Louis de Funès, petites et grandes vadrouilles
- Автор: Loubier Jean-Marc
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Éditions Robert laffont
- ISBN: 978-2221115763
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Louis de Funès, petites et grandes vadrouilles». Краткое содержание книги:
Est-ce pour autant juste de dire que les deux hommes se détestent ? Le mieux placé pour en porter témoignage est Denys de La Patellière, lequel affirme : « Il ne se passa rien de spécial sur le tournage. Ni l’un ni l’autre ne fit des histoires, mais l’entente ne fut pas non plus parfaite. Ils se marraient tout de même au début du tournage puis, progressivement, l’ambiance s’est légèrement refroidie, sans en arriver toutefois à un conflit. Ils assistaient tous les deux aux projections chaque soir et en discutaient immédiatement après. Mais le lendemain, Jean Gabin se rendait compte que Louis de Funès avait un avis différent de ce qu’il avait dit la veille. Et cela l’énervait. Il sentait aussi que la femme de Louis avait beaucoup d’influence sur son mari. Alors, il revendiqua : “Pas de femmes sur le plateau, moi je n’amène pas la mienne.” [412] » Il faut encore ajouter que Denys de La Patellière n’est pas homme à faire prévaloir son autorité personnelle sur « le comportement oppositionnel de ces deux “monstres” qui, lorsque l’un tirait à hue, l’autre aussi résolument tirait à dia », souligne André Brunelin, le biographe de Jean Gabin[413]. « J’ai assisté à quelques-uns de leurs affrontements, raconte encore Brunelin[414]. Cela donnait ceci : en plein milieu d’une scène, de Funès s’arrêtait de jouer d’autorité sous prétexte qu’il venait d’avoir une nouvelle idée, laissant Jean planté là. Celui-ci allait alors s’asseoir dans son coin de fort méchante humeur en disant à la cantonade : “Qu’on me prévienne quand il aura mis au point son petit numéro personnel !” Denys de La Patellière prenait un air doucement désespéré et laissait de Funès mettre en place le gag qu’il avait trouvé et qui, naturellement, avantageait toujours son personnage au détriment de celui de Jean. […] Quand de Funès était enfin prêt, on appelait Jean pour tourner et, à ce moment-là, c’était au tour de ce dernier de récriminer contre le “truc” non prévu au scénario et inventé par son partenaire. “Avec ce qu’il fait maintenant, ce que je fais, moi, ça ne va plus. Mettez ça au point, je ne suis pas auteur, moi !” disait-il en retournant s’asseoir. Jean s’irritait en plus qu’on perde du temps à satisfaire l’exigence de De Funès auprès de l’opérateur Sacha Vierny pour que celui-ci, dans les plans rapprochés, mette ses yeux bleus en valeur. “Il a quand même passé l’âge de jouer les godants !” maugréait Jean. »
Mauvaise humeur de l’un. Mauvaise humeur de l’autre. Scénario mal ficelé. Réalisateur insuffisamment « autoritaire » ou ne sachant arrondir les angles. Maurice Jacquin a de quoi se faire des cheveux quant au résultat final. Pourvu que ce Tatoué ne ressemble pas à une coquille foraminée ! Louis aussi est inquiet. Il a même, selon son fils Olivier, beaucoup souffert de cette situation, « au point d’en parler dans une interview télévisée : “Vous savez, c’est très difficile de tourner avec un monsieur qui n’est pas drôle. Et lui n’est pas drôle du tout !” [415] » Et pourtant, Louis de Funès a de l’admiration pour Jean Gabin, car « c’est un grand bonhomme. Il y a une chose qui a fait que ça ne collait peut-être pas entre nous. Par timidité, je lui disais “vous” et lui me tutoyait. Je crois qu’il aurait été beaucoup plus gentil avec moi si je l’avais tutoyé[416]… » Louis dit encore : « Les gens me croient agacé, froid et distant ; je ne suis que timide. Tenez, avec Gabin, du temps du Tatoué. Il était gentil au départ. Un peu cabot mais brave bougre. Eh bien, moi, je suis arrivé amidonné. Alors, il a joué son jeu et les gens ont dit que nous ne nous entendions pas. C’est vrai, ce ne fut pas la lune de miel. Mais c’est de ma faute. Au lieu de regarder un camarade, j’observais le héros de Quai des brumes. Je suis un gosse quinquagénaire. Par maladresse, je casse la vaisselle[417]… »
Pour en finir et en vérité, si le duo Gabin-de Funès ne fonctionne ni devant les caméras ni à l’écran, c’est parce qu’ils ont une vision du comique diamétralement opposée. Gabin pratique le comique de paroles, alors que de Funès use du comique de gestes. En un mot, l’idée de Maurice Jacquin était bel et bien une fausse bonne idée. Une idée de producteur avide d’alimenter son tiroir-caisse au détriment de la qualité artistique et du respect des acteurs. Toutefois, cela n’empêchera pas Louis de travailler une fois encore avec lui pour le montage de Sur un arbre perché trois années plus tard. Ce tournage aura eu au moins une vertu, donner l’occasion à Louis d’aller saluer sur un plateau voisin son ami Bourvil œuvrant sous la direction de Jean-Pierre Mocky qui réalise La Grande Lessive et de lui donner rendez-vous pour le prochain Gérard Oury dans un grand éclat de rire.
Bien avant d’en avoir terminé avec Le Tatoué et de partir pour les extérieurs à Saint-Vincent-le-Paluel près de Sarlat, Louis passe un rapide coup de fil à Claude Gensac afin qu’elle se tienne prête à devenir, dans le prochain Gendarme, Mme Ludovic Cruchot. L’idée de faire convoler le maréchal des logis-chef n’est pas nouvelle, mais elle inquiète Jean Girault et Jacques Vilfrid. Ne risque-t-on pas ainsi de lui faire perdre une partie de ses fans ? Afin de se rassurer, Girault et Vilfrid organisent un sondage par voie de presse. Le résultat ne laisse aucun doute : il faut marier de Funès. Et pas question de le marier avec n’importe qui ! On songe un temps à le mettre dans les bras d’une riche Américaine, pour bien vite choisir de lui offrir rien de moins que la veuve d’un colonel de gendarmerie. Comme on ne change pas une équipe qui gagne, Louis veut que ses fidèles partenaires soient de la partie, et surtout que Claude Gensac soit cette colonelle. Sans la moindre hésitation, elle lui donne son accord après que Louis lui a précisé qu’elle devra être libre pour les mois de mai, juin et juillet. « Tu vois cela avec la production, lui dit-il, n’essaie pas de me joindre, avec Jeanne nous partons en vacances quelques jours en avril. » En effet, sitôt Le Tatoué en boîte, Louis ne perd pas une seconde pour aller s’enfermer dans son château dont les travaux de restauration avancent à grands pas. Il a juste pris le temps d’assister à la première du Petit Baigneur au cinéma Le Berlitz le 22 mars où une fois encore le triomphe est au rendez-vous[418].
412
Denys de La Patellière à Franck et Jérôme in autourdelouisdefunès.fr. Propos recueillis le 13 mars 2008.
413
André Brunelin, op. cit., p. 532.
414
Ibid., pp. 532–533.
415
Olivier de Funès, op. cit., p. 141.
416
Louis de Funès à Jacques Baroche in Ciné Télé Revue daté du 24 septembre 1968.
417
Louis de Funès cité par Éric Leguèbe, op. cit., p. 111.
418
Sans atteindre les scores de La Grande Vadrouille ou du Corniaud, Le Petit Baigneur ravira 775 000 spectateurs en quelques semaines.