Purgatoire des innocents
- Автор: Giébel Karine
- Год: 2013
- Язык: французский
- Год: Éditions Fleuve Noir
- ISBN: 978-2265097841
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Purgatoire des innocents». Краткое содержание книги:
— Ces paroles te font-elles tressaillir, charmante pèlerine ? l’interrompt papa.
— N… non.
— Eh bien dans ce cas, continue.
— … au bout d’un des côtés du cloître, un escalier se présente enfin, le moine me fait passer devant lui, et comme il s’aperçoit d’un peu de résistance : « Double catin, dit-il avec colère et changeant aussitôt le patelin de son ton contre l’air le plus insolent, t’imagines-tu qu’il soit temps de reculer ? Ah ! ventrebleu, tu vas bientôt voir s’il ne serait peut-être pas plus heureux pour toi d’être tombée dans une retraite de voleurs qu’au milieu de quatre récollets. »
Sentant poindre le danger, Jessica s’arrête, s’excusant d’une quinte de toux.
— Quelque chose te dérange, ma colombe ?
— Non.
— Tu sais ce que veut dire le mot catin ?
— Oui. C’est une… une prostituée.
Papa émet un petit sifflement d’admiration.
— Je vois que je suis en présence d’une jeune fille cultivée qui a dû lire ses classiques. Qu’attends-tu pour continuer, ma chérie ?
— … la porte s’ouvre, et je vois autour d’une table trois moines et trois jeunes filles, tous six dans l’état du monde le plus indécent ; deux de ces filles étaient entièrement nues, on travaillait à déshabiller la troisième et les moines à fort peu de chose près étaient dans le même état…
Elle sent son visage s’empourprer lorsqu’elle se souvient que Raphaël et William peuvent l’entendre. Pourtant, elle poursuit, bravement.
— « Mes amis, dit Raphaël en entrant, il nous en manquait une, la voilà ; permettez que je vous présente un véritable phénomène ; voilà une Lucrèce qui porte à la fois sur ses épaules la marque des filles de mauvaise vie et là, continua-t-il en faisant un geste aussi significatif qu’indécent… là, mes amis, la preuve certaine d’une virginité reconnue. » Les éclats de rire se firent entendre de tous les coins de la salle à cette réception singulière…
Avec son index, Sandra effleure l’écran, l’image en noir et blanc, de bien piètre qualité.
Bercée par les mots de Sade, dans la bouche d’une enfant, elle touche le visage abîmé de Raphaël. Elle sait qu’elle retournera le voir. Qu’elle ne pourra pas s’en empêcher.
Il l’attend, elle en est sûre.
Elle l’attendait depuis si longtemps. Ne l’espérait plus.
Les yeux lui brûlent, mais Jessica poursuit inlassablement la lecture de ce texte étrange.
— On me fit donc entendre aussitôt que je fus au milieu de ce cercle effroyable, que ce que j’avais de mieux à faire était d’imiter la soumission de mes compagnes. « Vous imaginez aisément, me dit Raphaël, qu’il ne servirait à rien d’essayer des résistances dans la retraite inabordable où votre mauvaise étoile vous conduit. Vous avez, dites-vous, éprouvé bien des malheurs, et cela est vrai d’après vos récits, mais voyez pourtant que le plus grand de tous pour une fille vertueuse manquait encore à la liste de vos infortunes. Est-il naturel d’être vierge à votre âge, et n’est-ce pas une espèce de miracle qui ne pouvait pas se prolonger plus longtemps ?… Voilà des compagnes qui comme vous ont fait des façons quand elles se sont vues contraintes de nous servir, et qui comme vous allez sagement faire, ont fini par se soumettre quand elles ont vu que ça ne pouvait les mener qu’à de mauvais traitements. Dans la situation où vous êtes, Sophie, comment espéreriez-vous de vous défendre ? Jetez les yeux sur l’abandon dans lequel vous êtes dans le monde ; de votre propre aveu il ne vous reste ni parents, ni amis ; voyez votre situation dans un désert, hors de tout secours, ignorée de toute la terre, entre les mains de…
Jessica ne peut aller plus loin. Ses yeux, encore brûlants, s’emplissent de larmes acides.
— L’abandon dans lequel vous êtes, récite froidement Patrick. Il ne vous reste ni parents, ni amis… ignorée de toute la terre…
— J’ai des parents ! s’écrie soudain la jeune fille.
Il s’amuse de ses larmes naissantes, mélange de peur et de colère.
— C’est vrai, admet-il. Et ils doivent être si malheureux de t’avoir perdue pour toujours… Tu imagines comme ils souffrent ? Le calvaire qu’ils endurent ? Ah, si seulement tu avais refusé de monter dans mon fourgon, Jessica… Quelles affreuses douleurs tu leur aurais épargnées ! Ton imprudence t’a conduite ici et a coûté la vie à ta propre sœur. Ta stupidité a plongé tes parents dans le désespoir. Tu peux être fière de toi, non ?
Ça y est, elle pleure, elle sanglote. Elle jette le livre en travers de la pièce.
Lentement, papa ramasse ce qu’il considère comme un chef-d’œuvre. Puis il le repose sur les genoux de Jessica qui continue de sangloter.
— Ne refais jamais ça, prévient-il. Lis.
— Non !
Il passe une main sous son menton, l’oblige à redresser la tête.
— Ne me fais pas perdre patience, ma colombe. Lis, s’il te plaît.
— Non ! Je veux pas lire vos trucs dégueulasses, putain !
Une claque la projette contre les barreaux du lit.
Le coup meurtrit sa propre chair.
Raphaël ne devrait pas ressentir tant d’empathie à l’égard de cette gamine qu’il connaît à peine. Mais ils ont quelque chose en commun. Quelque chose qui les unit.
Le même ennemi.
Qu’ils vaincront, peut-être.
Ou qui les tuera. Sans doute.
William échange un regard avec son frère. En cet instant, il est heureux d’être un homme, et non une femme, entre les mains de ce pervers.
Patrick pose à nouveau le livre devant Jessica.
— Reprends à Jetez les yeux. Et vite.
Une larme tombe sur les précieuses pages, Jessica essuie sa joue rougie.
Tu dois te laisser faire, sinon, il te fera plus mal encore.
La main de Patrick s’approche, elle recule.
— Je vais continuer à lire !
— À la bonne heure, dit papa en se rasseyant sur le lit d’Aurélie. Je t’écoute.
— Jetez les yeux sur l’abandon dans lequel vous êtes dans le monde ; de votre propre aveu il ne vous reste ni parents, ni amis ; voyez votre situation dans un désert, hors de tout secours, ignorée de toute la terre, entre les mains de… quatre libertins qui bien sûrement n’ont pas envie de vous épargner… à qui donc aurez-vous recours, sera-ce à ce dieu que vous veniez implorer avec tant de zèle, et qui profite de cette ferveur pour vous précipiter un peu plus sûrement dans le piège ?
Sandra observe la détresse sur le visage de Raphaël. Cet air si dur, qui le rend plus beau encore. Qu’il arbore dès qu’il souffre.
Et il souffre. À l’unisson avec les sanglots de Jessica qui hachent sa lecture de manière atroce.
Alors, Sandra, qui a subi tellement de fois ce passage, le cite dans un murmure, comme si elle voulait encourager Jessica à aller au bout. Comme si elle lui soufflait son texte sur la scène d’un théâtre.
Vous voyez donc qu’il n’est aucune puissance ni humaine ni divine qui puisse parvenir à vous retirer de nos mains, qu’il n’y a ni dans la classe des choses possibles, ni dans celle des miracles, aucune sorte de moyen qui puisse réussir à vous faire conserver plus longtemps cette vertu dont vous êtes si fière, qui puisse enfin vous empêcher de devenir dans tous les sens et de toutes les manières imaginables la proie des excès impurs auxquels nous allons nous abandonner tous les quatre avec vous.