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Les Mille Et Une Nuits Tome III

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Les Mille Et Une Nuits Tome III
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Quand Morgiane eut achevé de servir ou de faire servir par Abdalla, elle prit le temps pendant que l’on soupait; elle fit les préparatifs nécessaires pour l’exécution d’un coup des plus hardis, et elle venait d’achever lorsqu’Abdalla vint l’avertir qu’il était temps de servir le fruit. Elle porta le fruit, et dès qu’Abdalla eut levé ce qui était sur la table, elle le servit. Ensuite elle posa près d’Ali Baba une petite table sur laquelle elle mit le vin avec trois tasses, et en sortant elle emmena Abdalla avec elle comme pour aller souper ensemble et donner à Ali Baba, selon sa coutume, la liberté de s’entretenir et de se réjouir agréablement avec son hôte, et de le faire bien boire.

Alors le faux Cogia Houssain, ou plutôt le capitaine des quarante voleurs, crut que l’occasion favorable pour ôter la vie à Ali Baba était venue. «Je vais, dit-il, faire enivrer le père et le fils, et le fils, à qui je veux bien donner la vie, ne m’empêchera pas d’enfoncer le poignard dans le cœur du père, et je me sauverai par le jardin, comme je l’ai déjà fait, pendant que la cuisinière et l’esclave n’auront pas encore achevé de souper, ou seront endormis dans la cuisine.»

Au lieu de souper, Morgiane, qui avait pénétré dans l’intention du faux Cogia Houssain, ne lui donna pas le temps de venir à l’exécution de sa méchanceté. Elle s’habilla d’un habit de danseuse fort propre, prit une coiffure convenable et se ceignit d’une ceinture d’argent doré, où elle attacha un poignard dont la gaîne et la poignée étaient de même métal, et avec cela elle appliqua un fort beau masque sur son visage. Quand elle se fut déguisée de la sorte, elle dit à Abdalla: «Abdalla, prends ton tambour de basque, et allons donner à l’hôte de notre maître et ami de son fils, le divertissement que nous lui donnons quelquefois le soir.»

Abdalla prend le tambour de basque, il commence à en jouer en marchant devant Morgiane, et il entre dans la salle. Morgiane, en entrant après lui, fit une profonde révérence d’un air délibéré et à se faire regarder, comme en demandant la permission de faire voir ce qu’elle savait faire.

Comme Abdalla vit qu’Ali Baba voulait parler, il cessa de toucher le tambour de basque. «Entre, Morgiane, entre, dit Ali Baba; Cogia Houssain jugera de quoi tu es capable, et il nous dira ce qu’il en pensera. Au moins, seigneur, dit-il à Cogia Houssain en se tournant de son côté, ne croyez pas que je me mette en dépense pour vous donner ce divertissement. Je le trouve chez moi, et vous voyez que c’est mon esclave et ma cuisinière et dépensière en même temps qui me le donnent. J’espère que vous ne le trouverez pas désagréable.»

Cogia Houssain ne s’attendait pas qu’Ali Baba dût ajouter ce divertissement au souper qu’il lui donnait. Cela lui fit craindre de ne pouvoir pas profiter de l’occasion qu’il croyait avoir trouvée. Au cas que cela arrivât, il se consola par l’espérance de la retrouver en continuant de ménager l’amitié du père et du fils. Ainsi, quoiqu’il eût mieux aimé qu’Ali Baba eût bien voulu ne le lui pas donner, il fit semblant néanmoins de lui en avoir obligation, et il eut la complaisance de lui témoigner que ce qui lui faisait plaisir ne pouvait pas manquer de lui en faire aussi.

Quand Abdalla vit qu’Ali Baba et Cogia Houssain avaient cessé de parler, il recommença à toucher son tambour de basque et l’accompagna de sa voix sur un air à danser; et Morgiane, qui ne le cédait à aucun danseur ou danseuse de profession, dansa d’une manière à se faire admirer même de toute autre compagnie que celle à laquelle elle donnait ce spectacle, dont il n’y avait peut-être que le faux Cogia Houssain qui y donnât le moins d’attention.

Après avoir dansé plusieurs danses avec le même agrément et de la même force, elle tira enfin le poignard, et, en le tenant à la main, elle en dansa une dans laquelle elle se surpassa par les figures différentes, par les mouvements légers, par les sauts surprenants et par les efforts merveilleux dont elle les accompagna, tantôt en présentant le poignard en avant, comme pour frapper, tantôt en faisant semblant de s’en frapper elle-même dans le sein.

Comme, hors d’haleine enfin, elle arracha le tambour de basque des mains d’Abdalla de la main gauche et en tenant le poignard de la droite, elle alla présenter le tambour de basque par le creux à Ali Baba, à l’imitation des danseurs et des danseuses de profession, qui en usent ainsi pour solliciter la libéralité de leurs spectateurs.

Ali Baba jeta une pièce d’or dans le tambour de basque de Morgiane. Morgiane s’adressa ensuite au fils d’Ali Baba, qui suivit l’exemple de son père. Cogia Houssain, qui vit qu’elle allait venir aussi à lui, avait déjà tiré la bourse de son sein pour lui faire son présent, et il y mettait la main dans le moment que Morgiane, avec un courage digne de sa fermeté et de sa résolution, lui enfonça le poignard au milieu du cœur, si avant qu’elle ne le retira qu’après lui avoir ôté la vie.

Ali Baba et son fils, épouvantés de cette action, poussèrent un grand cri. «Ah! malheureuse! s’écria Ali Baba, qu’as-tu fait! Est-ce pour nous perdre, moi et ma famille?

«- Ce n’est pas pour vous perdre, répondit Morgiane; je l’ai fait pour votre conservation.» Alors, en ouvrant la robe de Cogia Houssain et en montrant à Ali Baba le poignard dont il était, armé: «Voyez, dit-elle, à quel fier ennemi vous aviez affaire, et regardez-le bien au visage: vous y reconnaîtrez le faux marchand d’huile et le capitaine des quarante voleurs. Ne considérez-vous pas aussi qu’il n’a pas voulu manger de sel avec vous? En voulez-vous davantage pour vous persuader de son dessein pernicieux? Avant que je l’eusse vu, le soupçon m’en était venu du moment que vous m’avez fait connaître que vous aviez un tel convive. Je l’ai vu, et vous voyez que mon soupçon n’était pas mal fondé.»

Ali Baba, qui connut la nouvelle obligation qu’il avait à Morgiane de lui avoir conservé la vie une seconde fois, l’embrassa. «Morgiane, dit-il, je t’ai donné la liberté, et alors je te promis que ma reconnaissance n’en demeurerait pas là et que bientôt j’y mettrais le comble. Ce temps est venu, et je te fais ma belle-fille.»

Et en s’adressant à son fils: «Mon fils, ajouta Ali Baba, je vous crois assez bon fils pour ne pas trouver étrange que je vous donne Morgiane pour femme sans vous consulter. Vous ne lui avez pas moins d’obligation que moi. Vous voyez que Cogia Houssain n’avait recherché votre amitié que dans le dessein de mieux réussir à m’arracher la vie par sa trahison, et s’il y eût réussi, vous ne devez pas douter qu’il ne vous eût sacrifié aussi à sa vengeance. Considérez de plus qu’en épousant Morgiane vous épousez le soutien de ma famille tant que je vivrai, et l’appui de la vôtre jusqu’à la fin de vos jours.»

Le fils, bien loin de témoigner aucun mécontentement, marqua qu’il consentait à ce mariage, non-seulement parce qu’il ne voulait pas désobéir à son père, mais même parce qu’il y était porté par sa propre inclination.

On songea ensuite dans la maison d’Ali Baba à enterrer le corps du capitaine auprès de ceux des quarante voleurs, et cela se fit si secrètement qu’on n’en eut connaissance qu’après de longues années, lorsque personne ne se trouvait plus intéressé dans la publication de cette histoire mémorable.

Peu de jours après, Ali Baba célébra les noces de son fils et de Morgiane avec grande solennité et par un festin somptueux, accompagné de danses, de spectacles et des divertissements accoutumés; et il eut la satisfaction de voir que ses amis et ses voisins, qu’il avait invités, sans avoir connaissance des vrais motifs du mariage, mais qui d’ailleurs n’ignoraient pas les belles et bonnes qualités de Morgiane, le louèrent hautement de sa générosité et de son bon cœur.

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