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Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]

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A travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
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— « Oui. Théoriquement, en effet, le reste doit représenter ce qui est dû au patron pour sa direction, ou à l’actionnaire pour sa complaisance à prêter sa galette. Et je vais revenir là-dessus !… Mais, comparons d’abord les chiffres. Comparons les salaires aux bénéfices !… En réalité, ce reste est un prélèvement léonin, manifestement disproportionné à la collaboration fournie ! Et, ce reste, il sert au bourgeois à consolider et à accroître son pouvoir ! Ce qu’il n’utilise pas pour son bien-être, pour son luxe, il en constitue des capitaux, qu’il investit dans d’autres affaires, et qui font boule de neige. Et c’est de cette richesse, capitalisée aux dépens de l’ouvrier, qu’est faite, depuis des générations, la toute-puissance de la classe bourgeoise. Toute-puissance qui repose sur une effroyable injustice… Car — et c’est là-dessus que je voulais revenir — la pire injustice, ce n’est pas encore cette disproportion entre ce que le capitaliste touche comme une rémunération de son apport, et le salaire de l’homme qui peine. L’injustice la plus flagrante, elle est dans ce fait : que l’argent travaille pour celui qui le possède ! et qu’il travaille tout seul, sans que son propriétaire ait seulement à remuer le petit doigt !… L’argent s’enfante indéfiniment lui-même !… As-tu jamais réfléchi à ça, Antoine ? La société des profiteurs, grâce à l’invention diabolique de la Banque, a trouvé un subterfuge perfectionné pour s’acheter des esclaves, et les faire trimer pour elle ! des esclaves de tout repos, anonymes et si lointains, si inconnus, qu’on peut feindre d’ignorer leur vie de damnés, pour peu que l’on tienne à garder bonne conscience… La voilà, l’iniquité maîtresse : cette dîme prélevée sur la chair et la sueur par le plus hypocrite, le plus immoral, des artifices ! »

Antoine écarta sa chaise de la table, alluma une cigarette, et croisa les bras. La nuit, tout à coup, tombait si vite que Jacques ne distinguait plus nettement les nuances d’expression de son frère.

— « Et alors ? » questionna Antoine. « Votre révolution doit changer tout ça d’un coup de baguette ? »

L’accent était narquois. Jacques repoussai son assiette, s’accouda commodément et, dans la pénombre, brava son frère du regard.

— « Oui. Parce que, actuellement, tant qu’il est un isolé, à la merci du besoin, le travailleur est sans défense. Mais, le premier effet social de la révolution sera de lui donner enfin la puissance politique. Alors, il pourra changer les bases. Alors, il pourra établir de nouvelles institutions, un code nouveau… Le seul mal, vois-tu, c’est cette exploitation de l’homme par l’homme. Il faut bâtir un monde où cette exploitation ne sera plus possible. Un monde où les richesses, qui sont indûment détenues par des organismes parasitaires comme vos grandes industries et vos grandes banques, seront remises en circulation, pour que toute la communauté humaine en profite. Aujourd’hui, le pauvre bougre qui produit, a tellement de mal à s’assurer le minimum indispensable à sa subsistance, qu’il n’a ni le temps, ni le courage, ni même le goût, d’apprendre à penser, à se développer dans ses possibilités humaines. Quand on dit que la révolution abolira la condition prolétarienne, c’est ça qu’on veut dire. Dans la pensée des vrais révolutionnaires, la révolution ne doit pas seulement procurer au producteur une existence plus large, assurée et plus heureuse : avant tout, elle doit modifier les conditions de l’homme par rapport au travail ; elle doit humaniser le travail lui-même, empêcher qu’il soit une abrutissante servitude. Le travailleur doit avoir des loisirs. Il doit cesser de n’être qu’un outil, du matin jusqu’au soir. Il doit avoir le temps de songer à lui-même ; il doit pouvoir développer au maximum, selon ses aptitudes, sa qualité d’homme ; devenir, dans la mesure où il le peut — et cette mesure n’est pas aussi restreinte qu’on le croit — une véritable personne humaine… »

Il avait dit : « et cette mesure n’est pas aussi restreinte qu’on le croit », avec la force persuasive d’un convaincu ; mais avec une intonation sourde, où un observateur plus averti que son frère eût peut-être perçu la résonance d’un doute.

Antoine n’y prit pas garde. Il réfléchissait.

— « Je veux bien, après tout… », concéda-t-il. « À supposer que ce soit réalisable… Mais, par quels moyens ? »

— « Pas d’autre que la révolution. »

— « C’est-à-dire une dictature du prolétariat ? »

— « Une dictature, oui… Il faudra bien commencer par là », dit Jacques rêveusement, « Une dictature des producteurs, pour mieux dire… On a tant abusé du mot : prolétariat. Même, dans les milieux révolutionnaires, on essaye maintenant de se débarrasser de la vieille terminologie humanitaire et libérale de 48… »

« Ce n’est pas vrai », se dit-il songeant à son propre vocabulaire, et aux palabres de la Parlote. « Mais il faudra bien qu’on y arrive… »

Antoine se taisait. Il n’avait pas bien écouté les dernières phrases de son frère. « Dictature… », songeait-il. A priori, une dictature prolétarienne ne lui paraissait pas inconcevable en soi. II imaginait même, sans trop de peine, ce qu’elle pourrait être dans certains pays : en Allemagne, par exemple. Mais, elle lui semblait tout à fait irréalisable en France. « Une telle dictature », pensait-il, « ne pouvait pas s’établir solidement, par un simple renversement de la vapeur : pour qu’elle pût être assurée de sa victoire, il lui faudrait le temps de s’affirmer, d’obtenir des résultats économiques, de prendre vraiment racine dans les générations nouvelles. C’était, pour le moins, huit, dix, quinze années peut-être, de tyrannie tenace, de luttes constantes, de répressions, de spoliations, de misère. La France — pays de citoyens frondeurs, individualistes, jaloux de leurs libertés, pays de petits rentiers où le révolutionnaire moyen conserve encore, à son insu, les habitudes, les goûts, d’un petit propriétaire — la France supporterait-elle jamais, dix ans de suite, cette discipline de fer ? C’était pure folie que de l’espérer. »

Cependant, Jacques poursuivait, à bâtons rompus, son réquisitoire :

— « L’asservissement, l’exploitation, de toute l’activité humaine par le système capitaliste, ne finiront qu’avec lui. L’appétit de possession des exploiteurs n’aura jamais de limites. Le progrès industriel des cinquante dernières années n’a été utilisé qu’à accroître leur autorité. Toutes les richesses du monde sont l’objet de leur convoitise ! Leur besoin de conquête et d’expansion est tel, que les diverses fractions du capitalisme mondial, au lieu de penser à s’unir pour une vaste domination internationale, en sont amenées contre leur intérêt le plus évident, à s’entre-déchirer, comme des fils de famille qui se disputent un patrimoine !… La guerre qui menace n’a pas d’autre cause profonde… » (Il en revenait toujours à son obsession de la guerre.) « Mais, cette fois, ils pourraient bien se heurter à des forces qu’ils ne soupçonnent pas ! Le prolétariat n’a plus, Dieu merci, la passivité de jadis ! Il n’acceptera pas que les classes possédantes, par leur cupidité et leurs divisions, l’entraînent dans une catastrophe dont il ferait une fois de plus les frais… La révolution, pour l’instant, passe au second plan. D’abord, coûte que coûte, empêcher la guerre ! Ensuite… »

— « Ensuite ? »

— « Ah, ensuite, les buts précis ne manquent pas !… Le plus urgent, ce sera sans doute de tirer parti de cette victoire des partis populaires, du soulèvement de l’opinion contre les impérialismes, pour tenter le grand coup, et s’emparer du pouvoir… Alors, il sera possible d’imposer au monde une organisation rationnelle de la production… Au monde entier, comprends-tu ?… »

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