Les Mille Et Une Nuits Tome III
- Автор: Galland Antoine
- Язык: французский
- Жанр: Сказки народов мира
Электронная книга - «Les Mille Et Une Nuits Tome III». Краткое содержание книги:
Ali Cogia prit toutes les voies de douceur pour faire en sorte que le marchand se rendit justice à lui-même. «Je n’aime, dit-il, que la paix, et je serais fâché d’en venir à des extrémités qui ne vous feraient pas honneur dans le monde et dont je ne me servirais qu’avec un regret extrême. Songez que des marchands comme nous doivent abandonner tout intérêt pour conserver leur bonne réputation; encore une fois, je serais au désespoir si votre opiniâtreté m’obligeait de prendre les voies de la justice, moi qui ai toujours mieux aimé perdre quelque chose de mon droit que d’y recourir.
«- Ali Cogia, reprit le marchand, vous convenez que vous avez mis chez moi un vase d’olives en dépôt; vous l’avez repris, vous l’avez emporté, et vous venez me demander mille pièces d’or! M’avez-vous dit qu’elles fussent dans le vase? J’ignore même qu’il y ait des olives, vous ne me les avez pas montrées; je m’étonne que vous ne me demandiez des perles ou des diamants plutôt que de l’or. Croyez-moi, retirez-vous, et ne faites pas assembler le monde devant ma boutique.»
Quelques-uns s’y étaient déjà arrêtés, et ces dernières paroles du marchand, prononcées du ton d’un homme qui sortait hors des bornes de la modération, firent que non-seulement il s’y en arrêta un plus grand nombre, mais même que les marchands voisins sortirent de leurs boutiques, et vinrent pour prendre connaissance de la dispute qui était entre lui et Ali Cogia et tâcher de les mettre d’accord. Quand Ali Cogia leur eut exposé le sujet, les plus apparents demandèrent au marchand ce qu’il avait à répondre.
Le marchand avoua qu’il avait gardé le vase d’Ali Cogia dans son magasin, mais il nia qu’il y eût touché, et il fit serment qu’il ne savait qu’il y eût des olives que parce qu’Ali Cogia le lui avait dit, et qu’il les prenait tous à témoin de l’affront et de l’insulte qu’il venait lui faire jusque chez lui.
«Vous vous l’attirez vous-même l’affront, dit alors Ali Cogia en prenant le marchand par le bras; mais puisque vous en usez si méchamment, je vous cite à la loi de Dieu. Voyons si vous aurez le front de dire la même chose devant le cadi.»
À cette sommation, à laquelle tout bon musulman doit obéir, à moins de se rendre rebelle à la religion, le marchand n’eut pas la hardiesse de faire résistance. «Allons, dit-il, c’est ce que je demande; nous verrons qui a tort, vous ou moi.»
Ali Cogia mena le marchand devant le tribunal du cadi, où il l’accusa de lui avoir volé un dépôt de mille pièces d’or, en exposant le fait de la manière que nous venons de le voir. Le cadi lui demanda s’il avait des témoins. Il répondit que c’était une précaution qu’il n’avait pas prise, parce qu’il avait cru que celui à qui il confiait son dépôt était son ami, et que jusqu’alors il l’avait reconnu pour honnête homme.
Le marchand ne dit autre chose pour sa défense que ce qu’il avait déjà dit à Ali Cogia et en présence de ses voisins, et il acheva en disant qu’il était prêt d’affirmer par serment non-seulement qu’il était faux qu’il eût pris les mille pièces d’or, comme on l’en accusait, mais même qu’il n’en avait aucune connaissance. Le cadi exigea de lui le serment, après quoi il le renvoya absous.
Ali Cogia, extrêmement mortifié de se voir condamné à une perte si considérable, protesta contre le jugement en déclarant au cadi qu’il en porterait sa plainte au calife Haroun Alraschid, qui lui ferait justice; mais le cadi ne s’étonna point de la protestation, il la regarda comme l’effet du ressentiment ordinaire à tous ceux qui perdent leur procès, et il crut avoir fait son devoir en renvoyant absous un accusé contre lequel on ne lui avait pas produit de témoins.
Pendant que le marchand retournait chez lui en triomphant d’Ali Cogia, avec la joie d’avoir ses mille pièces d’or à si bon marché, Ali Cogia alla dresser un placet, et dès le lendemain, après avoir pris son temps que le calife devait retourner de la mosquée après la prière de midi, il se mit dans une rue sur le chemin, et dans le temps qu’il passait il éleva le bras en tenant le placet à la main, et un officier chargé de cette fonction, qui marchait devant le calife et qui se détacha de son rang, vint le prendre pour le lui donner.
Comme Ali Cogia savait que la coutume du calife Haroun Alraschid, en rentrant dans son palais, était de lire lui-même les placets qu’on lui présentait de la sorte, il suivit la marche, entra dans le palais et attendit que l’officier qui avait pris le placet sortît de l’appartement du calife. En sortant, l’officier lui dit que le calife avait lu son placet, lui marqua l’heure qu’il lui donnerait audience le lendemain, et après avoir appris de lui la demeure du marchand, il envoya lui signifier de se trouver aussi le lendemain à la même heure.
Le soir du même jour, le calife, avec le grand vizir Giafar et Mesrour, le chef des eunuques, l’un et l’autre déguisés comme lui, alla faire sa tournée dans la ville, comme j’ai déjà fait remarquer à Votre Majesté qu’il avait coutume de le faire de temps en temps.
En passant par une rue le calife entendit du bruit; il pressa le pas et il arriva à une porte qui donnait entrée dans une cour où dix ou douze enfants, qui n’étaient pas encore retirés, jouaient au clair de la lune, de quoi il s’aperçut en regardant par une fente.
Le calife, curieux de savoir à quel jeu ces enfants jouaient, s’assit sur un banc de pierre qui se trouva à propos à côté de la porte, et comme il continuait de regarder par la fente, il entendit qu’un des enfants, le plus vif et le plus éveillé de tous, dit aux autres: «Jouons au cadi; je suis le cadi, amenez-moi Ali Cogia et le marchand qui lui a volé mille pièces d’or.»
À ces paroles de l’enfant, le calife se souvint du placet qui lui avait été présenté le même jour et qu’il avait lu, et cela lui fit redoubler son attention pour voir quel serait le succès du jugement.
Comme l’affaire d’Ali Cogia et du marchand était nouvelle et qu’elle faisait grand bruit dans la ville de Bagdad jusque parmi les enfants, les autres enfants acceptèrent la proposition avec joie, et ils convinrent du personnage que chacun devait jouer. Personne ne refusa à celui qui s’était offert de faire le cadi d’en représenter le rôle. Quand il eut pris séance avec le semblant et la gravité d’un cadi, un autre, comme officier compétent du tribunal, lui en présenta deux dont il appela l’un Ali Cogia, et l’autre le marchand contre qui Ali Cogia portait sa plainte.
Alors le feint cadi prit la parole, et en interrogeant gravement le feint Ali Cogia: «Ali Cogia, dit-il, que demandez-vous au marchand que voilà?»
Le feint Ali Cogia, après une profonde révérence, informa le feint cadi du fait de point en point, et en achevant il conclut en le suppliant à ce qu’il lui plût interposer l’autorité de son jugement pour empêcher qu’il ne fit une perte si considérable.
Le feint cadi, après avoir écouté le feint Ali Cogia, se tourna du côté du feint marchand, et il lui demanda pourquoi il ne rendait pas à Ali Cogia la somme qu’il lui demandait.
Le feint marchand apporta les mêmes raisons que le véritable avait alléguées devant le cadi de Bagdad, et il demanda de même à affirmer par serment que ce qu’il disait était vérité.