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Les mailles du réseau

Электронная книга - «Les mailles du réseau». Краткое содержание книги:

Bienvenue dans les années 2020 !Multinationales toutes-puissantes, complots terroristes, réseaux informatiques, réveil du tiers-monde, ingénierie génétique, retour en force de l’irrationnel, sida, torture, intox, chantage atomique… Toute ressemblance avec la Terre que vous connaissez n’est pas une pure coïncidence.Citoyenne de ce monde dément, Laura Webster a su s’adapter, trouver l’équilibre entre réalité et virtuel. Mais quand elle se retrouve impliquée malgré elle dans le meurtre du représentant d’un État-pirate, une course contre la mort s’engage pour échapper aux mailles du réseau.
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— Je suis de Manchester, dit Mme Singh. Il y avait malgré tout de meilleures possibilités ici. » Elle tourna poliment le dos à Laura tandis que cette dernière se débarrassait du jean et du corsage trempés. Elle s’enveloppa dans un sari trop large de poitrine et trop serré à la taille. Le drapé la confondait. Mme Singh l’aida à le plisser et l’agrafer.

Laura se peigna devant la glace. Ses yeux irrités par les gaz ressemblaient à des billes marbrées. Mais le magnifique sari lui donnait une allure hallucinée de majesté sanscrite parfaitement exotique. Si seulement David était là… Elle se sentit brutalement submergée par une vague de choc culturel, intense et nauséeuse, une impression de déjà vu qui la vrillait comme un coup de poignard.

Elle raccompagna Mme Singh dans la pièce principale, froufroutante et pieds nus. Les enfants rirent et Singh lui sourit. « Oh ! Très bien, madame. Vous aimeriez boire quelque chose ?

— Un petit whisky serait pas de refus.

— Pas d’alcool.

— Vous avez une cigarette ? » lâcha-t-elle étourdiment. Ils eurent l’air outré. « Pardon… », marmonna-t-elle, en se demandant pourquoi elle avait dit ça. « Très aimable à vous de m’héberger et tout ça… »

Mme Singh hocha modestement la tête. « Je devrais descendre vos habits à la laverie. Seulement, avec le couvre-feu, c’est impossible. » L’aîné des garçons apporta à Laura une boîte de jus de goyave glacé. Ça avait un goût de crachat sucré.

Ils s’assirent sur le divan. La télé était allumée sur la chaîne gouvernementale, en sourdine. Un journaliste chinois était en train d’interviewer le cosmonaute, qui était toujours en orbite. Celui-ci exprimait une confiance sans limites dans les autorités. « Vous aimez le cari ? s’enquit Mme Singh, anxieuse.

— Je ne peux pas rester, dit Laura, surprise.

— Mais il le faut !

— Non. Ma compagnie a voté. C’est un choix politique. Nous allons tous en prison. »

Les Singh n’étaient pas surpris mais parurent malheureux et troublés. Elle les plaignit sincèrement. « Mais pourquoi, Laura ? demanda Mme Singh.

— Nous sommes venus ici pour traiter avec le Parlement. Nous n’avons rien à faire de ces histoires de loi martiale. Nous sommes désormais des ennemis de l’État. Nous ne pouvons plus collaborer avec vous. »

Singh et son épouse conversèrent rapidement tandis que les enfants, assis par terre, les observaient avec de grands yeux graves. « Vous restez en sécurité ici, madame, dit finalement Singh. C’est notre devoir. Vous êtes une hôte de marque. Le gouvernement comprendra.

— Ce n’est pas le même gouvernement, dit Laura. East Lagoon… tout ce secteur est à présent en zone d’émeutes. On s’entre-tue, là-bas. Je l’ai vu de mes propres yeux. L’aviation vient de tirer un missile sur nos possessions. Et peut-être de tuer aussi certains de mes amis, je n’en sais rien. »

Mme Singh pâlit. « J’ai entendu l’explosion – mais la télé n’en parle pas… » Elle se tourna vers son mari qui fixait le tapis, l’air morose. Ils reprirent le dialogue et Laura intervint.

« Je n’ai aucun droit de vous attirer des ennuis. » Elle se leva. « Où sont mes sandales ? »

Singh se leva à son tour. « Je vous accompagne, madame.

— Non, dit Laura. Vous feriez mieux de rester ici pour garder votre appartement. Écoutez, les portes sont défoncées en bas, au cas où vous n’auriez pas remarqué. Ces antitravaillistes ont investi notre comptoir – ils pourraient fort bien s’aventurer ici, quand ça leur chantera, et prendre tout le monde en otage. Ils croient à ce qu’ils font, travail, ou antitravail, ou je ne sais trop quoi. Et la mort non plus ne leur fait pas peur.

— Moi non plus, la mort ne me fait pas peur », insista Singh, catégorique. Son épouse se mit à lui crier après. Laura retrouva ses sandales – le bébé jouait avec, derrière le canapé. Elle les enfila.

Cramoisi, Singh sortit comme un fou de l’appartement. Laura l’entendit dans le hall, crier et marteler les portes à coups de badine. « Que se passe-t-il ? » demanda-t-elle.

Les deux autres gosses se précipitèrent vers leur mère, l’étreignirent, enfouissant leur visage dans sa tunique. « Mon mari dit que c’est lui qui vous a sauvée, vous, une célébrité de la télévision, que vous aviez l’air d’un petit chat perdu tout trempé. Et que vous avez rompu le pain sous son toit. Et qu’il ne va pas laisser une femme étrangère sans défense aller se faire tuer dans les rues comme une espèce de chienne de paria.

— Il a un certain génie expressif, à sa manière…

— Peut-être que ça explique son comportement, observa Mme Singh dans un sourire.

— Je ne crois pas qu’ouvrir une boîte de jus de goyave puisse franchement être assimilé à “rompre le pain”.

— Pas de goyave. De cachiman. » Elle tapota la tête de sa petite fille. « C’est un brave homme. Il est honnête, il travaille très dur, et il n’est pas stupide, ni mesquin. Et il ne nous frappe jamais, moi ou les enfants.

— C’est très gentil », dit Laura.

Mme Singh la regarda droit dans les yeux. « Je vais vous dire une chose, Laura Webster, parce que je n’ai pas envie de vous voir gâcher la vie de mon homme. Simplement parce que vous êtes une politicienne et qu’il ne compte pas pour grand-chose.

— Je ne suis pas une politicienne, protesta Laura. Je ne suis qu’une femme normale, comme vous.

— Si vous étiez comme moi, vous seriez chez vous, avec votre famille. »

Singh entra en coup de vent, saisit Laura par le bras et la traîna dans le couloir. D’un bout à l’autre, des portes s’étaient ouvertes, et le passage était encombré d’une foule d’indiens furieux et perplexes, qui gesticulaient en sous-vêtements. Quand ils la virent, ils rugirent de surprise.

En quelques secondes, tous se pressaient autour d’elle. « Namaste, namaste », le salut indien, buste incliné, mains jointes, paume contre paume. Certains touchaient respectueusement l’extrémité de son sari. Tumulte général. « Mon fils ! mon fils ! ne cessait de crier un homme en anglais. Il est au PAT, mon fils ! »

Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent et ils la fourrèrent à l’intérieur. Ils s’entassèrent dans la cabine et les autres coururent vers l’escalier. La cabine descendit lentement dans un grincement de câbles, bondée comme un autobus en surcharge.

Quelques minutes plus tard, ils l’avaient propulsée dans la rue. Laura ne savait plus très bien comment était venue la décision ou même si quelqu’un l’avait prise consciemment. À tous les étages, les fenêtres avaient été grandes ouvertes et, du haut en bas, les gens criaient dans la touffeur spongieuse de l’après-midi. Ils étaient de plus en plus nombreux à se déverser dehors – une marée humaine. Sans colère, dans le calme, comme des soldats en permission ou des gamins sortant de l’école – se regroupant, criant, se donnant mutuellement des claques sur l’épaule.

Laura prit Singh par la manche. « Écoutez, je n’ai pas besoin de tout ce…

— C’est le peuple », marmonna Singh. Il avait l’œil vitreux et extatique.

« Laissez-la parler ! s’écria un type en jubba rayée. Laissez-la parler ! »

Le cri se répandit. Deux gamins roulèrent une poubelle au milieu de la rue et l’installèrent comme un piédestal. Ils la hissèrent dessus. Tonnerre d’applaudissements. « Silence, silence… »

Soudain, tous les regards étaient braqués sur elle.

Laura éprouva une terreur si absolue qu’elle manqua s’évanouir. Dis quelque chose, idiote – vite, avant qu’ils te tuent. « Merci à tous d’essayer de me protéger », couina-t-elle. Ils l’ovationnèrent, sans comprendre, simplement ravis qu’elle puisse parler, comme n’importe qui.

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