Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
Scarabello renifla l’air à nouveau. « Ah, toutes les chambres devraient être parfumées comme celle-ci. Tu vas te faire une fortune, petite. Mais tâche de te remplumer un peu, crois-moi. Les sacs d’os, ça leur plaît pas, aux hommes. » Alors seulement Scarabello parut s’apercevoir de la présence de Donnola. « Dis-moi un peu, pourquoi un garçon qui travaille pour moi, un certain Mercurio, devrait avoir tellement envie de te retrouver ? »
Donnola lança un rapide coup d’œil à Isacco. Puis il secoua la tête et haussa les épaules. « Qui peut savoir, Scarabello ? répondit-il en essayant de sourire. Comment tu as dit qu’il s’appelait, ton homme ? »
Scarabello se tourna vers Isacco. Il sourit. « Que de mystères pour un seul docteur… » Puis il se tourna à nouveau vers Donnola. « À mon avis, c’est une histoire de femme, ajouta-t-il. En tout cas, je lui dirai qu’il peut te trouver ici. J’imagine que tu es l’assistant du docteur, non ?
— Ben, tu sais comment je suis, fit Donnola. Un jour ici, un jour là… »
Scarabello rit et se tourna vers Isacco. « Alors, qu’est-ce que tu penses du Castelletto, docteur ? Tu croyais que vous étiez les seuls à être enfermés, vous les Juifs, hein ? T’as remarqué que les putains sont obligées de se balader avec un foulard jaune autour du cou ? Il y a des ressemblances entre les Juifs et les putains, on dirait. Par conséquent, bienvenue, docteur. Fais comme chez toi. » Scarabello rit encore et s’en alla.
Dans la pièce, un silence lourd descendit. On n’entendait que les sanglots étouffés de République, qui pleurait sous la couverture. Les prostituées regardaient la Cardinale avec réprobation. Mais aucune ne parlait car elles craignaient ses coups de colère.
« T’en fais pas, maman, dit Lidia dans le silence général, d’une voix qui tremblait. Ça me pèsera pas de faire le métier, tu verras… »
République sanglota.
« Pourquoi tu pleures, espèce d’idiote ? fit la Cardinale en s’approchant du lit et en découvrant République d’un geste violent. Tu crois vraiment qu’on va faire de ta fille une putain ? Par la misère, t’es qu’une pétasse imbécile. Scarabello aura son sol d’argent chaque semaine, mais pas question que Lidia fasse la pute. » Elle se tourna vers les autres prostituées, qui la regardaient, ébahies. « Commencez à mettre des sous de côté, gourdasses. Il faut une pièce d’argent par semaine pour République. Et vous pouvez être sûres que Scarabello, s’il a sa pièce, viendra pas vérifier. »
République pleura plus fort encore. Elle saisit la main de sa fille et l’attira à elle.
« Bon, assez pleurniché ! », marmonna la Cardinale. Puis elle donna une claque sur l’épaule d’Isacco. « Te fais pas tuer par Scarabello. On a besoin de toi ici, docteur. Et mets-toi au travail, sinon qu’est-ce que tu fais là ?
— Juste, dit Isacco. Tout le monde dehors ! »
45
Ils étaient vêtus de noir et se tenaient debout, sans parler, deux à la proue et deux à la poupe. Le gondolier, vêtu de noir lui aussi, ramait en silence. L’eau était immobile, limoneuse, une mer d’huile. Le bourreau, sa capuche baissée sur le visage, était assis sur le banc à côté de Mercurio. Celui-ci avait les bras attachés dans le dos et se tenait la tête basse, regardant le fond humide de la gondole et les mains du bourreau, maigres et délicates, avec des doigts longs et fins.
La gondole s’arrêta.
Mercurio releva la tête et regarda autour de lui. Ils se trouvaient dans une zone d’eaux ouvertes. La rive, tant à droite qu’à gauche, n’était qu’une ligne floue bordée de roseaux clairs. On ne voyait aucune habitation. Le silence était si parfait et si absolu que le frisson de la gondole sur l’eau semblait être un blasphème.
Le bourreau lui fit signe de se mettre debout.
Mercurio se leva, instable.
Un des deux officiers à la proue lui attacha au bras gauche le parchemin portant la condamnation pour ce qu’il avait fait à l’Arsenal.
Le bourreau prit une corde et, de ses mains fuselées et habiles, comme une araignée tissant sa toile, tressa la corde et forma un nœud coulant. Il la passa au cou de Mercurio. Puis lui fit signe de se mettre debout sur le banc.
Mercurio monta.
« C’est ici que vous mourez tous », dit le bourreau, et il le poussa.
Mercurio tomba de la gondole. L’eau glacée lui coupa le souffle. Il essaya de sortir la tête pour la garder à la surface mais il peinait, n’ayant que les jambes de libres. Il se tourna vers la gondole. Tous le regardaient. Le bourreau liait l’autre extrémité de la corde à une pierre carrée, avec un gros trou en son centre. Il leva la pierre au-dessus de sa tête. Le temps s’arrêta. Il la lança en l’air et elle retomba en soulevant une gerbe d’eau.
Mercurio sentit tirer violemment sur son cou. Il essaya de résister. Mais en un instant sa tête était sous l’eau. Pendant qu’il coulait, il donnait de furieux coups d’échine, s’arquant de toutes ses forces, sans pouvoir arrêter sa descente vers le gouffre noir. Il vit la silhouette de la gondole disparaître peu à peu.
Il donna des coups de reins encore plus forts. Soudain, alors qu’il désespérait et sentait ses forces diminuer, la corde se tendit et cessa de le tirer vers le fond.
Mercurio vit le bout de la corde coupé, effiloché. L’espoir lui donna la force de lancer des ruades encore plus fortes. Il banda les muscles de ses bras. Les nœuds qui enserraient ses poignets se défirent. Il commença à nager vers la surface. Mais à mi-chemin de sa remontée, un courant très puissant le poussa de côté et le coinça dans une sorte de grotte, creusée dans un rocher.
Une fois à l’intérieur, il sentit que ses poumons ne tiendraient pas longtemps. Vers le haut, il vit une lumière et comprit qu’il se trouvait dans une sorte de puits. Il nagea le plus vite possible, profitant du courant qui remontait vers la surface. Il voyait la lumière approcher d’instant en instant. Bientôt il pourrait respirer.
Alors que la lumière se rapprochait, sa remontée fut brusquement interrompue par une grille de fer qui lui barrait le chemin. Mercurio tendit la main, la sentit sortir de l’eau. Il sentit la tiédeur du soleil. Il s’agrippa à la grille et la secoua de toutes ses forces, essayant de la desceller du rocher dans lequel elle était fixée.
Tout à coup, il sentit qu’on lui touchait l’épaule.
Il se tourna.
Face à lui, tout près, le visage de l’ivrogne qui s’était noyé dans la fosse d’égout, à Rome. Le même ivrogne qui l’avait sauvé lui disait à nouveau de nager à contre-courant. Et comme alors, l’ivrogne avait la langue gonflée, les yeux injectés de sang, grands ouverts, presque sortis des orbites.
« Mercurio… », disait-il. Il s’agrippait à son épaule et le retenait. « Mercurio… Mercurio… »
Mercurio hurla, avec tout le souffle qui lui restait.
« Mercurio, réveille-toi ! »
Mercurio se retrouva assis dans son lit, haletant, en nage.
Anna del Mercato le secouait par les épaules.
Mercurio porta la main à son cou. Il n’y avait pas de corde, pas de condamnation attachée à son bras, pas de grille ni d’ivrogne. Incapable de parler, il respirait péniblement.
« Tu m’as fait peur, dit Anna. Tu ne te réveillais pas et tu ne respirais plus. Tu étais tout bleu… »
Mercurio déglutit. Il acquiesça, les yeux écarquillés.
« Maintenant, ça va ?
— Oui… »
Anna lui passa la main dans les cheveux. « Tu es trempé. »
Mercurio la regardait sans parler.
« À quoi est-ce que tu rêvais ?
— À rien…, répondit Mercurio en secouant la tête, tandis que sa respiration commençait à redevenir régulière.