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Les mailles du réseau

Электронная книга - «Les mailles du réseau». Краткое содержание книги:

Bienvenue dans les années 2020 !Multinationales toutes-puissantes, complots terroristes, réseaux informatiques, réveil du tiers-monde, ingénierie génétique, retour en force de l’irrationnel, sida, torture, intox, chantage atomique… Toute ressemblance avec la Terre que vous connaissez n’est pas une pure coïncidence.Citoyenne de ce monde dément, Laura Webster a su s’adapter, trouver l’équilibre entre réalité et virtuel. Mais quand elle se retrouve impliquée malgré elle dans le meurtre du représentant d’un État-pirate, une course contre la mort s’engage pour échapper aux mailles du réseau.
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Elle retrouva sa voix. « Pas de violence ! lança-t-elle. Singapour est une cité moderne. » Autour d’elle, des hommes chuchotaient la traduction. La foule continuait à grandir, de plus en plus dense, autour d’elle. « Les peuples modernes ne s’entre-tuent pas », hurla-t-elle. Le sari lui glissait de l’épaule. Elle le remit en place. On applaudit, on se flanquait des coups de coude, les yeux écarquillés.

C’était ce fichu sari, comprit-elle, sidérée. Ils l’adoraient. Une grande blonde étrangère juchée sur un piédestal, drapée d’or et de vert, comme une espèce de déesse Kali démente et monstrueuse…

Elle piailla : « Je ne suis qu’une stupide étrangère ! » Depuis quelques instants, ils avaient décidé de la croire – et soudain, ils rirent, applaudirent. « Mais je me garderai bien de blesser quiconque ! C’est pourquoi je veux aller en prison ! »

Regards ahuris. Là, elle les avait largués. L’inspiration la sauva. « Comme Gandhi ! s’écria-t-elle. Le Mahatma. Gandhiji. »

Brusque silence respectueux.

« Alors, juste quelques-uns parmi vous, très calmement, je vous en prie, conduisez-moi à une prison. Merci beaucoup ! » Elle sauta à terre.

Singh la rattrapa. « C’était bien !

— Vous connaissez le chemin, le pressa-t-elle. Alors, vous nous guidez, d’accord ?

— D’accord ! » Singh agita sa badine au-dessus de la tête. « Vous tous ! En route, là ! À la prison ! »

Il lui offrit le bras. Ils fendirent rapidement la foule, qui s’ouvrait devant eux pour se reformer dans leur dos.

« À la prison ! » répéta Jubba rayé, sautant comme un zèbre en agitant ses bras couverts de rayures. « À Changi ! »

D’autres reprirent ce cri de ralliement. « Changi, Changi. » La destination semblait canaliser leurs énergies. La situation nouvelle avait stabilisé ce vertigineux climat explosif, comme la flamme d’un chalumeau acquiert son régime de croisière. Des enfants couraient devant, pour mieux se retourner et s’ébahir de cette masse en marche. Ils regardaient bouche bée, cabriolaient, se donnaient des bourrades. Les gens regardaient depuis leurs appartements. Des fenêtres s’ouvraient, des portes aussi.

À la troisième intersection, la foule grossissait toujours. Ils marchèrent vers le nord, par la route du Pont-Sud. Devant eux se dressait la masse cyclopéenne des tours du centre-ville. Un Chinois élancé aux cheveux bruns et gras, l’allure d’un instituteur, apparut à la hauteur de Laura. « Madame Webster ?

— Oui ?

— Je suis ravi de marcher sur Changi à vos côtés ! Amnesty International avait moralement raison ! »

Laura cligna les yeux. « Hein ?

— Les prisonniers politiques… » Une vague soudaine dans la foule la balaya au loin. Ils avaient désormais une escorte : deux hélicos de la police qui sifflaient au-dessus de la rue. Laura eut un recul, le souvenir lui brûlait encore les yeux, mais la foule agita les bras en poussant des vivats, comme si les hélicoptères étaient une espèce de faveur qu’on leur accordait.

Soudain, elle comprit. Elle secoua le coude de Singh. « Eh ! Je veux simplement qu’on m’amène au commissariat. Certainement pas qu’on aille prendre la Bastille !

— Quoi, madame ? hurla Singh avec un sourire hébété. Quel style ? »

Ô Seigneur. Si seulement, elle pouvait se tirer de ce guêpier. Elle regarda autour d’elle, éperdue, et vit les gens la saluer et sourire. Quelle idiote d’avoir mis ce sari ! Comme si elle s’était drapée de néon vert.

Ils traversaient à présent le cœur de la ville chinoise de Singapour : Temple Street, Pagoda Street. La stupa recouverte de statues d’un temple hindou se dressait sur sa gauche, vision psychédélique. « Sri Mariammam », y lisait-on. Des déesses polychromes se dévisageaient, hilares, comme si elles avaient prévu tout ça, juste pour se marrer. On entendait un gémissement de sirènes, devant, à un carrefour important. Des bruits de mégaphones. Ils se dirigeaient droit dessus. Mille flics en colère… Le massacre.

Et puis le carrefour apparut : pas le moindre flic mais une autre foule de civils. Qui se déversaient à l’intersection, des hommes, des femmes, des enfants. Au-dessus d’eux, une banderole, un drap de lit tendu entre deux piquets de bambou. Avec une inscription barbouillée à la hâte : VIVE CANAL TROIS !

La foule entourant Laura poussa un incroyable soupir venu du fond du cœur, comme si tout un chacun venait de retrouver un être cher depuis longtemps disparu. Soudain, tout le monde se mit à courir, bras tendus. Les deux foules se rencontrèrent, se mêlèrent, fusionnèrent. Laura ressentit un frisson dans le dos. Quelque chose émanait de cette masse, quelque chose de purement magique – un courant électrique de mysticisme. Elle le sentait au tréfonds de ses os, l’inverse heureux et triomphal de l’horrible folie collective qu’elle avait vue sur le stade. Des gens glissaient, mais ils s’aidaient mutuellement à se relever, tombaient dans les bras les uns des autres…

Elle perdit Singh. Brusquement, elle se retrouva seule dans la foule, trébuchant au milieu d’un long tourbillon fractal dans cette marée humaine. Elle avisa le bout de la rue. Au carrefour suivant, une autre subdivision de cette masse et un groupe de voitures de police, rouges et blanches.

Son cœur tressaillit. Elle sortit de la foule et se précipita dans leur direction.

Les flics étaient encerclés. Incrustés dans la cohue, comme un jambon dans la gelée. Les gens – tout le monde, n’importe qui – s’étaient simplement agglutinés autour des policiers, les immobilisant. Les portières des voitures de patrouille étaient ouvertes et les flics essayaient de raisonner tous ces gens, sans succès.

Laura joua des coudes. Tout le monde criait et tous brandissaient quelque chose. Non pas des armes mais toutes sortes d’objets étranges : des sacs de petits pains, des postes à transistor, voire une poignée de soucis arrachés à quelque pot sur un balcon. Et ils les tendaient aux forces de l’ordre, les implorant de les prendre. Une matrone chinoise d’âge mûr apostrophait un capitaine avec passion. « Vous êtes nos frères ! Nous sommes tous singapouriens. Les Singapouriens ne s’entre-tuent pas ! »

Le capitaine était incapable de soutenir le regard de la femme. Il restait figé, dans une extase d’humiliation, assis au bord du siège du chauffeur, les lèvres pincées. Il y avait trois autres flics dans la voiture, entièrement harnachés de leur équipement anti-émeute : casque à visière, gilet pare-balles, fusil entraveur. Ils auraient pu anéantir la foule en quelques instants mais restaient plantés là, assommés, ahuris.

Un homme d’affaires en complet pur fil glissa le bras par la vitre arrière ouverte. « Prenez ma montre, monsieur l’agent ! En souvenir ! Je vous en prie – c’est un grand jour… » Le flic secoua la tête, avec un air doux, stupéfié. Près de lui, son collègue mâchonnait un gâteau de riz.

Laura tapa sur l’épaule du capitaine. Ce dernier leva la tête et la reconnut. Il roula légèrement des yeux, comme s’il ne manquait plus que ça pour couronner la journée. « Qu’est-ce que vous voulez ? »

Laura le lui dit, discrètement. « Vous arrêter, ici ? répliqua le capitaine. Devant ces gens ?

— Je peux vous tirer de là », lui dit Laura. Elle escalada le capot de la voiture, se redressa, leva les deux bras. « Écoutez-moi, vous tous ! Vous me connaissez – je suis Laura Webster. S’il vous plaît, laissez-nous passer ! Nous avons des choses très importantes à faire ! Oui, c’est ça, écartez-vous du capot, mesdames et messieurs… Merci beaucoup, vous êtes tous tellement formidables, je vous remercie de tout cœur… »

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