons-Laffitte, dès la fin de cet été 1910. Alors qu’elle voyait Jacques plus épris chaque jour, plus obstiné à la conquérir ; alors que, elle-même, chaque jour, s’effrayait de se sentir plus troublée et plus consentante ; brusquement, sans qu’il l’eût prévenue, sans qu’il lui eût écrit, sans que rien atténuât l’offense d’un tel revirement, il avait cessé de venir… Puis, un soir, Antoine convoquait Daniel par téléphone : Jacques avait disparu !… Et, pour elle, la torture avait commencé. Pourquoi cette fuite ? ou pire peut-être : ce suicide ? Quel secret ce garçon sauvage avait-il emporté avec lui ?… Jour par jour, en ce mois d’octobre 1910, sans que personne autour d’elle, pas même sa mère, pût soupçonner sa souffrance, elle avait suivi, avec angoisse, les recherches infructueuses d’Antoine et de Daniel pour retrouver la trace du fugitif… Et cela s’était prolongé des mois… Dans le silence et le désarroi, sans même avoir l’appui d’une vie religieuse véritable, elle s’était débattue, seule, dans cette étouffante atmosphère d’énigme. Elle s’entêtait, non seulement à cacher son désespoir, mais à taire aussi ses misères physiques, le délabrement de son organisme à la suite d’un tel choc… Enfin, après plus d’un an de lutte solitaire, de convalescences coupées de rechutes, la détente morale était venue. Restait à soigner le corps. Les médecins l’avaient envoyée tout un été dans la montagne ; et, dès les premiers froids, dans le Midi… C’était en Provence, l’automne dernier, qu’elle avait appris, par une lettre de Daniel à sa mère, que Jacques était retrouvé, qu’il vivait en Suisse, qu’il était revenu à Paris pour les obsèques de M. Thibault. Elle avait eu alors quelques semaines d’un trouble profond ; mais qui s’était apaisé de lui-même, si vite, malgré tout, qu’elle avait, à ce moment-là, pris vraiment conscience de sa guérison : non, entre elle et Jacques, c’était bien fini, il n’y avait plus rien… Plus rien, croyait-elle ! Et ce soir, à l’heure la plus dramatique de sa vie, voilà qu’il venait de surgir de nouveau, avec ses prunelles mobiles, avec son visage mauvais !

Elle restait assise, penchée en avant, les yeux craintivement tournés vers l’escalier. Sa pensée galopait…

Qu’allait-elle devenir ? Le hasard d’une rencontre, le choc de deux regards, était-ce assez pour remuer toute la lie d’autrefois, pour anéantir, en une heure, cet équilibre physique et moral qu’elle avait mis des années à conquérir ?

Jacques, obéissant au signe de son frère, était demeuré dans le hall.

La dame en satin noir avait repris sa place à la caisse et lui jetait, de temps à autre, par-dessus son lorgnon, un éclair hostile. L’orchestre lointain, composé d’un piano et d’un aigre violon, s’évertuait à jouer un tango pour un unique couple de danseurs, que Jacques apercevait, par instants, derrière les vitres. Dans la salle à manger, des retardataires achevaient de dîner. On entendait tinter la vaisselle dans l’office. Des garçons allaient et venaient avec des plateaux. En passant devant la caissière, ils annonçaient, d’une voix discrète : « Une évian au 3 », « L’addition du 10 », « Deux cafés au 27. »

Une femme de chambre descendit en courant l’escalier. Du bout de son porte-plume, la dame en noir lui désigna Jacques.

Elle apportait un mot d’Antoine :

« Téléphone au docteur Héquet qu’il vienne d’urgence. Passy 09–13. »

Jacques se fit indiquer la cabine. Il reconnut au bout du fil la voix de Nicole, mais il ne se nomma pas. Héquet était chez lui. Il vint à l’appareil :

— « Je pars. Je serai là-bas dans dix minutes. ».

La caissière attendait à la porte de la cabine. Tout ce qui se rapportait à « cet imbécile du 9 » lui était suspect : un malade, c’est déjà, dans un hôtel, un client indésirable ; mais un suicidé !

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