Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #1
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304325
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
— « Oh, moi… », murmura-t-elle, en s'en allant.
— « Remettons la petite dans le lit », proposa Antoine au médecin. « Comme tout à l'heure. Soutenez la jambe. Enlevez le traversin ; la tête à plat. Maintenant, le moment est venu d'organiser un appareil… Donnez-moi cette serviette. Et la ficelle du paquet. Nous allons improviser un extenseur. Faites passer la corde entre les barreaux. Bien. C'est commode, ces lits de fer. Maintenant, un poids. N'importe ! Ce pot. Non, voilà mieux : ce fer à repasser. Il y a tout ce qu'il faut ici. Mais oui, donnez. Là ! Demain, nous perfectionnerons. En attendant, ça va suffire à faire un peu d'extension… N'est-ce pas votre avis ? »
Le médecin ne répondit pas. Il regardait Antoine, fixement, comme Marthe dut regarder le Sauveur lorsque Lazare se fut dressé hors du cercueil. Ses lèvres s'entrouvrirent. Il balbutia seulement :
— « Puis-je… ranger votre trousse ? » Et, dans cette voix timide, résonnait un tel besoin de servir, de se dévouer, qu'Antoine en éprouva l'enivrement des chefs. Ils étaient seuls. Il alla vers le jeune homme et plongea son regard dans le sien.
— « Vous êtes un chic type, mon petit. »
L'autre en perdit le souffle. Antoine, plus intimidé encore que son jeune confrère, ne lui laissa pas le temps de répondre.
— « Maintenant, rentrez chez vous, mon cher. Il est tard. Nous n'avons pas besoin d'être deux ici. » Il hésita : « Je crois pouvoir dire qu'elle est sauvée. Je crois. Cependant, à tout hasard, je passerai la nuit, là, si vous permettez », continua Antoine, « car je n'oublie pas que c'est votre malade. Parfaitement. Je suis intervenu d'urgence parce que l'indication était formelle. N'est-ce pas ? Mais, dès demain, je laisse la petite entre vos mains. Et sans inquiétude : ce sont de très bonnes mains. » Tout en parlant, il avait reconduit le médecin jusqu'à la porte. « Voulez-vous repasser vers midi ? » ajouta-t-il. « Je reviendrai après l'hôpital ; nous conviendrons ensemble du traitement. »
— « Maître, je… je suis trop heureux d'avoir pu… »
C'était la première fois qu'Antoine s'entendait saluer comme un « maître ». Il huma tout entière cette bouffée d'encens, et, spontanément, il tendit au jeune homme ses deux mains. Il se ressaisit aussitôt :
— « Je ne suis pas un maître », dit-il d'une voix altérée. « Un élève, mon cher, un apprenti : un simple apprenti. Comme vous. Comme les autres. Comme tout le monde. On essaye, on tâtonne… On fait ce qu'on peut ; et c'est déjà bien. »
Antoine avait désiré, avec une sorte d'impatience, le départ du jeune médecin. Pour être seul ? Cependant, lorsqu'il entendit le pas de la jeune femme qui revenait, son visage s'anima.
— « Vous n'allez donc pas vous coucher, vous ? »
— « Non, docteur. »
Il n'insista pas.
La malade geignait ; elle eut un hoquet et cracha.
— « Bien ça, Dédette ! » fit-il ; « très bien ! » Il prit le pouls. « Cent vingt. De mieux en mieux. » Il regarda la femme, sans sourire : « Cette fois, je crois vraiment que nous avons le dessus. »
Elle ne dit rien ; il sentit qu'elle croyait en lui. Il ne savait comment entamer la conversation qu'il souhaitait.
— « Vous avez été bien courageuse », reprit-il. Et, comme toujours lorsqu'il était intimidé, il alla de l'avant : « Qu'est-ce que vous êtes, ici ? »
— « Moi ? Rien. Une voisine. Pas même une amie. C'est parce que j'habite l'appartement du cinquième. »
— « Mais alors, qui est la mère de l'enfant ? Je n'y comprends rien. »
— « Je crois que la mère est morte. C'était une sœur d'Aline. »
— « Aline ? »
— « La bonne. »
— « La vieille dont les doigts tremblaient ? »
— « Oui. »
— « Alors, l'enfant n'est pas du tout parente des Chasle ? »
— « Non. C'est une nièce qu'Aline élève ici ; aux frais de M. Jules, bien entendu. »
Ils parlaient à mi-voix, légèrement penchés l'un vers l'autre, et Antoine voyait de tout près les lèvres, les joues, cette chair éclatante, à laquelle la fatigue ajoutait une sorte de charme. Il se sentait à la fois déprimé et fiévreux, sans résistance contre ses instincts.
La fillette commençait à s'agiter dans son sommeil. Ils s'approchèrent ensemble du lit. La petite entrouvrit et referma les yeux.
— « C'est peut-être la lumière qui la gêne », dit la jeune femme, en prenant la lampe pour la placer en retrait. Puis, elle revint au chevet de la malade afin d'essuyer le petit front où perlait la transpiration. Et, comme elle se penchait, Antoine, qui la suivait des yeux, eut un choc : en ombre chinoise, sous l'étoffe du peignoir, il apercevait le corps de la jeune femme avec une précision aussi troublante que si elle se fût tout à coup trouvée nue devant lui. Il retenait son souffle ; il regardait, avec une sensation de brûlure au fond des yeux, le sein, dans la demi-lumière, s'abaisser et se relever mollement, au rythme de l'haleine. Les mains d'Antoine, glacées tout à coup, se crispèrent. Jamais il n'avait désiré aucune créature avec cette soudaine frénésie.
— « Mademoiselle Rachel… », chuchota quelqu'un.
Elle se releva :
— « C'est Aline qui voudrait venir près de sa petite. »
Elle souriait et semblait intercéder pour la bonne. Il était dépité de la venue d'un tiers ; mais il n'osa pas refuser.
— « Vous vous appelez Rachel ? » balbutia-t-il. « Oui, oui : qu'elle entre. »
C'est à peine s'il vit la vieille s'agenouiller au bord du lit. Il s'approcha d'une des fenêtres ouvertes ; ses tempes bourdonnaient ; aucune fraîcheur n'entrait du dehors ; au-dessus des toits, le clignement de quelques éclairs lointains blêmissait par instants le ciel. Il s'aperçut alors de sa fatigue ; il était resté debout trois ou quatre heures de suite. Il chercha un siège pour s'asseoir. Entre les croisées, deux matelas d'enfant, posés à même le carrelage, formaient une sorte de divan. Ce devait être la couchette habituelle de Dédette, et la chambre devait être celle d'Aline. Il se laissa tomber sur ce grabat, appuya le dos au mur, et de nouveau, ce fut comme s'il se livrait sans défense à sa convoitise : apercevoir encore une fois, dans la transparence du peignoir, le ferme contour du sein, sa palpitation ! Mais Rachel n'était plus placée dans la lumière.
— « Est-ce que la petite n'a pas remué la jambe ? » murmura-t-il, sans se lever. Elle fit un pas vers le lit, et tout son corps ondula sous l'étoffe.
— « Non. »
Les lèvres d'Antoine étaient desséchées, et il sentait toujours cette brûlure au fond des yeux. Il ne savait comment faire avancer Rachel devant la lampe.
— « Est-elle toujours aussi pâle ? »
— « Un peu moins. »
— « Mettez-lui la tête bien droite, voulez-vous ? À plat, et droite… »
Alors elle s'engagea dans la zone éclairée, mais ne fit que passer entre le foyer lumineux et Antoine. Cette seconde suffit à déchaîner de nouveau son désir. Il fut obligé de fermer les yeux, d'écraser son dos contre la muraille ; il restait là, les dents serrées, s'efforçant de garder les paupières closes sur sa secrète vision. L'odeur des grandes villes pendant l'été — ce relent fait de fumée, de crottin, de poussière d'asphalte — rendait l'air irrespirable. Les mouches frappaient l'abat-jour comme des balles et venaient harceler le visage moite d'Antoine. De temps à autre, le tonnerre continuait à gronder sur la banlieue.
Peu à peu, la chaleur, la fièvre, l'excès même de son trouble, triomphèrent de ses forces : il ne s'aperçut pas de la torpeur qui s'emparait de lui ; ses muscles se détendirent, ses épaules s'abandonnèrent contre le mur : il dormait.
Il fut tiré de son sommeil par une sollicitation particulière ; et, sans sortir d'une demi-somnolence, il eut l'impression d'éprouver quelque chose d'agréable. Il demeura un long moment dans cet état de confuse béatitude, avant de discerner par quelle partie de son corps, par quel point de sa frontière, s'insinuait cette tiède sensation de bien-être. Par sa jambe. Au même instant, il prit conscience que quelqu'un était venu s'asseoir près de lui ; que cette chaleur contre sa cuisse émanait d'un corps vivant ; que ce corps, cette chaleur étaient de Rachel ; et que ce qu'il éprouvait était en réalité un plaisir sensuel, lequel s'amplifiait encore depuis qu'il en avait constaté la source. La jeune femme avait dû glisser contre lui en dormant. Il eut la présence d'esprit de ne faire aucun geste. Il s'éveilla tout à fait. Le contact des deux cuisses s'établissait, à travers les étoffes, par une surface moins large que la main, où toute la sensibilité d'Antoine se trouvait pour l'instant concentrée. Il demeurait haletant, immobile, prodigieusement lucide, et puisant dans la confusion de leurs deux chaleurs une volupté plus irritante que dans le plus prolongé des baisers.