Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #2
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304332
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
Jacques conclut, avec un regard farouche :
— « Le capitalisme ? Sans doute a-t-il été jadis un instrument de progrès… Mais, de nos jours, par une marche fatale, il est devenu un défi au bon sens, un défi à la justice, un défi à la dignité humaine ! »
— « Ouais ! » fit Antoine. « C’est tout ? »
Il y eut un silence. Léon venait d’entrer, et changeait les assiettes.
— « Donnez-nous le fromage et les fruits », dit Antoine, « nous nous servirons… Petit suisse ou hollande ? » demanda-t-il, en se tournant vers son frère. Il avait pris un ton délibérément détaché.
— « Ni l’un ni l’autre ; merci. »
— « Une pêche, alors ? »
— « Une pêche. »
— « Attends, je vais te la choisir… »
Il appuyait, exprès, sur la note cordiale.
— « Maintenant, parlons sérieusement », reprit-il, après une pause, et sur un ton conciliant qui atténuait le blessant de la phrase. « Qu’est-ce que c’est : le capitalisme ? Je dois te dire que je me méfie des mots passe-partout. Et particulièrement des mots en isme… ».
Il pensait embarrasser son frère. Mais Jacques leva paisiblement le front. Son irritation semblait s’atténuer ; l’ébauche d’un sourire joua même sur ses lèvres. Son regard, un instant, s’attarda vers la fenêtre ouverte. Le jour commençait à baisser : au-dessus des façades grises, de minute en minute, le ciel perdait de son éclat.
— « Pour moi », expliqua-t-il, « quand je dis : capitalisme, je vise très exactement ceci : une certaine répartition des richesses du globe, et un certain mode de leur mise en valeur. »
Antoine réfléchit un instant, et approuva d’un mouvement de tête. Ils sentirent l’un et l’autre, avec un égal soulagement, que l’entretien prenait un tour moins tendu.
— « Est-elle mûre, au moins ? Un peu de sucre ? »
— « Sais-tu », reprit Jacques sans répondre, « sais-tu ce qui me révolte le plus, dans le capitalisme ? C’est qu’il a dépouillé l’ouvrier de tout ce qui faisait de lui un homme. Par la concentration industrielle, on l’arrache à son patelin, à sa famille, à tout ce qui donnait une particularité humaine à sa vie. On l’a déraciné. On l’a frustré de toutes les satisfactions nobles que le métier procurait à l’artisan. On l’a réduit à n’être plus qu’un quelconque animal-producteur dans cette termitière qu’est l’usine ! Te représentes-tu ce qu’est l’organisation du travail, dans cet enfer ? La séparation vraiment inhumaine qui s’est faite entre la part manuelle, mécanique, du travail, et — comment dire ? — la part intellectuelle ? Imagines-tu ce qu’est devenu le travail quotidien, pour l’ouvrier d’usine ? quelle servitude abrutissante ?… Autrefois, le même homme aurait été un artisan industrieux, aimant son petit atelier, intéressé à sa tâche. Aujourd’hui, il est condamné à n’être plus rien par lui-même. Plus rien qu’un rouage, une des mille pièces de ces machines mystérieuses, dont il n’a même pas besoin de comprendre le mystère pour reproduire sa besogne ! Mystère, qui est l’apanage d’une minorité, toujours la même, — le patron, l’ingénieur… »
— « Parce que les gens instruits et compétents sont toujours la minorité, parbleu ! »
— « L’homme a été dépossédé de sa personnalité, Antoine… Voilà le crime capitaliste ! Il a fait de l’ouvrier une machine ! Moins encore : le domestique d’une machine ! »
— « Doucement, doucement », interrompit Antoine. « D’abord, ce n’est pas le capitalisme, ça : c’est le machinisme ; ne confondons pas… Et puis, laisse-moi te dire que tu me parais dramatiser singulièrement la réalité ! En fait, je ne crois pas du tout qu’il y ait, entre l’ouvrier et l’ingénieur, des cloisons si étanches. Il y a même, le plus souvent, une sorte de liaison, d’accord, de collaboration, entre eux. L’ouvrier pour qui sa machine est un “mystère” est très rare. Il n’aurait pas pu l’inventer, ni peut-être la construire ; mais il comprend fort bien comment elle fonctionne, et il y apporte souvent, lui-même, des améliorations techniques. En tout cas, il l’aime, il en est fier, il la soigne, il tient à ce qu’elle marche bien… Studler, qui a été en Amérique, parle curieusement de cet “enthousiasme industriel” qui a saisi là-bas les classes ouvrières… Je songe aussi à l’hôpital. Ce n’est pas si différent d’une usine, à tout prendre… Là aussi, il y a des patrons et des travailleurs, une part “intellectuelle” et une part “manuelle”. Moi, je suis une espèce de patron. Mais je t’assure que celui qui est sous mes ordres, fût-ce le dernier des garçons de salle, n’a rien d’un “domestique”, dans le sens où tu employais ce mot. Nous travaillons tous ensemble pour un même but : la guérison des malades. Chacun selon ses moyens et ses aptitudes. Si tu voyais comme ils sont tous contents, quand nos efforts conjugués triomphent d’un mauvais cas ! »
« Il faut toujours qu’il ait raison », se dit Jacques, irrité.
Cependant, il eut conscience d’avoir sottement engagé le débat, en ayant l’air de fonder principalement sa critique du capitalisme sur l’organisation, la répartition du travail.
S’efforçant au calme, il reprit :
— « Ce n’est pas tant la nature du travail, qui est révoltante dans le régime capitaliste ; ce sont les conditions faites au travail. Et ce n’est pas au machinisme en soi que j’en ai, bien sûr ; mais, à la façon dont une classe privilégiée l’exploite pour son seul avantage. Si on veut donner une idée simplifiée du mécanisme social, on peut dire : d’un côté, une petite élite bourgeoise de gens riches, les uns compétents et laborieux, les autres oisifs et parasites ; élite, qui possède tout, dispose de tout, occupe tous les postes de commandement, et accapare les bénéfices, sans en faire profiter la masse ; — puis, de l’autre côté, cette masse, les vrais producteurs, les exploités : un immense troupeau d’esclaves… »
Antoine haussa gaiement les épaules :
— « D’esclaves ? »
— « Oui. »
— « Non. Pas d’esclaves… » fit Antoine avec bonhomie : « de citoyens… De citoyens qui ont, devant la loi, exactement les mêmes droits que le patron ou que l’ingénieur ; qui votent comme eux ; que personne n’oblige à rien ; qui peuvent travailler ou non, selon les appétits qu’ils ont à satisfaire ; qui choisissent leur métier, leur usine ; qui en changent à leur gré… S’ils sont tenus par des contrats, ce sont des contrats qu’ils ont librement acceptés, après discussion… Peut-on appeler ça des esclaves ? Esclaves de qui ? de quoi ? »
— « De leur misère ! Tu parles comme un parfait démagogue, mon vieux… Toutes ces libertés ne sont qu’apparentes. En fait, l’ouvrier actuel ne jouit d’aucune indépendance, parce qu’il est talonné par son dénuement ! Il n’a, pour échapper à la faim, que le salaire de son travail. Alors, il est bien obligé de s’offrir, pieds et poings liés, à la minorité bourgeoise qui détient le travail, et qui fixe les salaires !… Tu dis : les gens instruits, les techniciens, sont la minorité… Je le sais bien. Ce n’est pas à la compétence que j’en ai… Mais, regarde un peu comment les choses se passent : le patron, si bon lui semble, octroie du travail à l’ouvrier qui a faim ; et pour ce travail, il paye à l’ouvrier un salaire. Mais, ce salaire n’est jamais qu’une minime fraction du gain produit par le travail de l’ouvrier. Le patron et ses actionnaires escroquent le reste… »
— « À bon droit ! Ce reste représente ce qui leur est dû pour leur part de collaboration ! »