Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
La porte s’ouvrit d’un coup et une figure imposante, avec deux seins vastes et fermes qui ballottaient dans une tunique rouge, entra dans la pièce. « C’est toi le casse-couilles de tout à l’heure ? »
Isacco se leva d’un bond. Il mesurait un bon empan de moins que cet être étrange qui, à l’évidence, était la Cardinale. « Je suis désolé… je suis médecin et…
— Comment elle va ? dit la Cardinale.
— Pas bien.
— T’as besoin de quoi ?
— Je veux changer l’air dans la chambre, fit Isacco.
— T’aurais pu le dire avant, marmonna la Cardinale en sortant.
— Oui, je suis bête, dit Isacco tout bas.
— C’est une brave femme », fit République.
La fenêtre s’ouvrit.
« Reste sous les couvertures », lui dit Isacco. Puis il alla dans la pièce à côté, chez la Cardinale. « Merci. Maintenant il faudrait nettoyer un peu. C’est important. »
Il crut que la Cardinale allait lui envoyer un coup de poing dans la figure mais elle sortit sur le palier, se pencha par-dessus la rambarde et cria : « Qui a un balai, de l’eau et des chiffons ? Il faut faire le ménage chez République. Allez, gourdasses, me faites pas descendre sinon je viens vous péter les dents ! » Elle se tourna vers Isacco et dit : « Elles arrivent ».
Peu après surgirent deux prostituées armées de seaux, de chiffons et de brosses. L’une d’elles avait même apporté un peu de lessive. Sans rien dire, elles se mirent à genoux et commencèrent à laver le carrelage. La Cardinale, pendant ce temps, débarrassa les vêtements sales, le bric-à-brac, les restes de repas, et jeta la vaisselle sale dans une cuvette où une autre prostituée les lava avec de l’eau et de la cendre.
En un clin d’œil, la chambre avait été remise à neuf et la mauvaise odeur avait presque disparu. Quand Donnola arriva avec les médicaments, et Lidia avec l’eau bouillante et les linges de lin, ils n’en croyaient pas leurs yeux. La fenêtre fermée, on alluma un bon feu dans la cheminée. Une petite foule de femmes s’était rassemblée dans la chambre.
« À présent, je dois soigner République », dit Isacco. Les prostituées acquiescèrent mais ne bougèrent pas. « Tu es sûr que tu sais ce que tu fais, docteur ? », demanda la Cardinale, sceptique.
Isacco lui sourit.
« Allez, pétasses, cassez pas les couilles et tirez-vous », tonna la Cardinale en faisant un signe à ses collègues.
Les prostituées quittaient peu à peu la pièce quand des murmures effrayés se répandirent parmi elles.
Tout à coup, un homme habillé de noir, suivi de deux autres dont l’un était borgne, fit son entrée. Il portait au côté une épée dont le fourreau était glissé dans une large ceinture de soie.
« Scarabello… », chuchota Donnola, d’un ton craintif.
Scarabello regarda autour de lui, huma l’air et ne daigna pas remarquer Donnola. Il fixa Isacco, vit la houppelande et le bonnet jaune sur une chaise. Puis son regard se posa sur les prostituées. « Qu’est-ce qu’il se passe ?
— On a nettoyé la… », commença la Cardinale.
Scarabello lui fit signe de se taire. Il respira l’air à nouveau. « Cette pièce doit être libérée, dit-il sans regarder personne en particulier. Vous le savez, hein ? »
Les prostituées baissèrent la tête. Mais personne ne parla.
« Et ma mère, qu’est-ce qu’elle va devenir ? dit Lidia.
— C’est pas mon problème, fit Scarabello d’une voix coupante. Je suis désolé, mais c’est pas mon problème. » Il observa la petite, d’un œil détaché et professionnel. « Sauf si tu la remplaces. »
Lidia devint toute rouge. Ses yeux s’emplirent de peur.
Il y eut un murmure.
Puis Lidia dit : « D’accord.
— Non, Lidia ! gémit sa mère depuis son lit.
— Non, pas d’accord ! intervint Isacco en faisant un pas vers Scarabello. Quel genre d’homme êtes-vous ? Cette femme… »
En un instant, Scarabello avait tiré son épée du fourreau et la pointe aiguisée de l’arme était sous le menton d’Isacco, qui se tut.
Scarabello le fixa en silence. Puis il tourna l’arme vers Lidia. « Alors, on est d’accord, petite. Je me fiche de ce que tu gagnes. Je veux un sol d’argent par semaine et je n’accepterai aucun retard…
— Comment pouvez-vous ? », explosa Isacco, indigné.
Scarabello bondit, rapide, en pivotant sur lui-même, l’épée au bout de son bras tendu. Mais Isacco avait grandi sur le port de Negroponte, au milieu des bagarres. Il fit un saut en arrière pour éviter le tranchant puis, avant que Scarabello ne revienne en place, il se projeta vers l’avant et se retrouva directement au contact, mais à son avantage. Le borgne et l’autre sortirent rapidement leurs couteaux.
« Scarabello, non ! s’écria Donnola en se mettant entre eux, les bras écartés. Non, le docteur ne voulait pas te manquer de respect. Il ne sait pas qui tu es, il est nouveau… Je t’en supplie… »
Les prostituées retenaient leur souffle.
Scarabello fit signe à ses hommes de ne pas bouger. Puis il poussa Isacco loin de lui, d’un coup d’épaule. « Comment fait donc un médecin, juif, en plus, pour connaître les règles du combat ? lui demanda-t-il, avec une pointe de respect dans la voix.
— J’ai grandi dans des endroits pires que celui-ci. »
Scarabello le fixa, avant d’éclater de rire. Il se tourna vers les prostituées. « Vous voyez ? Vous vous plaignez toujours que c’est l’enfer ici, et le docteur vous dit qu’en fait c’est pas si mal. »
Les prostituées restèrent sérieuses.
« Je suis désolé, monsieur, dit Isacco. Mais essayez de comprendre… cette petite est…
— Essaie toi-même de comprendre, docteur ! », dit Scarabello en haussant le ton. Il remit son épée au fourreau et s’approcha de lui, son visage face au sien. « Ce sont les affaires. Les Tours sont un lieu de travail. Et le travail doit rapporter de l’argent, sinon c’est pas du travail. Cette chambre ne lui appartient pas. » Il alla jusqu’au lit ou gisait la prostituée. « République, tu l’as achetée, cette chambre ?
— Non, répondit-elle doucement.
— Pendant toutes ces années, tu as gagné plus d’un sol d’argent par semaine, non ? lui demanda Scarabello, qui se tourna vers Isacco.
— Oui…
— Et il y a des tauliers qui demandent deux, ou même trois sols d’argent pour leurs chambres ?
— Oui…
— Tu étais contente de prendre une chambre chez Scarabello, hein ? J’ai été juste avec toi ?
— Oui…
— Bien. Vous avez entendu ce que vous deviez entendre, docteur. Vous pourrez soigner République quand la petite ne travaillera pas. » Scarabello lança un dernier regard à Isacco.
« Et alors ? intervint la Cardinale. Où est le problème ? Lidia fera la putain. Je m’occuperai de lui apprendre et de lui procurer ses premiers clients. D’accord ? »
République, dans son lit, éclata en sanglots.
« Arrête donc, pauvre pétasse, lui dit la Cardinale, agacée. Scarabello a raison. Ça suffit maintenant. »
République se couvrit le visage avec la couverture.