Les martiens [The Martians - fr]
- Автор: Робинсон Ким Стэнли
- Серия: Mars (fr) #4
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Presses de la Cit
- ISBN: 2-258-05422-2
- Переводчик: Dominique Haas
- Жанр: Космическая фантастика
Электронная книга - «Les martiens [The Martians - fr]». Краткое содержание книги:
Depuis l’épopée des Cent — les premiers explorateurs —, ce sont des générations d’hommes et de femmes qui ont transformé en colonie durable ce qui n’était au départ qu’un avant-poste à l’existence bien ténue. Les expéditions internationales qui se sont succédé ont débouché sur la création d’un monde. Celui-ci a connu une évolution inéluctable, avec son cortège de luttes politiques, de révolutions et de conflits armés.
A une époque où la longévité est de l’ordre d’un siècle et demi, Les Martiens raconte l’épopée de générations d’humains vivant aux limites de la frontière ultime, où les paysages façonnés par les hommes sont sans cesse en butte aux monstrueux caprices de la nature.
Les Martiens, c’est la chronique épique d’une planète qui représente l’un des recours les plus plausibles de l’humanité. A l’horizon 2050, autrement dit demain…
C’est ce qu’il dit à Frank, lequel ne fut pas impressionné. Le ratio commençait à s’équilibrer, sur Mars, répondit-il, mais le taux global était inférieur à ce qu’il était sur Terre, ce qui démontrait en beauté que c’était un problème de conditionnement culturel, un artefact du patriarcat terrien qui n’avait plus cours sur Mars. Nourriture passe nature. Sauf que c’était une fausse dichotomie. La nature pouvait prouver tout ce qu’on voulait, insista Frank. Les hyènes femelles étaient des tueuses perverses, les bonobos mâles et les muriquis, de doux coopérateurs. Tout ça ne voulait rien dire, rétorqua Frank. Ça ne leur apprenait rien.
Mais Frank n’avait pas frappé une femme sans en avoir jamais eu l’intention.
Les schémas des ensembles de données des Inia fossiles devenaient de plus en plus clairs. Les programmes de résonance stochastiques mettaient en évidence ce qui avait été conservé.
— Regarde, dit Smith à Frank, un après-midi, alors que Frank passait le voir pour lui dire au revoir. Regarde, dit-il en lui montrant l’écran de son ordinateur. Voilà une séquence de mon boto, une partie du GX trois-zéro-quatre, près de la liaison, là, tu vois ?
— Alors ce serait une femelle ?
— Je ne sais pas. Je crois que ça veut dire que oui, mais regarde, tu vois comme ça colle avec cette partie du génome humain. C’est dans Hillis quatre-vingt-cinquante…
Frank entra dans son réduit et regarda l’écran.
— Comparer des génomiques entre eux… Je ne sais pas…
— Ça colle sur plus d’une centaine de sites d’affilée, tu vois ? Ça mène droit aux gènes initiateurs de la progestérone.
Frank plissa les paupières, lui jeta un rapide coup d’œil.
— Mouais, enfin…
— Je me demande s’il y a une vraie persistance à long terme de l’ADN génomique, reprit Smith. Si ça remonte aux mammifères primitifs, précurseurs de ces deux-là.
— Les dauphins ne sont pas nos ancêtres, objecta Frank.
— Non, mais nous avons bien un ancêtre commun quelque part.
— Tu crois ? fit Frank en se redressant. Enfin, si tu le dis. Je ne suis pas si sûr de la congruence des schémas proprement dite. Elle est assez similaire, mais bon…
— Comment ? Tu ne vois pas ça ? Là, regarde !
Frank baissa les yeux sur lui, surpris, puis sur la réserve. Voyant cela, Smith prit peur, il n’aurait su dire pourquoi.
— Enfin, si on veut, fit Frank. Si on veut. Tu devrais peut-être procéder à des tests d’hybridation, pour voir si ça colle vraiment. Ou vérifier avec Acheron la non-répétitivité de l’ADN génomique…
— Mais la congruence est parfaite, voyons ! Ça colle sur des centaines de paires, comment veux-tu que ce soit une coïncidence ?
Frank prit l’air encore plus réservé. Il regarda ostensiblement la porte du cagibi et dit :
— Désolé, moi, je ne trouve pas ça si concluant. Écoute, Andy, tu travailles comme une brute depuis très longtemps. Et tu es un peu déprimé, aussi, depuis que Selena est partie, non ?
Smith hocha la tête, l’estomac noué. Il l’avait lui-même admis, il y avait quelques mois. Frank était l’une des rares personnes qui le regardaient encore en face, depuis le temps.
— Enfin, tu sais, la dépression a un impact chimique sur le cerveau, c’est bien connu. Ça fait parfois voir des choses que les autres voient moins bien. Ça ne veut pas dire que les schémas ne sont pas là, ils y sont sans doute. Quant à savoir si c’est vraiment significatif, si ce n’est pas seulement une sorte d’analogie, de similitude… Écoute, conclut-il en baissant les yeux sur Smith, ce n’est pas ma spécialité. Tu devrais montrer ça à Amos, ou aller à Acheron, parler au vieux.
— Hon-hon. Merci, Frank.
— Non, non, ne me remercie pas, Andy. Désolé, j’aurais peut-être mieux fait de me taire. Seulement, tu comprends. Tu passes tellement de temps ici.
— Ouais.
Frank s’en alla.
Il lui arrivait de s’endormir sur son bureau. Il travaillait parfois en rêve. Il s’était rendu compte qu’il pouvait dormir au bord de l’eau, enroulé dans un pardessus, sur le sable fin, bercé par le bruit des vagues qui venaient lécher la plage. Au travail, il regardait les lignes de points, les lettres sur l’écran, il reconstruisait les schémas des séquences, nucléotide après nucléotide. La plupart était rigoureusement sans ambiguïté. La corrélation entre les deux principaux schémas était excellente, beaucoup trop pour que ce soit le hasard. Les chromosomes X de l’homme présentaient manifestement des traces d’ADN génomique d’un lointain ancêtre aquatique, une sorte de dauphin. Ces passages étaient absents dans les chromosomes Y, et la correspondance était aussi plus complète avec les chimpanzés qu’avec les chromosomes X. Frank ne l’avait manifestement pas cru, et pourtant c’était vrai, c’était là, sur l’écran. Comment était-ce possible ? Et qu’est-ce que ça voulait dire ? Comment étaient-ils tous devenus ce qu’ils étaient ? Ils étaient tels qu’en eux-mêmes depuis la naissance. L’homme et le chimpanzé avaient un ancêtre commun, un singe des forêts, et ils avaient divergé en deux espèces distinctes il y avait un peu moins de cinq millions d’années. Le fossile d’Inis geoffrensis sur lequel travaillait Smith avait été daté avec précision : il avait 5,1 millions d’années. Près de la moitié des relations sexuelles de tous les orangs-outans étaient des viols.
Une nuit, après avoir quitté le labo, où il travaillait tout seul, il prit un tram dans la mauvaise direction, vers le centre-ville, sans vouloir reconnaître ce qu’il faisait, jusqu’à ce qu’il se retrouve devant l’immeuble où habitait Mark, sous la pente abrupte de la grande dorsale. Il gravit un escalier aux larges marches qui montait sur la crête. De là, on avait une vue plongeante sur les fenêtres de Mark. Selena était là, dans la cuisine. Elle faisait la vaisselle en bavardant avec quelqu’un qui devait être derrière elle. Elle était à moitié retournée ; le tendon de son cou accrochait la lumière. Elle se mit à rire.
Smith rentra chez lui à pied. Ça lui prit une heure. Il ne compta pas les trams qui le dépassaient.
Cette nuit-là, il ne dormit pas. Il descendit sur la plage et s’allongea sur le sable, dans son grand imperméable.
Quand le sommeil vint enfin le chercher, il fit un rêve. Un petit bipède velu, un primate à tête de chimpanzé, marchait comme un petit bossu sur une plage d’Afrique orientale, dans une lumière de fin d’après-midi. L’eau chaude qui stagnait dans les creux était d’un vert translucide. Des dauphins roulaient dans les vagues. Le singe pataugeait dans les flaques. De longs bras puissants, qui avaient évolué pour frapper. D’une détente rapide, il prit un dauphin par la queue, par sa nageoire dorsale. Celui-ci aurait sûrement pu s’échapper ; il n’essaya même pas. Une femelle. Le singe la retourna, s’accoupla avec elle, la relâcha, s’éloigna. Quand il revint voir le dauphin dans le trou d’eau, il donna naissance à deux jumeaux, un mâle et une femelle. Toute la troupe du singe vint patauger dans les flaques d’eau tiède, les tua et les mangea. Plus loin, au large, le dauphin en mit deux autres au monde.
Smith fut réveillé par le lever du soleil. Il s’ébroua, s’éloigna dans les flaques d’eau. Il vit des dauphins dans les rouleaux indigo, transparents. Il donna des coups de pieds dans les vagues qui venaient mourir sur le sable, soulevant des gerbes d’eau. Une eau à peine plus froide que la piscine où il allait nager. Le soleil était encore bas sur l’horizon. Les dauphins étaient petits et graciles, juste un peu plus grands que lui. Il surfa sur les vagues avec eux. Ils étaient plus rapides que lui, mais ils se glissaient autour de lui quand il le fallait. L’un d’eux vola au-dessus de lui et creva le cœur de la vague, devant lui. Un autre plongea en dessous de lui. Obéissant à une impulsion, il attrapa sa nageoire dorsale, s’y cramponna et fila dans la vague qui se gonflait autour d’eux. C’était la plus grande expérience de bodysurfing de sa vie, et de loin. Il se cramponna. Le dauphin et ses compagnons firent demi-tour et partirent vers le large, vers la haute mer, mais il ne lâcha pas prise. C’est ça, se dit-il. Puis il se souvint qu’ils respiraient de l’air, eux aussi. Allons, tout se passerait bien pour lui.