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Les Mille Et Une Nuits Tome III

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Les Mille Et Une Nuits Tome III
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Le lendemain, le capitaine des voleurs, éveillé de grand matin, comme il se l’était proposé, prit un habit fort propre, conformément au dessein qu’il avait médité, et il vint à la ville, où il prit un logement dans un khan, et comme il s’attendait que ce qui s’était passé chez Ali Baba pouvait avoir fait de l’éclat, il demanda au concierge, par manière d’entretien, s’il y avait quelque chose de nouveau dans la ville; sur quoi le concierge parla de tout autre chose que de ce qu’il lui importait de savoir. Il jugea de là que la raison pourquoi Ali Baba gardait un si profond secret venait de ce qu’il ne voulait pas que la connaissance qu’il avait du trésor et du moyen d’y entrer fût divulguée, et de ce qu’il n’ignorait pas que c’était pour ce sujet qu’on en voulait à sa vie. Cela l’anima davantage à ne rien négliger pour se défaire de lui par la même voie du secret.

Le capitaine des voleurs se pourvut d’un cheval dont il se servit pour transporter à son logement plusieurs sortes de riches étoffes et de toiles fines, en faisant plusieurs voyages à la forêt, avec les précautions nécessaires pour cacher le lieu où il les allait prendre. Pour débiter ces marchandises, quand il en eut amassé ce qu’il avait jugé à propos, il chercha une boutique, il en trouva une, et après l’avoir prise à louage du propriétaire, il la garnit et il s’y établit. La boutique qui se trouva vis-à-vis de la sienne était celle qui avait appartenu à Cassim et qui était occupée par le fils d’Ali Baba il n’y avait pas longtemps.

Le capitaine des voleurs, qui avait pris le nom de Cogia Houssain, comme nouveau venu, ne manqua pas de faire civilité aux marchands ses voisins, selon la coutume. Mais comme le fils d’Ali Baba était jeune, bien fait, qu’il ne manquait pas d’esprit, et qu’il avait occasion plus souvent de lui parler et de s’entretenir avec lui qu’avec les autres, il eut bientôt fait amitié avec lui; il s’attacha même à le cultiver plus fortement et plus assidûment quand, trois ou quatre jours après son établissement, il eut reconnu Ali Baba, qui vint voir son fils et qui s’arrêta à s’entretenir avec lui comme il avait coutume de le faire de temps en temps, et qu’il eut appris du fils, après qu’Ali Baba l’eut quitté, que c’était son père; il augmenta ses empressements auprès de lui, il le caressa, il lui fit de petits présents, il le régala même et lui donna plusieurs fois à manger.

Le fils d’Ali Baba ne voulut pas avoir tant d’obligation à Cogia Houssain sans lui rendre la pareille, mais il était logé étroitement et il n’avait pas la même commodité que lui pour le régaler comme il le souhaitait; il parla de son dessein à Ali Baba, son père, en lui faisant remarquer qu’il ne serait pas bienséant qu’il demeurât plus longtemps sans reconnaître les honnêtetés de Cogia Houssain.

Ali Baba se chargea du régal avec plaisir. «Mon fils, dit-il, il est demain vendredi: comme c’est un jour que les gros marchands, comme Cogia Houssain et comme vous, tiennent leurs boutiques fermées, faites avec lui une partie de promenade pour l’après-dînée, et en revenant faites en sorte que vous le fassiez passer par chez moi et que vous le fassiez entrer: il sera mieux que la chose se fasse de la sorte que si vous l’invitiez dans les formes; je vais ordonner à Morgiane de faire le souper et de le tenir prêt.»

Le vendredi, le fils d’Ali Baba et Cogia Houssain se trouvèrent l’après-dînée au rendez-vous qu’ils s’étaient donné et ils firent leur promenade. En revenant, comme le fils d’Ali Baba avait affecté de faire passer Cogia Houssain par la rue où demeurait son père, quand ils furent arrivés devant la porte de la maison, il l’arrêta, et en frappant: «C’est, lui dit-il, la maison de mon père, lequel, sur le récit que je lui ai fait de l’amitié dont vous m’honorez, m’a chargé de lui procurer l’honneur de votre connaissance; je vous prie d’ajouter ce plaisir à tous les autres dont je vous suis redevable.»

Quoique Cogia Houssain fût arrivé au but qu’il s’était proposé, qui était d’avoir entrée chez Ali Baba et de lui ôter la vie sans hasarder la sienne, en ne faisant pas d’éclat, il ne laissa pas néanmoins de s’excuser et de faire semblant de prendre congé du fils; mais comme l’esclave d’Ali Baba venait d’ouvrir, le fils le prit obligeamment par la main, et en entrant le premier, il le tira et le força en quelque manière d’entrer comme malgré lui.

Ali Baba reçut Cogia Houssain avec un visage ouvert et avec le bon accueil qu’il pouvait souhaiter; il le remercia des bontés qu’il avait pour son fils. «L’obligation qu’il vous en a et que je vous en ai moi-même, ajouta-t-il, est d’autant plus grande que c’est un jeune homme qui n’a pas encore l’usage du monde, et que vous ne dédaignez pas de contribuer à le former.»

Cogia Houssain rendit compliment pour compliment à Ali Baba, en lui assurant que si son fils n’avait pas encore acquis l’expérience de certains vieillards, il avait un bon sens qui lui tenait lieu de l’expérience d’une infinité d’autres.

Après un entretien de peu de durée sur d’autres sujets indifférents, Cogia Houssain voulut prendre congé. Ali Baba l’arrêta. «Seigneur, dit-il, où voulez-vous aller? Je vous prie de me faire l’honneur de souper avec moi. Le repas que je veux vous donner est beaucoup au-dessous de ce que vous méritez, mais, tel qu’il est, j’espère que vous l’agréerez d’aussi bon cœur que j’ai intention de vous le donner.

«- Seigneur Ali Baba, reprit Cogia Houssain, je suis persuadé de votre bon cœur, et si je vous demande en grâce de ne pas trouver mauvais que je me retire sans accepter l’offre obligeante que vous me faites, je vous supplie de croire que je ne le fais ni par mépris ni par incivilité, mais parce que j’en ai une raison que vous approuveriez si elle vous était connue.

«- Et quelle peut être cette raison, seigneur? repartit Ali Baba. Peut-on vous la demander? – Je puis vous la dire, répliqua Cogia Houssain: c’est que je ne mange ni viande ni ragoût où il y ait du sel; jugez vous-même de la contenance que je ferais à votre table. – Si vous n’avez que cette raison, insista Ali Baba, elle ne doit pas me priver du plaisir de vous posséder à souper, à moins que vous ne le vouliez autrement. Premièrement, il n’y a pas de sel dans le pain que l’on mange chez moi, et quant à la viande et aux ragoûts, je vous promets qu’il n’y en aura pas dans ce qui sera servi devant vous; je vais y donner ordre: ainsi faites-moi la grâce de demeurer, je reviens à vous dans un moment.»

Ali Baba alla à la cuisine et il ordonna à Morgiane de ne pas mettre de sel sur la viande qu’elle avait à servir, et de préparer promptement deux ou trois ragoûts, entre ceux qu’il lui avait commandés, où il n’y eût pas de sel.

Morgiane, qui était prête à servir, ne put s’empêcher de témoigner son mécontentement sur ce nouvel ordre et de s’en expliquer à Ali Baba. «Qui est donc, dit-elle, cet homme si difficile qui ne mange pas de sel? Votre souper ne sera plus bon à manger si je le sers plus tard. – Ne te fâche pas, Morgiane, reprit Ali Baba, c’est un honnête homme; fais ce que je te dis.»

Morgiane obéit, mais à contre-cœur, et elle eut la curiosité de connaître cet homme qui ne mangeait pas de sel. Quand elle eut achevé et qu’Abdalla eut préparé la table, elle l’aida à porter les plats. En regardant Cogia Houssain, elle le reconnut d’abord pour le capitaine des voleurs, malgré son déguisement, et en l’examinant avec attention, elle aperçut qu’il avait un poignard caché sous son habit. «Je ne m’étonne plus, dit-elle en elle-même, que le scélérat ne veuille pas manger de sel avec mon maître: c’est son plus fier ennemi, il veut l’assassiner; mais je l’en empêcherai.»

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