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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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— Tu es rentré en pleine nuit. »

Mercurio ne répondit pas.

« Essuie-toi et puis descends prendre ton déjeuner. » En sortant de la pièce, elle passa près d’un tas de vêtements gris roulés dans un coin. Elle voulut le prendre.

« Non ! », cria Mercurio.

Anna s’arrêta net, la main tendue. Puis, sans un mot, elle sortit et ferma la porte derrière elle.

Mercurio resta immobile, assis dans le lit, frissonnant.

“Ils ne te prendront pas. Tu ne vas pas mourir”, se dit-il.

Demain, il essaierait d’entrer à l’intérieur de l’Arsenal. Et, s’il y parvenait, il volerait les grands cacatois pour l’armateur, comme il l’avait promis à Scarabello. Mais le type de mort auquel il serait condamné s’il se faisait prendre le terrorisait.

Il se leva et alla jusqu’au paquet de vêtements. Il déplia sur le lit le pantalon large qui s’arrêtait aux genoux. Les chausses grises avec la rayure blanche et rouge sur le côté. La tunique à plis, ample et évasée, qui descendait jusqu’en bas du pantalon. Et le bonnet à bandeau étroit dont la partie supérieure devait retomber mollement sur le côté et frôler l’épaule.

“Tu ne vas pas mourir, se répéta-t-il. Tu as un bon déguisement et un bon plan. Tu es plus fort que ces Vénitiens à la con qui noient les gens.”

La veille, à la taverne, il avait saoulé l’arsenalier. Il s’était fait tout raconter de l’Arsenal, du nombre considérable d’hommes qui y travaillaient, des différentes tâches à exécuter, des dépôts, des bassins, des squeri[16]. Quand ils étaient sortis de la taverne, Mercurio savait tout ce qui pouvait lui être utile, à commencer par les horaires. L’arsenalier avait tellement bu qu’il ne tenait pas sur ses jambes. Ils étaient arrivés dans une calle sombre, derrière l’“Enfer”, le “Purgatoire” et le “Paradis”, les trois grands ensembles de logements construits derrière l’Arsenal pour les arsenaliers et leur famille. Là, Mercurio avait laissé le jeune homme par terre et l’avait dépouillé de son uniforme. Avant de s’échapper dans la nuit, il avait eu soin de tirer la cloche d’une porte pour ne pas le laisser mourir de froid.

Il regardait maintenant avec inquiétude la déchirure bien visible sur le côté de la tunique, là où était fixée la manche gauche : pendant que Mercurio le déshabillait, l’arsenalier s’était copieusement agité et la couture avait cédé. Le tissu, peut-être usé, avait craqué aussi. Un tel détail pouvait attirer l’attention sur lui, alors qu’il devait passer le plus inaperçu possible. Il allait devoir garder le bras serré contre le thorax, ce qui rendrait sa démarche peu naturelle. Mais il n’y avait pas d’autre solution.

“Tu vas pas mourir”, se répéta-t-il encore.

Puis il descendit à la cuisine, où Anna l’attendait avec une tasse de bouillon chaud, une tranche de lard croustillant, un demi chou-fleur bouilli et un morceau de pain tout juste sorti du four. Il mangea en silence, la tête penchée.

Anna ne lui adressa pas la parole non plus.

Quand il eut fini de déjeuner, il sortit pour éviter les questions. Il flâna sans but, pensant au lendemain. Longeant une partie du Canal Salso, il revint en arrière jusqu’au quai au poisson et confirma l’heure à Battista, puis se retrouva sur la place du marché. La foule emplissait la vaste place rectangulaire. Les étals se touchaient. Le parfum des fruits et des légumes frais se mêlait à l’odeur de ceux qui pourrissaient à terre. De grandes bassines, larges de deux brassées et hautes comme un homme, bouillonnaient d’anguilles. Les coutelas des marchands de poisson claquaient sur les étals trempés ; têtes et queues, jetées au sol, étaient piétinées par les passants. Des jarres ventrues de terre cuite, simples ou ornées, répandaient alentour leurs arômes de vin, de mélasse, de vinaigre et d’huile d’olive. Les vendeurs de tissus chantaient les louanges de leur marchandise. Les bouchers se paraient de colliers de saucisses et de bracelets de viande séchée. Les lainiers criaient le prix de leurs balles de laine cardée.

Mercurio se laissa enivrer par les voix et les odeurs, et marcha, poussé de-ci de-là, le bras parfois attrapé par un vendeur ambulant. Puis il se retrouva en face d’une boutique abritée par un grand auvent bleu. Il reconnut celle de l’usurier Isaia Saraval, auquel il avait racheté le collier d’Anna. Il s’arrêta devant la porte.

Un des gardiens de l’usurier le regarda de travers.

Mais Isaia Saraval, en le reconnaissant, lui dit « Bonjour, mon bon jeune homme », avec une légère inclinaison de tête pleine de dignité. Il éloigna son garde, qui disparut en conservant son expression agressive.

« Pourquoi n’exposez-vous pas votre marchandise, comme le font tous les autres ? demanda Mercurio, intrigué. Ce ne serait pas mieux pour les affaires ? »

Isaia Saraval sourit tristement. « Cela ne nous est pas possible, dit-il en ouvrant les bras, d’un geste résigné.

— Vous avez peur qu’on vous les vole ?

— Oh, non, non. La loi nous interdit d’exposer devant la boutique les objets mis en gage. Même ceux qui n’ont pas été retirés dans les délais. Si on veut quelque chose, on doit d’abord entrer.

— Pourquoi ? », demanda encore Mercurio, étonné.

L’usurier haussa les épaules et pencha la tête de côté, en serrant les lèvres.

« Parce que vous êtes juifs ?

— Et parce que nous sommes des prêteurs sur gage. »

Mercurio hocha la tête. « Quelle couillonnade, dit-il.

— Vous voulez voir quelque chose ? dit Isaia Saraval. Je suis disposé à faire un rabais pour un bon client comme vous.

— Le collier, c’était pour le rendre à la femme qui l’avait mis en gage…

— Vous n’avez pas une jeune fille à courtiser ? Une fiancée ? »

Mercurio eut le souffle coupé. Il n’avait pas encore eu le courage d’aller parler à Giuditta, après le premier soir où la communauté juive tout entière avait été enfermée sur le campo del Ghetto. Crier depuis le mur d’enceinte avait été facile, une bravade. La regarder dans les yeux et lui expliquer que Benedetta l’avait manipulé, en revanche, ne l’était pas. Il avait peur qu’elle ne le croie pas et qu’elle ne veuille plus le voir.

Il resta immobile, les yeux dans le vide, pendant que l’usurier le regardait en silence. Puis, petit à petit, l’air revint dans ses poumons et un sourire se dessina sur son visage. « Oui, dit-il. Montrez-moi quelque chose de joli. »

Peu de temps après, il sortit avec un papillon aux ailes en filigrane d’argent et au corps émaillé d’un bleu cobalt intense. Il courut au quai au poisson et demanda à Battista de l’emmener à Cannaregio. Le pêcheur le déposa près du pont sous lequel le Bucentaure faisait son entrée dans le Grand Canal, pour la fête des Noces avec la Mer.

Mercurio suivit la fondamenta Barzini puis celle dei Due Ponti. Il prit par San Leonardo, tourna dans la corte[17] et rejoignit enfin la fondamenta dei Ormesini. Là, il attendit presque toute la journée, derrière un immeuble, au milieu des chutes des tissus travaillés dans les ateliers de la zone, épiant le va-et-vient de gens qui entraient et sortaient du Ghetto. Il écouta pendant des heures le moine qui l’avait emmené chez Anna, et se promenait maintenant sur les fondamenta en insultant les Juifs pour inoculer son venin dans le cœur des Vénitiens. Il vit Zolfo qui le suivait, transformé, obéissant comme un petit singe apprivoisé. Il avait les cheveux courts, lavés, et un bel habit propre. Il paraissait même moins maigre. Mais il était mort, pensa Mercurio. Son regard était mort. Mercurio poussa un soupir de soulagement quand ils partirent.

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16

Ateliers de réparation des bateaux. Singulier : squero.

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17

Cour entre des immeubles.

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