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Les mailles du réseau

Электронная книга - «Les mailles du réseau». Краткое содержание книги:

Bienvenue dans les années 2020 !Multinationales toutes-puissantes, complots terroristes, réseaux informatiques, réveil du tiers-monde, ingénierie génétique, retour en force de l’irrationnel, sida, torture, intox, chantage atomique… Toute ressemblance avec la Terre que vous connaissez n’est pas une pure coïncidence.Citoyenne de ce monde dément, Laura Webster a su s’adapter, trouver l’équilibre entre réalité et virtuel. Mais quand elle se retrouve impliquée malgré elle dans le meurtre du représentant d’un État-pirate, une course contre la mort s’engage pour échapper aux mailles du réseau.
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Elle s’assit sur le capot, les pieds posés sur le pare-chocs avant. La voiture s’ébranla à une allure d’escargot et la foule s’ouvrit de part et d’autre, respectueuse. À l’évidence, beaucoup de gens ne l’avaient pas reconnue. Mais ils réagissaient d’instinct au symbole totémique d’une étrangère en sari vert juchée sur le capot d’une voiture de police. Laura tendit les bras et les agita en vagues mouvements de brasse. Ça marchait. La foule s’écarta plus vite.

Ils parvinrent à la lisière de la cohue. Laura descendit se faufiler sur la banquette avant, coincée entre le capitaine et un lieutenant. « Dieu merci, dit-elle.

— Madame Webster », dit le capitaine. Son insigne indiquait qu’il s’appelait Hsiu. « Vous êtes en état d’arrestation pour entrave à la justice et incitation à l’émeute.

— Parfait, dit Laura avec un soupir. Savez-vous ce qu’il est advenu du reste de mes collègues de Rizome ?

— On les a également arrêtés. Les hélicoptères les ont récupérés. »

Laura acquiesça vigoureusement puis elle se figea. « Humm… Ils ne sont pas à Changi, n’est-ce pas ?

— Il n’y a pas de problème à Changi ! rétorqua le flic, agacé. N’écoutez pas les mensonges des mondialistes. »

Ils remontaient lentement Pickering Street, une rue pleine d’instituts de beauté et d’officines de chirurgie esthétique. Les trottoirs étaient encombrés de passants souriants et goguenards qui avaient bravé le couvre-feu ; mais ils n’avaient pas encore songé à bloquer la rue. « Vous les étrangers, dit lentement le capitaine. Vous nous avez trompés. Singapour aurait pu bâtir un nouveau monde. Mais vous avez empoisonné notre chef et vous nous avez volés. Alors, cette fois, c’est fini. Terminé.

— C’est la Grenade qui a empoisonné Kim. »

Le capitaine Hsiu hocha la tête. « Je n’y crois pas.

— En attendant, c’est bien vos compatriotes qui font ça, remarqua Laura. En tout cas, vous n’avez pas été envahis. »

À voir sa tête, elle lui retournait le couteau dans la plaie. « Nous sommes envahis. Vous n’étiez pas au courant ?

— Hein ? fit-elle abasourdie. Vienne a débarqué ?

— Non », dit un des deux flics, derrière, avec une délectation morose. « Pas Vienne. La Croix-Rouge. »

Durant un instant, elle ne fit pas le point. « La Croix-Rouge… L’organisation sanitaire ?

— Si une armée débarquait, nous la taillerions en pièces, dit le capitaine Hsiu. Mais personne ne tire sur la Croix-Rouge. Ils sont déjà à Ubin, à Tekong et à Sembawang. Par centaines.

— Avec des pansements et des trousses de secours, poursuivit l’amateur de gâteaux de riz. “Aide aux catastrophes civiles.” » Il se mit à rire.

« Toi, la ferme », dit mollement le capitaine. Gâteaux de Riz mit la sourdine et ricana.

« La Croix-Rouge, monter un coup pareil ? Ce serait bien la première fois.

— Ce sont les corporations mondialistes, dit sombrement le capitaine Hsiu. Ils voulaient acheter Vienne et nous faire tous liquider. Mais c’était trop coûteux, ça leur aurait pris trop de temps. Alors, ils ont plutôt acheté la Croix-Rouge – une armée sans fusils – pour nous tuer sous leur gentillesse. Ils débarquent en souriant et ne ressortiront plus jamais de Singapour. Les sales couards. »

La radio de bord caqueta éperdument. Une foule d’émeutiers étaient en train d’envahir les locaux de la quatrième chaîne de télévision, au centre Marina. Le capitaine Hsiu grommela un juron en chinois puis éteignit le poste. « Je savais qu’ils s’attaqueraient aux télévisions, tôt ou tard. Qu’est-ce qu’on peut faire…

— On recevra de toutes nouvelles instructions dès demain », dit le lieutenant, ouvrant la bouche pour la première fois. « Sans doute qu’on aura une grosse augmentation en même temps. Pour nous, va y avoir du boulot ces prochains mois.

— Traître », dit le capitaine Hsiu, sans passion.

Le lieutenant haussa les épaules. « Faut bien vivre, là.

— Alors, nous avons gagné », laissa échapper Laura. Elle prenait conscience de la chose, dans toute son ampleur, pour la première fois. Ça gonflait en elle. Toute cette folie, tous ces sacrifices… Ça avait marché, en somme. Pas tout à fait comme prévu – mais enfin, c’était la politique, n’est-ce pas ? Tout était fini. Le Réseau avait gagné.

« C’est exact », dit le capitaine. Il prit à droite, Clemenceau Avenue.

« Alors, je suppose que ça ne sert plus à grand-chose de m’arrêter, non ? L’inculpation est devenue sans objet. Et je ne passerai jamais en jugement pour ces charges. » Elle rit gaiement.

« Peut-être bien qu’on va quand même vous garder – pour le plaisir », dit le lieutenant. Il regarda une voiture remplie d’adolescents passer en trombe, l’un d’eux penché par la vitre ouverte, brandissait un immense drapeau singapourien.

« Oh non ! dit le capitaine. Faudrait qu’on se carre encore ses discours mondialistes moralisateurs.

— Ça risque pas ! se hâta de dire Laura. Je décolle d’ici au plus vite, retrouver mon mari et ma gosse. »

Le capitaine Hsiu se tut un instant. « Vous voulez quitter l’île ?

— Plus que tout ! Croyez-moi.

— On pourrait l’arrêter malgré tout, suggéra le lieutenant. Ça prendrait sans doute deux, trois semaines à la bureaucratie pour la retrouver…

— Surtout si on ne la met pas en fiche », ajouta le flic ricanant. Il étouffa un rire.

— Si vous comptez me flanquer la trouille, vous gênez pas, bluffa Laura. De toute façon, je ne pourrais pas m’en aller maintenant, même si j’essayais. Il n’y a pas moyen. Les aéroports sont fermés avec la loi martiale. »

Ils traversèrent le pont Clemenceau. Des chars le gardaient, mais ils avaient l’air abandonnés et la voiture de police les dépassa sans s’arrêter.

« Vous tracassez pas pour ça, dit le capitaine. Être débarrassés de Laura Webster ? Ça vaut bien tous les sacrifices ! »

Et il la conduisit à la Banque islamique Yung Soo Chim.

Inquiétante répétition des événements : ils étaient tous réunis sur la terrasse de l’immeuble de la banque – tout le personnel de Yung Soo Chim. Au beau milieu de la forêt d’antennes à micro-ondes et d’immenses paraboles satellites maculées de pluie.

Laura avait douillettement rabattu le pan du sari sur sa tête et mis une paire de lunettes réfléchissantes quémandées au capitaine Hsiu. Une fois passé le barrage de vigiles pour se retrouver dans l’immeuble, imprégné de l’odeur de panique mêlée à celle, de foin coupé, des dossiers réduits en confetti, le reste avait été facile : personne ne vérifiait les papiers – elle n’en avait d’ailleurs aucun sur elle, et pas de bagages non plus.

Personne ne la tracassa – on la prenait pour la maîtresse eurasienne de quelque Européen, ou peut-être pour une technicienne originale en grande tenue hindoue. Si les pirates apprenaient qu’elle se trouvait ici parmi eux, ils étaient à peu près capables de tout. Mais Laura savait avec une parfaite certitude que jamais ils ne la toucheraient. Pas ici, plus maintenant, pas après ce qu’elle avait enduré.

Elle n’avait pas peur. Elle se sentait blindée, invincible, chargée d’électricité. Elle savait désormais qu’elle était plus forte qu’eux. Que ses amis étaient plus forts que les leurs. Elle, elle pouvait marcher au grand jour, mais pas eux. Ils croyaient avoir des crocs, avec tous leurs complots criminels à la manque, mais leurs os étaient de verre.

La Gemeinschaft : voilà tout simplement ce qui manquait à la machine criminelle. Ils n’étaient que des artistes de l’arnaque, des épaves à la dérive, et il n’y avait rien pour les rassembler, aucune confiance de fond. Ils s’étaient cachés sous la croûte protectrice du gouvernement de Singapour, et maintenant que celui-ci avait disparu la Banque avait fait naufrage. Même s’ils le voulaient, il leur faudrait des années pour tout remettre en place, et l’inertie, le courant général était contre eux. Cet endroit et ses rêves étaient finis – l’avenir se trouvait ailleurs.

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