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Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres

Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres». Краткое содержание книги:

Ce sixième opus nous plonge plus avant dans ce monde du cirque dont Féval a fait l'un de ses univers de prédilection. Saladin, le «fils» d'Echalot et de Similor, a grandi au sein du cirque de Mme Samayoux. Héritant de la mauvaise nature de son père, il est devenu une crapule. En 1852, il enlève une petite fille, Justine, et la confie à Maman Léo et à Echalot, maintenant en ménage, en prétendant l'avoir trouvée. La mère de l'enfant, Lily, une jeune et belle fille du peuple que son amant avait abandonnée, désespérée de n'avoir pu retrouver sa fille, épouse le richissime duc de Chaves, dans l'idée de mener par la suite, grâce à sa fortune, les recherches nécessaires…
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Elle avait gardé à cette bonne créature un souvenir de reconnaissance et d’affection pourtant; elle s’était dit souvent: je voudrais le retrouver pour le faire heureux.

Et maintenant elle avait peur de Médor.

Cette peur s’expliquera d’un mot, quand nous dirons la pensée qui venait à Lily.

Lily voulait croire aux paroles du marquis de Rosenthal; elle avait besoin d’y croire et Lily se disait:

– Si Médor m’apportait la preuve que tout cela est mensonge?

Pourquoi était-il venu? Pourquoi, depuis qu’il était venu, Lily repoussait-elle avec terreur cette idée qu’elle faisait peut-être un rêve?

À cette question de savoir pourquoi il était venu, ce pauvre bon Médor n’aurait peut-être pas su répondre lui-même d’une façon bien catégorique.

Certes, il ne venait pas chercher une aumône. Était-ce uniquement le désir de voir la Gloriette qui avait guidé ses pas?

Il l’aimait bien assez pour cela. Les quelques jours qu’il avait passés à garder la folie de la jeune mère, couché comme un chien dans le bûcher, formaient la grande page de ses souvenirs. À proprement parler il n’avait vécu ni avant, ni après: ces quelques jours étaient toute sa vie.

Et pourtant il n’était pas venu seulement pour revoir la Gloriette.

Il avait bien cherché depuis quatorze ans. Chercher était devenu chez lui une sorte de manie, car, à mesure que le temps passait, l’impossibilité de trouver se faisait plus évidente.

En gagnant maigrement son pain au métier abandonné d’avaleur de sabres, Médor se figurait qu’il gardait une chance de se trouver tout à coup, en foire, face à face avec Petite-Reine.

Et plus d’une fois, dans le cours de ses pérégrinations, il avait rencontré des fillettes, puis des jeunes filles qui avaient l’âge de Petite-Reine, et auxquelles son imagination prêtait une ressemblance avec l’objet de ses constantes pensées.

Il s’était ingénié alors, il avait interrogé, lui si timide, mais les réponses obtenues avaient toujours fait évanouir son espoir.

Depuis quelques jours, son espoir tenace avait repris le dessus.

En face du lieu qu’il avait choisi pour bâtir sa misérable cabane, sur l’esplanade des Invalides, pour les fêtes du 15 août, s’élevait la pompeuse baraque des époux Canada, les maîtres de la foire.

Ils étaient bonnes gens, nous le savons du reste, et d’ailleurs ils connaissaient Médor comme étant le seul ami du père Justin, le fameux homme de loi dont Médor nettoyait de temps en temps la tanière, quand toutefois le père Justin voulait bien le permettre.

Échalot avait dit souvent à Médor:

– Si l’avalage n’était pas une carrière démolie, nous te prendrions volontiers avec nous, ma vieille, car tu fais pitié dans ton trou; mais l’avalage est fané jusqu’à ce que les caprices de la mode le fassent refleurir un jour ou l’autre, et depuis le jeune Saladin qui mangeait vingt-quatre pouces, la chose a disparu complètement des habitudes du XIXe siècle.

Médor était entré plus d’une fois voir danser mademoiselle Saphir qui, indépendamment de son talent et de sa beauté, l’un et l’autre bien au-dessus de ce qui se montre habituellement en foire, avait produit sur lui une impression indéfinissable.

Il se demandait: à qui donc ressemble-t-elle?

Et comme son idée fixe le tenait toujours, il évoquait le souvenir de la Gloriette.

Mais mademoiselle Saphir ne ressemblait pas à la Gloriette. Une fois Échalot lui dit:

– Madame Canada t’invite à prendre le café noir.

Et pendant qu’on prenait le café, madame Canada s’informa du lieu où perchait maintenant le père Justin. Elle avait besoin de le voir et de le consulter.

– Au sujet de choses, ajouta Échalot, qui sont des mystères et des délicatesses par rapport à notre fille d’adoption dont tu n’as pas besoin d’en connaître le secret ni le bel avenir.

Médor promit de conduire le ménage Canada chez le père Justin. Mais, en regagnant son trou, il se disait:

– Il y a donc un secret! à qui ressemble-t-elle?

La veille du jour où nous sommes, au matin, Médor avait rencontré mademoiselle Saphir qui se rendait, selon son habitude, à la messe de Saint-Pierre-du-Gros-Caillou.

Et vraiment, avec sa toilette simple et presque austère, elle vous avait si bien l’air d’une demoiselle de bonne maison!

Assurément, monsieur le curé, qui avait remarqué sa piété modeste, se serait fâché tout rouge si vous lui aviez dit que sa nouvelle paroissienne était une saltimbanque.

Médor la regarda bien comme il faut, et quand il fut tout seul une idée lui poussa.

– C’est au père Justin qu’elle ressemble, se dit-il tout à coup, non pas au père Justin d’aujourd’hui, mais au crâne jeune homme qui vint, dans les temps, rue Lacuée, n° 5, – à l’homme du château, quoi!

Cette découverte le troubla singulièrement. Il s’en occupa toute la journée, jusqu’à l’heure où sa fièvre changea parce qu’il avait vu le milord basané entrer à la baraque et la Gloriette, toujours jeune et belle, en costume d’amazone, avec un beau jeune homme.

Il était donc venu à l’hôtel de Chaves, non pas seulement pour voir la Gloriette, mais encore pour lui dire: «Je connais une jeune fille, autour de laquelle il y a un secret, et qui ressemble au père de Petite-Reine.»

Mais comment arriver auprès de madame la duchesse de Chaves?

Médor avait au plus haut degré la conscience de sa misère. Entre lui et les Canada, il voyait une distance immense. Jugez de ce que devenait l’intervalle, quand il s’agissait de la noble habitante de ce palais situé rue du Faubourg-Saint-Honoré.

Pendant toute la nuit Médor réfléchit.

Le matin, il se rendit chez le père Justin, non point pour lui faire part de son embarras, car le père Justin et lui ne causaient guère, mais tout uniment pour balayer un peu son taudis.

En balayant le taudis, Médor aperçut le portrait photographié de la Gloriette qui pendait toujours au-dessus du berceau.

Il ne fit ni une ni deux, il le vola et, rendu audacieux par son désir, il pria le père Justin lui-même, lorsque celui-ci rentra, déjà à demi ivre de lui écrire sur un carré de papier l’adresse de madame la duchesse de Chaves, rue du Faubourg-Saint-Honoré.

Ainsi parvint à la Gloriette cet envoi qui était comme un vivant témoignage du passé déjà si lointain.

Elle se regarda elle-même comme s’il y avait eu des années qu’elle ne s’était vue. Pour un instant, l’intervalle qui la séparait de sa jeunesse se voila comme un rêve.

Ce nuage qu’elle tenait dans ses bras et dont les contours indécis semblaient sourire, c’était Petite-Reine.

Elle embrassa Petite-Reine – le nuage.

Et malgré elle, l’exaltation de toute cette grande joie qui l’enivrait naguère tomba.

C’était un symbole: aujourd’hui comme alors, qu’avait-elle entre ses bras sinon un nuage?

Et c’était une menace peut-être. Rien ne le lui disait, mais elle le sentait ainsi.

Il y avait en elle une terreur confuse qui opprimait son allégresse et qui murmurait tout au fond de sa conscience:

– Prends garde!

Ses yeux s’attachaient alors sur ce brouillard souriant dont les contours laissaient deviner Petite-Reine; elle essayait de percer le nuage…

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