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Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]

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A travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
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— « Après. »

— « Je vais te parler franchement », reprit Antoine, dès qu’il eut vérifié qu’ils étaient seuls. « Je n’aurais jamais levé le petit doigt pour la faire partir, la pauvre vieille. Mais, j’avoue que son entêtement à vouloir s’en aller m’a rendu un fier service. Sa présence ici aurait singulièrement compliqué ma nouvelle organisation de vie… C’est quand elle a compris que Gise était bien décidée à vivre en Angleterre, qu’elle s’est mis en tête d’entrer à l’Asile. Gise avait bien proposé d’emmener sa tante là-bas, et de l’installer auprès d’elle… Mais, non : elle avait cette idée fixe : l’Asile… Tous les jours, à la fin du déjeuner, elle croisait sur la table ses mains de squelette, et elle commençait sa litanie, en branlant son petit front : “Je te l’ai déjà dit, Antoine… Dans l’état où je suis… Je ne veux pas être à charge, moi… À soixante-huit ans, dans l’état où je suis…” Tu la vois d’ici, hein ? Cassée en deux, le menton sur la nappe, avec ses paumes ridées qui balayaient les miettes, et sa voix chevrotante : “Dans l’état où je suis…” Je répondais : “Oui, oui, on verra… Nous en reparlerons…” Et puis, ma foi, — pourquoi ne pas le dire ? — ça simplifiait tellement les choses… J’ai fini par céder… Tu ne trouves pas que j’ai eu tort, dis ?… J’ai, d’ailleurs, tenu à ce que tout se fasse le mieux possible… D’abord, j’ai payé le prix fort, le tarif de luxe, pour qu’elle ait toutes ses aises. Je lui ai choisi moi-même deux pièces communicantes, que j’ai fait remettre à neuf, et où j’ai fait transporter le mobilier de son ancienne chambre, pour qu’elle soit le moins dépaysée possible. Dans ces conditions-là, ce n’est plus tout à fait l’épave qu’on a mise à l’asile, tu ne trouves pas ? Elle est comme une petite rentière dans une pension de famille… »

Il fixait sur son frère un regard insistant. Sans doute fut-il soulagé par le coup d’œil approbatif de Jacques, car il sourit aussitôt :

— « Et voilà », ajouta-t-il gaiement. « Mais il ne faut pas être dupe de soi-même… Je ne te cache pas que, du jour où elle a été partie, je me suis trouvé bigrement débarrassé ! »

Il se tut, et reprit sa fourchette. Depuis quelques minutes, tout à son récit, il avait cessé de manger.

Maintenant, le front incliné, il désarticulait adroitement sa cuisse de canard. Il avait l’air attentif ; mais il était visible que cette attention portait sur une autre chose que sur le travail de ses doigts.

XVII

— « Je pense à tes douze millions de travailleurs », dit-il, tout à coup. « Alors, quoi ? Tu es maintenant inscrit au parti socialiste ? »

Il avait gardé la tête baissée. Il ne la redressa même pas lorsqu’il leva les prunelles pour dévisager son frère.

Jacques éluda cette question précise par un signe de tête qui pouvait être affirmatif. (En fait, il n’avait que depuis quelques jours obtenu sa carte du Parti. C’était seulement devant la menace européenne, qu’il avait renoncé à son indépendance, et senti la nécessité d’adhérer à l’Internationale socialiste, seul mouvement assez actif, assez nombreux, pour lutter efficacement contre la guerre.)

Antoine lui passa la salade, et insinua, négligemment :

— « Es-tu bien sûr, mon cher, que ta vie actuelle, dans ces milieux… politiques, soit vraiment celle qui correspond le mieux… aux besoins de ton intelligence ? à tes dispositions littéraires ? à ta véritable nature, enfin ? »

Jacques reposa rudement le saladier sur la table :

« Le malheureux », songea-t-il : « il prend de plus en plus le ton prudhommesque de Père… »

Antoine s’efforçait visiblement de garder un ton détaché, impartial. Il hésita, et finit par préciser :

— « Au fond : crois-tu vraiment que tu étais né pour faire un révolutionnaire ? »

Jacques regarda son frère. Il sourit amèrement, sans répondre tout de suite. Son visage s’assombrissait progressivement.

— « Ce qui a fait de moi un révolutionnaire », dit-il enfin — et ses lèvres tremblaient — « c’est d’être né ici, dans cette maison… C’est d’avoir été un fils de bourgeois… C’est d’avoir eu, tout jeune, le spectacle quotidien des injustices dont vit ce monde privilégié… C’est d’avoir eu, dès l’enfance, comme un sentiment de culpabilité… de complicité ! Oui : la sensation cuisante que, cet ordre de choses, tout en le haïssant, j’en profitais ! »

Il arrêta du geste la protestation d’Antoine :

— « Bien avant de savoir ce que c’était que le capitalisme, avant même d’en connaître le mot, à douze ans, à treize ans, rappelle-toi : j’étais en révolte contre le monde où je vivais, celui de mes camarades, de mes professeurs… le monde de Père, et de ses bonnes œuvres ! »

Antoine, songeur, brassait et rebrassait la salade.

— « Mon Dieu, un monde qui a ses vices de construction, ça, je suis le premier à le reconnaître », confessa-t-il, avec un petit ricanement de complaisance ; « mais un monde qui, par la force de l’habitude, tourne à peu près, malgré tout, sur son axe archi-rodé… Il ne faut pas être si sévère… Un monde qui a aussi ses vertus, ses devoirs, sa grandeur… Et ses commodités ! » ajouta-t-il, de cet air bon enfant qui, plus encore que ses paroles, indisposait son frère.

— « Non, non », fit Jacques, d’une voix frémissante. « Le monde capitaliste est in-dé-fen-dable ! Il a établi entre les hommes des rapports absurdes, inhumains !… C’est un monde où toutes les valeurs sont faussées, où le respect de la personne n’a plus aucune place, où l’intérêt est l’unique mobile, où le rêve de tous est de s’enrichir ! Un monde où les puissances d’argent détiennent un pouvoir monstrueux, trompent l’opinion par une presse à leur solde, et asservissent l’État lui-même ! Un monde où l’individu, le travailleur, est réduit à zéro ! Un monde… »

— « Alors », interrompit Antoine, que la colère gagnait aussi, « selon toi, le travailleur ne profiterait en rien de la production du monde moderne ? »

— « Dans quelle pitoyable proportion en profite-t-il ? Non ! les seuls qui en profitent, ce sont les patrons et leurs actionnaires, ce sont les grands banquiers, les grands industriels… »

— « … que tu te représentes, naturellement, oisifs et jouisseurs, engraissés de la sueur du peuple et sablant le champagne avec des filles de joie ? »

Jacques ne daigna même pas hausser les épaules.

— « Non ! Que je me représente bien tels qu’ils sont, Antoine… Du moins, tels que sont les meilleurs d’entre eux. Nullement oisifs : au contraire ! Mais jouisseurs, ah oui ! Menant une vie qui est, à la fois, laborieuse et opulente — joyeusement laborieuse, et insolemment opulente ! Une vie comblée, parce qu’elle réunit toutes les jouissances possibles : toutes les joies, tous les amusements, que procurent le travail intelligent, la lutte sportive contre la concurrence, et la combine, et le jeu, et la réussite ; toutes les satisfactions qu’on tire du gain, de la considération sociale, de la domination sur les hommes et sur la matière !… Une vie de privilégiés, enfin !… ça, le nieras-tu ? »

Antoine se taisait. « Éloquence ! » ronchonnait-il, à part lui. « Il pérore, l’imbécile !… Il se gargarise de lieux communs !… » Toutefois, il sentait bien que son agacement l’empêchait d’être tout à fait équitable ; et que les problèmes soulevés par les divagations de son frère n’étaient pas négligeables. « Problèmes », pensait-il, « beaucoup plus difficiles, que Jacques, et les simplistes de son espèce, ne l’imaginent… Problèmes d’une complexité infinie, auxquels devraient s’atteler, non pas des utopistes humanitaires, mais des savants, de grands esprits sans passion, rompus aux méthodes scientifiques… »

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