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Les mailles du réseau

Электронная книга - «Les mailles du réseau». Краткое содержание книги:

Bienvenue dans les années 2020 !Multinationales toutes-puissantes, complots terroristes, réseaux informatiques, réveil du tiers-monde, ingénierie génétique, retour en force de l’irrationnel, sida, torture, intox, chantage atomique… Toute ressemblance avec la Terre que vous connaissez n’est pas une pure coïncidence.Citoyenne de ce monde dément, Laura Webster a su s’adapter, trouver l’équilibre entre réalité et virtuel. Mais quand elle se retrouve impliquée malgré elle dans le meurtre du représentant d’un État-pirate, une course contre la mort s’engage pour échapper aux mailles du réseau.
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Quelle séance glorieuse en perspective ! Sa fuite de Singapour au nez et à la barbe des banquiers pirates. Une noria continue d’hélicos birotors de l’armée singapourienne abordait l’aire d’atterrissage installée sur le toit de la Banque. Par deux ou trois douzaines à la fois, les réfugiés s’entassaient à bord tant bien que mal avant de disparaître dans le ciel plombé par la mousson.

Les autres attendaient, perchés comme des corbeaux sur les chaînes du parapet ou les blocs d’ancrage en béton des tours d’antennes à micro-ondes. Certains s’entassaient, maussades, autour de téléviseurs portatifs : regardant sur la Deux Jeyaratnam, les traits las, l’air abattu, le teint gris, citer la Constitution et ordonner aux gens de rentrer chez eux.

Laura contourna un chariot à bagages où s’empilaient des sacs de voyage bourrés, en synthétique bordeaux et jaune. Trois hommes étaient assis sur le côté opposé, penchés, attentifs, les coudes sur les genoux. Deux Japonais et un Anglo, tous les trois en chapeau de toile et saharienne tout neufs. Ils regardaient la télévision.

C’était la Quatre. « En direct avec le Peuple », avec en vedette une présentatrice rouge et bafouillante : miss Ting – l’ancienne dulcinée de Kim.

Laura écouta et regarda, discrètement à l’écart. Elle éprouvait une étrange fraternité avec miss Ting, qui s’était sans aucun doute retrouvée projetée dans la présente situation par quelque étrange parallélisme de Karma.

Tout était à l’avenant désormais, dans tout Singapour : instable, fragile, en suspens dans les airs. Ici, sur le toit, la morosité était peut-être de mise mais en dessous, dans la rue, c’était un concert d’avertisseurs, une vaste fête de rue, toute la population dehors pour se congratuler de son héroïsme. Les derniers panaches de fumée se dissipaient sur le quartier des docks. La Singapour révolutionnaire – en train de vomir ces ruineux pirates informatiques, comme l’ambre gris des entrailles d’une baleine convalescente.

Le plus petit des deux Japonais ôta son chapeau de toile et tripota l’irritante étiquette cousue sur le bord. « Kiribati, annonça-t-il.

— Merde, si on a le choix, on prend Nauru », rétorqua l’Anglo. C’était un Australien.

Le Japonais arracha l’étiquette, l’air pincé. « Kiribati, c’est le trou, mec. Ils n’ont pas de lignes spécifiques.

— Nauru va être bourré de flics. Ces sites de lancement leur flanquent la trouille… »

Nauru et Kiribati, songea Laura – de petits États insulaires du Pacifique dont la « souveraineté nationale » pouvait être achetée. Des bases d’opérations idéales pour les truands de la Banque, évidemment. Mais ça ne la dérangeait pas : les deux îles étaient raccordées au Réseau, et là où il y avait des téléphones, il y avait du crédit. Et là où il y avait du crédit, il y avait des billets d’avion. Et là où il y avait des avions, le foyer était en vue.

Le foyer, songea-t-elle, en s’appuyant, un peu ivre, contre le chariot surchargé. La Loge rouvrirait bien un jour mais ce n’était pas le foyer. Le foyer, pour elle, c’était David et le bébé. Être au lit avec David, dans la chaleur des draps emmêlés, et respirer l’air de l’Amérique, avec peut-être un chouette crépuscule dehors. Des arbres, l’ombre du feuillage, la poussière rouge et le kudzu de Georgie, dans l’abri sûr d’une Retraite de Rizome. La petite Loretta, ses petites côtes fermes, son sourire en coin de bébé. Ô Seigneur…

Le plus grand des Japonais la dévisageait. Il devait la croire ivre. Elle se redressa, gênée, et il détourna les yeux, l’air las. Il marmonna une phrase que Laura ne put saisir.

« De la merde, oui, dit l’Australien. T’imagines que tout le monde est relié à la même mèche… Ces conneries de “combustion spontanée” du vaudou… Ils sont forts, mais quand même pas à ce point. »

Le grand se massa la nuque et haussa les épaules. « Ils ont pas brûlé ce clébard devant notre porte pour rien.

— Il me manque, ce pauvre Jim Dae Jung, observa tristement le petit Japonais. Les pieds carbonisés encore dans ses bottes et le crâne réduit à la taille d’une orange… »

L’Australien hocha la tête. « On n’a aucune certitude qu’il ait pris feu sur le siège de ses toilettes. Simplement parce qu’on y a retrouvé ses bottes…

— Hé », dit le plus grand des Japonais, le doigt tendu.

Les deux autres se levèrent, impatients, s’attendant à l’arrivée d’un nouvel hélico. Mais il se passait quelque chose dans le ciel. Sur le fond plombé des nuages : des lambeaux de vapeur couleur de sang. Comme des griffures sur une peau maculée de boue.

Le vent de mousson eut tôt fait de les déformer. Des symboles griffonnés dans le ciel au fumigène rouge. Des lettres, des chiffres :

3 A 3 …

« De la publicité aérienne, dit l’Australien en se rasseyant. J’aimerais bien avoir des jumelles. Je vois pas d’avion.

— Un tout petit appareil robot, dit le grand Japonais. Ou peut-être qu’il est transparent. » À présent, tout le monde sur le toit avait le nez en l’air, tendait le doigt, la main en visière devant les yeux.

3 A 3 V _ 0  = …

« Un message codé, dit l’Australien. Ça doit encore être les gars du vaudou… »

Le vent avait effiloché les premières lettres mais il y en avait d’autres.

… - 0 V 3 = …

« Trois A trois V, blanc, zéro, barre inversée, équivalent à moins zéro V trois équivalent à…, répéta lentement l’Australien. Bon Dieu, mais qu’est-ce qu’ils mijotent ?

— C’est peut-être leur signal d’évacuation, dit le gros.

— Tu rêves », fit l’Australien.

Le petit Japonais se mit à rire. « Y a pas de barres verticales sur ces lettres, annonça-t-il, triomphant. Mauvaise programmation. La Grenade a jamais été forte en robotique.

— Pas de barres verticales ? répéta l’Australien en regardant en l’air. Oh… Pigé : BABYLONE TOMBE, hein ? Culottés, les salauds !

— Je parie qu’ils n’ont jamais vraiment cru que ça arriverait, observa le petit. Ou ils auraient fait un effort pour l’annoncer correctement.

— En tout cas, faut quand même leur reconnaître ça, reprit l’Australien. Un doigt invisible qui écrit dans le ciel en lettres de sang… les gens en auraient sans doute chié dans leur froc, s’ils s’étaient pas plantés. » Il étouffa un rire. « La loi de Murphy, hein ? Et voilà : ça ne fait qu’une bizarrerie de plus. »

Laura les laissa sur leur chariot à bagages. Un autre hélicoptère était apparu et faisait son approche – un petit. Elle décida de le prendre, si elle pouvait – la conversation des trois hommes l’avait mise mal à l’aise.

En approchant de l’aire, elle perçut des sanglots étouffés, pitoyables. Rien de démonstratif : juste des gémissements et des reniflements incontrôlables.

L’homme en sanglots était tapi sous la masse cylindrique d’une citerne en terrasse. Il ne cessait de scruter le ciel, comme dans la terreur d’un nouveau message.

C’était un gommeux – comme les méchants à la télé chinoise. Le genre de mec, la trentaine, l’œil allumé, coupe au laser et fume-cigarette en jade. Sauf qu’à présent il était accroupi sur les talons, au frais, sous la masse blanche de la citerne, les épaules enveloppées dans un gros plaid en feutre noir qu’il tenait serré à deux mains sur la poitrine. Il était bourré de tics comme un sac à puces.

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