Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres
- Автор: Феваль Поль Анри
- Серия: Les Habits Noirs #6
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres». Краткое содержание книги:
Un pareil courant d’idées n’aboutit point, d’ordinaire, au besoin de faire toilette, surtout quand on vit, comme Mme de Chaves, dans une solitude presque absolue.
Pourtant, vers deux heures de l’après-midi, madame la duchesse sonna ses femmes pour s’habiller.
C’étaient deux bonnes personnes, bien dévouées, qui se dirent:
– Il paraît que le comte Hector va venir.
Contre l’habitude, madame la duchesse donna beaucoup de temps et accorda un très grand soin à sa parure. Elle n’était contente de rien. Il fallut recommencer trois fois l’arrangement de sa merveilleuse chevelure qui, les autres jours, se faisait en un tour de main.
Les deux fidèles caméristes se demandèrent:
– Est-ce que ce ne serait plus pour le comte Hector?
Et toutes les deux le plaignirent sincèrement, car c’était un doux et beau jeune homme.
– Faut-il faire atteler? interrogea l’une d’elles.
– Non, répondit madame de Chaves qui se regardait dans sa psyché en disposant les plis de sa robe.
Évidemment elle attendait quelqu’un, et, pour ce quelqu’un, elle voulait être belle.
Les deux caméristes, congédiées, parlèrent de cela longtemps.
Quel était l’heureux mortel?…
Trois heures sonnèrent, puis quatre heures. En tout cas, l’heureux mortel se faisait terriblement attendre.
Un peu avant cinq heures, les deux battants de la porte cochère s’ouvrirent tout grands. C’était monsieur le duc, en chaise de poste, revenant de ce voyage qu’il n’avait point fait.
– Il n’est plus temps, pensèrent les deux femmes de chambre. L’heureux mortel a manqué le coche!
Mais en ce moment, la sonnette de madame la duchesse retentit. Elles s’élancèrent ensemble. Voici ce qui leur fut ordonné.
– Faites savoir à monsieur le duc que je suis un peu souffrante, et que je l’attends chez moi.
– Ah bah! fit la première camériste dans l’antichambre.
– Tiens! tiens! répondit l’autre.
Elles éclatèrent de rire, et s’écrièrent ensemble:
– Par exemple, je n’aurais pas deviné celle-là! Mieux vaut tard que jamais. C’est monsieur le duc qui est l’heureux mortel.
VIII Le Club des Bonnets de soie noir
Dans une de ces rues, froides et tranquilles comme des rues de province, qui avoisinaient l’Observatoire et qui viennent d’être démolies pour le tracé du boulevard Port-Royal, il y avait encore en 1866 un petit café à la devanture décente où se réunissaient le soir quelques bons bourgeois et rentiers de ce quartier savant.
Il s’appelait le café Massenet, du nom de son propriétaire, ancien balayeur au bureau des longitudes et qui posait auprès de ses clients pour un mathématicien démissionnaire.
Monsieur Massenet en avait bien l’air. C’était un homme court, grave, essoufflé, qui fumait sa pipe du matin au soir, en escarpins et en cravate blanche.
Sa femme, qui tenait le comptoir, était âgée, maigre et très longue; elle avait le sourire agréable quoiqu’il lui manquât bon nombre de dents. Celles qui restaient ne valaient pas les défuntes.
Le café Massenet se composait d’un billard, le seul dans Paris où l’on pût voir encore des blouses à filets, d’une assez grande salle, dévolue aux habitués et consommateurs, et d’un salon de médiocre étendue entouré de divans à couverture de cuir éraillé, où «Ces Messieurs» seuls avaient le droit d’entrer.
Le salon de Ces Messieurs était séparé de la salle commune par un couloir assez long, fermé aux deux bouts.
Par surcroît de précaution, la seconde porte qui donnait sur le salon de Ces Messieurs était double: la vraie porte se trouvant défendue par un second battant rembourré.
Vis-à-vis de cette porte une haute fenêtre donnait sur une ruelle déserte, mais, comme Ces Messieurs ne se rassemblaient jamais qu’après la nuit tombée, la fenêtre, toujours close, était en outre défendue par de forts volets.
Ces Messieurs n’étaient pourtant pas des conspirateurs. Les habitués de la salle commune les connaissaient fort bien et prenaient volontiers la demi-tasse avec eux; mais ils avaient des affaires à traiter qui ne regardaient qu’eux-mêmes, et ils se rassemblaient dans ce but. Rien de plus simple.
De compte fait, ils pouvaient être une douzaine. On ne les avait pas vus souvent réunis au grand complet. En tête des plus assidus était monsieur Jaffret ou mieux le bon Jaffret, propriétaire, rue de la Sorbonne, qui faisait un peu l’escompte, d’autres disaient l’usure. Il se rendait tous les après-midi au jardin du Luxembourg pour jeter de la mie de pain aux petits oiseaux, ce qui est, tout le monde vous l’affirmera, la preuve d’un excellent cœur.
Après lui, venait monsieur Comayrol, homme d’affaires, connu par ses lunettes d’or et sa brillante élocution méridionale, le Dr Samuel, philanthrope, qui soignait les pauvres, pourvu qu’on le payât, et un brave bonhomme, désigné sous le nom du «Prince», qui n’avait pas de profession connue.
Les autres allaient et venaient.
Les habitués de la salle commune et du billard à blouses appelaient la réunion de Ces Messieurs Le Club des Bonnets de soie noire, à cause du bon Jaffret et du Prince qui rabattaient volontiers cette coiffure commode sur leurs oreilles, dans la crainte des courants d’air.
Aucun des membres du Club des Bonnets de soie noire n’était jeune, mais Comayrol arborait des gilets d’étudiant et portait ses lunettes d’or d’un air vainqueur qui voulait dire: je suis loin d’avoir renoncé à plaire, et le joli vicomte Annibal Gioja, que nous avons omis de citer, avait des cheveux teints, plus noirs que l’aile du corbeau.
Il était environ sept heures du soir. Dans le petit salon réservé à Ces Messieurs, deux membres seulement du Club des Bonnets de soie noire étaient réunis, à savoir, le Prince, qui portait la coiffure sacramentelle et lisait le Journal des Villes et Campagnes en prenant son gloria, et le Dr Samuel qui ne prenait rien et tournait ses pouces à l’autre bout du divan.
Il est bon de dire tout de suite, afin que ce titre de Prince ne soit pas pris pour un sobriquet, que le bonhomme occupé à lire son journal était tout simplement le fils du malheureux Louis XVII.
Sa figure éminemment débonnaire et affectant la courbe bourbonienne aurait suffi à indiquer son illustre origine s’il n’eût porté, dans une vaste serviette qu’il avait toujours en poche, une collection de preuves à faire dresser les cheveux: lettres du pape, lettres de Louis-Philippe, lettres de M. le duc de La Rochefoucauld, lettres de la femme du geôlier Simon, lettres de Charles-Albert, lettres de Talleyrand, lettres de Chateaubriand, de Lamartine, du général Cavaignac, de monsieur Gisquet, lettres de tout le monde.
Plus des attestations, des procès-verbaux, des extraits de registres, le testament de son infortuné père, mort sous le nom de duc de Richemond, et la liste de plus de cent familles nobles de Paris et de province prêtes à prendre les armes au premier appel de sa voix légitime.
Ces diverses pièces avaient déjà servi à plusieurs «princes».
Les gens qui connaissaient peu ou prou les affaires des Habits Noirs disaient que ce brave bonhomme était, pour le moins, le cinquième fils de Louis XVII, les quatre autres ayant fini malheureusement, dans l’exercice de leurs fonctions, au service de la compagnie.