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Les martiens [The Martians - fr]

Электронная книга - «Les martiens [The Martians - fr]». Краткое содержание книги:

D’une mission d’entraînement en Antarctique aux terrifiantes tempêtes de sable qui balaient les canyons désolés de la planète rouge, Les Martiens met en scène toute une galerie de personnages ayant joué un rôle dans cette histoire de la colonisation de la planète soeur magistralement décrite par Kim Stanley Robinson dans sa trilogie martienne, d’ores et déjà saluée comme l’un des grands classiques de la science-fiction.
Depuis l’épopée des Cent — les premiers explorateurs —, ce sont des générations d’hommes et de femmes qui ont transformé en colonie durable ce qui n’était au départ qu’un avant-poste à l’existence bien ténue. Les expéditions internationales qui se sont succédé ont débouché sur la création d’un monde. Celui-ci a connu une évolution inéluctable, avec son cortège de luttes politiques, de révolutions et de conflits armés.
A une époque où la longévité est de l’ordre d’un siècle et demi, Les Martiens raconte l’épopée de générations d’humains vivant aux limites de la frontière ultime, où les paysages façonnés par les hommes sont sans cesse en butte aux monstrueux caprices de la nature.
Les Martiens, c’est la chronique épique d’une planète qui représente l’un des recours les plus plausibles de l’humanité. A l’horizon 2050, autrement dit demain…
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Cela dit, c’était un domaine de recherche tellement pointu qu’il fallait être de la partie pour y accorder le moindre crédit. C’était un domaine bâtard, complexe, qui ne trouverait d’utilité qu’à très long terme, par opposition avec la plupart des études menées aux labos d’Eumenides Point. Smith avait souvent l’impression d’être marginalisé dans les réunions entre les labos et les rencontres informelles, au café, dans les cocktails, les pique-niques sur la plage, les excursions en bateau et généralement tous les endroits où l’on causait. Il passait pour un original, et seul l’un de ses collègues, Frank Drumm, qui travaillait sur la reproduction des dauphins vivant actuellement sur Mars, manifestait un certain intérêt pour son travail et ses applications. Pis encore, son conseiller et employeur, Vlad Taneev, semblait s’en désintéresser. En tant que l’un des Cent Premiers et co-fondateur du labo d’Acheron, c’était sans doute le mentor scientifique le plus puissant qu’on pouvait avoir sur Mars ; mais dans la pratique il se révélait pratiquement inaccessible, et on le disait en mauvaise santé. Smith était donc pratiquement livré à lui-même : il n’avait plus de patron et plus d’accès aux techniciens du labo, sans parler du reste. Cruelle déception.

Évidemment, il y avait Selena, sa partenaire, colocataire, petite amie, complice, amante… il y avait toutes sortes de façons de définir leur relation, même si aucune ne convenait vraiment. C’était la femme qui partageait sa vie, avec qui il avait fait ses études universitaires, deux post-docs, et s’était installé, à Eumenides Point, dans un petit appartement près de la plage et du terminus du tram qui longeait la côte. De là, quand on regardait vers l’est, on voyait la pointe se dresser toute seule, sur la mer, tel un aileron de requin. Selena faisait de gros progrès dans son propre domaine, l’adaptation biogénétique des plantes aux eaux saumâtres, sujet de grande importance sur Mars, où ils avaient mille kilomètres de dunes et de sables mouvants à stabiliser sur la côte. Des progrès majeurs, tant sur le plan de la recherche fondamentale que de l’ingénierie biologique et génétique. Et surtout, en rapport avec la situation. Toutes sortes de perspectives s’ouvraient devant elle sur le plan professionnel, y compris, bien sûr, des projets de collaboration particulièrement excitants avec des associations coops/public.

Tout lui réussissait aussi sur le plan privé. Smith l’avait toujours trouvée belle, mais il n’était plus le seul, maintenant que ça marchait si bien pour elle. Il suffisait d’un minimum d’attention pour s’en rendre compte ; la faculté de voir les courbes graciles sous la blouse de labo mangée aux mites et, derrière un style peu recherché, une intelligence acérée, presque farouche. Non, sa Selena ressemblait beaucoup à ses souris blanches quand elle était au labo, mais les soirs d’été, quand le groupe descendait sur la plage dorée, toute chaude, pour nager, elle marchait dans les creux pleins d’eau comme une déesse en maillot de bain, comme Vénus retournant à la mer. Tout le monde, lors de ces soirées, affectait de ne pas s’en apercevoir, mais il était impossible de faire autrement.

C’était parfait. Sauf qu’elle s’intéressait moins à lui. Smith craignait que le processus ne soit irréversible. Ou plus exactement, qu’il ne soit trop tard pour faire marche arrière. Si c’en était arrivé au point qu’il s’en rende compte… Alors il la regardait furtivement, désemparé, vaquer à ses tâches quotidiennes. Il y avait une déesse dans sa salle de bains, qui prenait sa douche, se séchait, s’habillait – un véritable ballet à chaque instant.

Mais elle ne bavardait plus. Elle était perdue dans ses pensées, et elle avait tendance à lui tourner le dos. Décidément, tout foutait le camp.

Ils s’étaient rencontrés dans un club de natation, alors qu’ils étaient étudiants de dernière année à l’université de Mangala. Comme pour faire revivre cette époque, Smith suivit la suggestion de Frank et se remit à nager régulièrement avec lui, dans un club identique d’Eumenides Point. Il allait, le matin, du tram ou du labo au grand bassin de cinquante mètres construit sur une terrasse surplombant l’océan, et il dépensait tellement d’énergie à nager qu’il passait le reste de la journée à planer dans les béta-endorphines, à peine conscient de ses problèmes de boulot ou de sa situation personnelle. Après le travail, il rentrait chez lui en tram et, ayant retrouvé son appétit, il préparait à dîner en grignotant, énervé (quand elle était là) par les piètres talents de cuisinière de Selena et ses petites histoires de boulot. Énervé aussi, probablement, par la faim, et par l’angoisse du drame qui se préparait. Énervé de devoir faire comme si de rien n’était. Mais s’il avait le malheur de lui lancer une phrase acerbe pendant cette heure fragile, ce qui arrivait assez souvent, elle ne desserrait plus les dents de la soirée. Alors il essayait de garder sa mauvaise humeur pour lui, d’achever rapidement les préparatifs du dîner et de manger encore plus vite, pour faire remonter son taux de glycémie.

De toute façon, vers neuf heures elle tombait de sommeil, et il passait le laps de temps martien à lire, ou bien il allait faire un tour sur la plage, dans le noir, à quelques centaines de mètres de chez eux. Un soir, il vit Pseudophobos surgir comme un phare, le long de la côte, vers l’ouest. Quand il rentra, Selena était réveillée et elle bavardait gaiement au téléphone. Elle parut surprise de le voir et elle raccrocha rapidement, l’air de se demander quoi dire, puis elle expliqua :

— C’était Mark. On a les tamaris trois cinquante-neuf, ça y est : on va pouvoir effectuer la réplication du troisième gène qui code pour la tolérance au sel.

— Génial, dit-il en se réfugiant dans la cuisine, où la lumière était éteinte, afin qu’elle ne puisse voir son visage.

Ce qui l’ennuya.

— Tu t’en fiches pas mal, hein, de mon travail ?

— Mais non. Je t’ai dit que je trouvais ça génial.

Elle évacua sa réponse avec un reniflement.

Et puis, un jour, en rentrant à la maison, il la trouva assise au salon, avec Mark. Il comprit au premier coup d’œil qu’ils riaient de quelque chose, qu’ils s’étaient un peu éloignés l’un de l’autre lorsqu’il avait mis la clé dans la serrure. Il ignora tout ça et se montra aussi agréable que possible.

Le lendemain matin, à la piscine, il regarda les femmes qui nageaient dans son couloir. Trois femmes qui avaient nagé toute leur vie. Elles avaient poussé l’exécution du crawl au-delà de la perfection d’un mouvement de danse, les millions de répétitions rendant leurs mouvements aussi coulés que ceux des poissons dans la mer. Il voyait leurs corps filer sous l’eau, révélant leurs lignes élancées – des lignes de nageuses classiques, comme celles de Selena : les épaules larges, qui venaient se coller alternativement à leur oreille, la cage thoracique gainée par les grands dorsaux, les seins fondus dans les pectoraux puissants ou rebondissant à droite, à gauche, au gré des battements de bras. Le ventre encadré par les hanches hautes, soulignées par la coupe échancrée du maillot de bain, les reins cambrés vers les fesses rondes, fermes, les puissantes colonnes des cuisses, les mollets fuselés, les pieds tendus – des pieds de ballerine faisant des pointes. Sauf que la danse offrait une piètre analogie avec la beauté des mouvements. Inlassablement répétés, battement après battement, enchaînement après enchaînement. Il regardait, fasciné au-delà de toute possibilité de réflexion ou d’observation. Ce n’était qu’un aspect d’un environnement saturé sur le plan sensuel.

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