Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres
- Автор: Феваль Поль Анри
- Серия: Les Habits Noirs #6
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres». Краткое содержание книги:
Chaque fois qu’il en mourait un, on cherchait une honnête figure aquiline à front fuyant, plantée sur un torse bien nourri, on rassemblait les pièces éparpillées du dossier, et le nouvel héritier de la couronne de France apparaissait à l’horizon, selon le dicton historique: le roi est mort, vive le roi!
Bien que les Habits Noirs fussent considérablement déchus, à l’époque où se passe notre histoire, ils trouvaient encore moyen de faire çà et là quelques petites affaires, et le fils de Louis XVII était pour eux un outil indispensable.
On exciterait l’incrédulité en additionnant les chiffres fournis par les innombrables extorsions opérées, dans les faubourgs Saint-Germain de Paris et des départements, à l’aide de cette imposture qui a eu plus de têtes que l’hydre de Lerne: l’existence d’un fils de Louis XVI, échappé de la prison de l’Abbaye.
Les Habits Noirs, toujours ingénieux, avaient inventé le fils de ce fils pour la commodité des dates.
Le Club des Bonnets de soie noire, nous sommes bien forcé de l’avouer, était tout ce qui restait de cette terrible association, remontant à Fra Diavolo et qui, sous le règne du Colonel, avait effrayé l’Europe par tant de drames sanglants.
Les derniers Habits Noirs étaient Ces Messieurs ou plutôt Ces Messieurs formaient le conseil de maîtrise des derniers Habits Noirs, car vous eussiez encore trouvé dans les bas-fonds de Paris bon nombre d’affiliés du Fera-t-il jour demain. Et, quand il s’agissait de mettre à exécution quelque razzia bien organisée, les manœuvriers ne manquaient pas à ces vénérables directeurs.
– Il paraît, dit le Prince, que l’empereur Alexandre va changer l’uniforme de ses lanciers, là-bas, en Moscovie.
Le Dr Samuel s’obstinait à tourner ses pouces et ne répondit pas. Le Prince continua sa lecture. Au bout de dix minutes, il reprit:
– Il paraît que ces fusils à aiguille de Sadowa étaient déjà exposés au palais de l’Industrie en 1855. Les ingénieurs qui sortent de l’École polytechnique avaient déclaré que ça ne valait rien du tout. Les Prussiens en ont fait fabriquer parce qu’ils n’ont pas d’élève de l’École polytechnique.
– Ça court les rues, gronda le Dr Samuel, vieil homme très laid et de méchante figure, l’École polytechnique n’en fait pas d’autres. J’étais un jour à Saint-Malo où les Ponts et Chaussées venaient de construire une jetée qui coûtait je ne sais plus combien de millions. La mer était grosse, un trois-mâts hollandais dérivait sur la jetée que l’École avait déclarée chef-d’œuvre. Tout le monde était là, du haut des remparts, à plaindre le trois-mâts et à dire: «Le malheureux va se briser en pièces!» Il donna contre la jetée en plein, et savez-vous ce qui arriva?
– Non, dit le Prince dont les petits yeux s’écarquillèrent curieusement.
– Le Hollandais n’eut pas de mal, continua le Dr Samuel, mais la jetée de l’École polytechnique s’effondra et tomba dans l’eau où elle est encore, et plus chef-d’œuvre que jamais!
Le Prince resta d’abord immobile, puis il battit des mains en poussant un large éclat de rire.
– Ah! fit-il, je comprends! je comprends! On en met dans les journaux qui ne sont pas si drôles que celle-là!
Il regarda le docteur par-dessus son pince-nez et ajouta en baissant la voix:
– Il paraît qu’il fera jour, cette nuit?
– Il paraît, répéta Samuel.
Et tous les deux rentrèrent dans le silence.
Pendant ce silence, un bruit léger se fit du côté de la fenêtre. On eût dit que quelqu’un en caressait, au-dehors, les contrevents épais.
Nos deux compagnons prêtèrent l’oreille, mais le bruit cessa au bout d’un moment.
– Est-ce que vous étiez du temps des moines de la Merci, vous docteur? demanda tout à coup le Prince.
– Oui, répondit Samuel.
– Vous avez vu tout ce qu’on raconte des souterrains, là-bas, du côté de Sartène, en Corse? Les Habits Noirs étaient des lapins à ces époques-là. Moi, je suis nouveau et je n’ai pas encore eu la chance de partager dans une vraie affaire.
– Il n’y a plus de vraies affaires, dit Samuel avec humeur.
– Avez-vous connu Toulonnais-l’Amitié, vous?
– Oui, répondit encore Samuel qui, cette fois, cessa de tourner ses pouces, j’ai connu monsieur Lecoq, on n’en fait plus comme cela… et j’ai connu le comte Corona, J. -B. Schwartz, le Colonel, et Marguerite de Bourgogne, – une rude femme, mais après cela, plus rien!
– C’est égal, dit le Prince, vous devez avoir de jolies économies. Mais pourquoi diable avez-vous choisi cet oiseau d’Annibal Gioja pour lui donner le Scapulaire?
Samuel haussa les épaules.
– S’il venait un homme…, commença-t-il.
Il s’arrêta et acheva entre ses dents:
– Il n’y a plus d’hommes!
Le Prince était en appétit de causer.
– Vous avez pourtant Jaffret, dit-il; c’est un garçon d’un million et demi pour le moins, sans que ça paraisse.
– Jaffret est riche, approuva laconiquement le docteur.
– Vous avez monsieur Comayrol qui a la langue bien pendue. Samuel fit un geste de dédain.
– Nous sommes vieux, dit-il, on ne peut être et avoir été.
– Bah! fit le fils de Louis XVII, votre fameux Colonel avait 107 ans!
À ce moment une voix retentissante sonna dans le corridor.
– Un petit punch au kirsch pour nous deux le bon Jaffret, commanda-t-elle. Est-ce que tous nos amis sont arrivés?… deux seulement! Ah! les paresseux! S’il vient un quidam demander monsieur Jaffret, propriétaire, de la part du nommé Amédée Similor, faites-le entrer, hé!
La porte s’ouvrit et Comayrol junior, ancien premier clerc de l’étude Deban, montra ses flamboyantes lunettes d’or.
Dans un autre récit [4], nous avons pu apprécier la belle prestance et les talents de Comayrol. Il n’y avait pas en lui, peut-être, l’étoffe d’un Premier ministre, mais c’était du moins un chef de bureau très distingué. Son âge, un peu plus que mûr, tenait abondamment les promesses de sa trentième année: il était chauve avec ostentation, il était gras et, malgré le proverbe des gens du Midi qui dit: ceux qui engraissent sont morts, il se portait à merveille.
Toujours bien tenu, du reste, linge blanc, bagues aux doigts et chaîne de montre magnifique ruisselant sur un gilet de velours qui lançait des rayons.
Avec le temps, le contraste avait augmenté entre lui et le bon Jaffret, douce créature. Jaffret marchait, humble, tremblotant, chauve aussi, mais ramenant quelques mèches honteuses sur le sommet de son crâne pointu.
– Je vous présente le plus joli sac de la confrérie, dit Comayrol qui entra tenant Jaffret par la main. Quand nous n’aurons plus rien à mettre sous la dent, je proposerai une affaire au conseil, ce sera d’aller voir un peu s’il fait jour dans le coffre-fort de notre bon Jaffret!
Le Prince qui s’était levé, éclata de rire bonnement, et le Dr Samuel lui-même se dérida.
Mais Jaffret fit un pas en arrière et dit avec une irritation sénile:
[4] Voir Les Habits Noirs, premier tome de la série.