Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #1
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304325
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
Tout à coup, Rachel s'éveilla, raidit les bras, s'écarta de lui sans hâte, et se redressa. Il fit mine de s'éveiller aussi, parce qu'elle remuait. Elle avoua, souriant :
— « J'ai un peu dormi. »
— « Moi aussi. »
— « Il fait jour », constata-t-elle, levant la main pour rajuster ses cheveux.
Antoine regarda sa montre : il allait être quatre heures.
L'enfant reposait, presque calme. Aline, les mains jointes, semblait prier. Antoine s'approcha et découvrit le lit. « Pas une goutte de sang : ça va. » Tout en suivant des yeux les mouvements de Rachel, il prit le poignet de la fillette, et compta cent dix.
« Comme sa jambe était chaude », pensa-t-il.
Rachel se contemplait dans un fragment de miroir fixé au mur par trois clous et riait. Avec son casque de cheveux roux, son col dégrafé, ses robustes bras nus, son regard libre, hardi, un rien moqueur, elle évoquait une figure de l'émeute républicaine : la Marseillaise sur des barricades.
— « Me voilà jolie ! » murmura-t-elle en faisant la moue. Elle savait bien que son teint et sa jeunesse gardaient leur fleur même à l'instant du réveil. Elle le lut clairement aussi sur la physionomie d'Antoine, lorsqu'il s'avança jusqu'auprès d'elle et vint la regarder dans le miroir. Elle remarqua que ce regard d'homme ne cherchait pas ses yeux, mais ses lèvres.
Cependant, Antoine s'aperçut lui-même dans la glace, les manches relevées sur ses bras brûlés d'iode, la chemise fripée et tachée de sang.
— « Et moi qu'on attendait pour dîner chez Packmell ! » dit-il.
Un sourire curieux illumina le visage de Rachel :
— « Tiens ? Vous allez quelquefois chez Packmell ? »
Leurs yeux riaient. Antoine se sentit tout joyeux : il n'avait guère d'autre expérience que celle des femmes de vie légère. Rachel lui parut soudain moins distante de son désir.
— « Je redescends chez moi », dit-elle. Et se tournant vers Aline, qui les examinait : « Si je peux être utile, n'hésitez pas à m'appeler. »
Puis, sans dire au revoir à Antoine, elle croisa les revers de son peignoir, et s'esquiva légèrement.
Dès qu'elle fut sortie, il eut envie de partir. « Respirer l'air frais », songea-t-il en jetant, par-dessus les toits, un regard vers le ciel matinal. « Et puis, rentrer chez moi, expliquer à Jacques… Je reviendrai après être passé à l'hôpital. Lavé, présentable. Je pourrai peut-être la faire demander, pour aider au pansement ? Ou bien, la prévenir, en montant ? Mais je ne sais même pas si elle habite seule… »
Pour le cas où la petite malade s'éveillerait avant son retour, il fit quelques recommandations à Aline. Puis, au moment de partir, un scrupule lui vint : qu'était devenu M. Chasle ?
— « Sa chambre donne dans le vestibule, près du poêle », expliqua la bonne.
Près du poêle, en effet, une porte de placard ouvrait sur un boyau qui s'évasait en triangle, et qu'éclairait, dans le fond, un jour de souffrance percé dans la cloison de l'escalier. C'était là. Tout habillé, étendu sur une couchette de fer, la bouche ouverte, M. Chasle ronflait doucement.
« L'imbécile, il s'est bien fourré du coton dans l'oreille ! » remarqua Antoine.
Il résolut de patienter quelques minutes, dans l'espoir que le bonhomme ouvrirait les yeux. Le long des murs, des images de piété étaient collées sur des cartons de couleur. Des livres — de piété, eux aussi, — garnissaient une étagère dont la planchette supérieure portait une mappemonde, entre deux alignements de flacons de parfumerie vides.
« Le cas Chasle… », se dit Antoine. « J'ai la manie des cas. Beaucoup plus simple : visage insignifiant, vie d'imbécile. Quand je m'applique à voir, je déforme, j'amplifie. Se méfier. C'est comme la bonne de Toulouse… Tiens, pourquoi ce rapprochement ? Parce que sa soupente s'aérait aussi par l'escalier ? Non, à cause de ce relent de savon de toilette… Curieux, les associations d'idées… » Il découvrit qu'il évoquait avec un vif plaisir la vision de cette servante d'hôtel, que, tout jeune homme encore, au cours d'un voyage avec son père pour un congrès, il était allé retrouver une nuit dans sa mansarde. Il eût payé cher, en cette minute, le corps potelé de cette fille, tel qu'il l'avait possédé entre les draps rugueux.
M. Chasle ronflait toujours. Antoine renonça à attendre et regagna le couloir qui menait sur le palier.
À peine eut-il mis le pied sur les marches, il se souvint que Rachel habitait au-dessous ; et, dès qu'il fut au tournant, il chercha des yeux la porte : elle n'était pas fermée ! C'était bien certainement la sienne, il n'y en avait pas d'autre. Pourquoi ouverte ?
Il n'eut pas le temps d'hésiter : il descendait sans oser ralentir le pas, il arrivait à l'étage.
Rachel était dans son antichambre, et se retourna, par hasard, en l'entendant marcher. Elle était fraîche, recoiffée ; elle avait changé son peignoir rose pour un kimono de soie blanche. Ses cheveux roux, au sommet de cette blancheur, faisaient penser à la flamme d'un cierge.
Il dit :
— « Au revoir, Mademoiselle. »
Elle vint à lui, dans l'embrasure :
— « Voulez-vous prendre quelque chose avant de vous en aller, docteur ? Je viens justement de faire du chocolat. »
— « Non, je suis trop sale. Vraiment. Au revoir ! »
Il lui tendit la main. Elle souriait à demi, et ne lui donna pas la sienne.
Il répéta :
— « Au revoir ! » Et, comme elle continuait à sourire sans prendre la main qu'il lui offrait, il ajouta : « Vous ne voulez pas me donner la main ? »
Il vit le sourire de la jeune femme se figer et son regard durcir. À son tour, elle tendit la main. Mais elle ne lui laissa pas le temps de la serrer : elle avait saisi Antoine avec force et l'avait attiré d'un geste brusque dans le vestibule, repoussant le battant derrière lui. Ils se trouvèrent debout, l'un devant l'autre. Elle ne souriait plus, et cependant elle n'avait pas rapproché les lèvres : il vit luire ses dents. L'odeur des cheveux l'enveloppait. Il pensa au sein nu, à la jambe brûlante. Il approcha durement son visage, et plongea son regard dans les yeux de Rachel, élargis tout près des siens. Elle ne recula pas ; à peine s'il sentit ployer la taille qu'il avait entourée de son bras : et ce fut elle qui jeta sa bouche sous les lèvres d'Antoine. Puis elle se dégagea avec effort, baissa la tête, et, souriant de nouveau, murmura :
— « Des nuits comme ça, énervent… »
Il apercevait, dans le fond, par les portes ouvertes, un lit sous des soies roses ; et le soleil levant faisait de cette alcôve lointaine et si proche, un vaste calice de fleur, baigné d'aurore.