Louis de Funès, petites et grandes vadrouilles
- Автор: Loubier Jean-Marc
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Éditions Robert laffont
- ISBN: 978-2221115763
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Louis de Funès, petites et grandes vadrouilles». Краткое содержание книги:
De retour dans la capitale, Louis reprend ses habitudes tout en finalisant le montage des Grandes Vacances, savourant la musique composée par Raymond Lefebvre, et en accordant quelques rares entretiens. En effet, le temps presse. Cette bluette doit affronter le verdict du public dès le 1er décembre. Le diffuseur Valoria Films, dirigé par le Corse Hercule Mucchielli[406], n’a pas lésiné sur le matériel de promotion avec des affiches — petites, moyennes et grandes —, un dossier composé d’un scénario illustré, d’un jeu de vingt-quatre photos en couleur, etc. afin que RIC 05–12 soit assailli d’appels après sa sortie en exclusivité dans les six plus grandes salles parisiennes. Louis attend beaucoup de ce film, qu’il a voulu comme son cadeau de Noël aux petits et aux grands. Il en est largement récompensé par des spectateurs enthousiastes et des critiques de cinéma tout autant séduits. Dans Le Figaro[407], Louis Chauvet assure que « c’est de mieux en mieux » et Claude-Jean Philippe dans Télérama[408] souligne le « génie d’un de Funès car, au fond, c’est un Molière qu’il lui faudrait. De Funès serait merveilleux en Harpagon, en Sganarelle et, pourquoi pas, en Alceste moderne ». Tout le monde s’amuse, à l’exception de certains qui n’apprécient guère l’omniprésence de Louis de Funès sur les écrans. Oscar est toujours à l’affiche et voilà qu’avec Les Grandes Vacances il se hisse de nouveau au premier plan, ne laissant aucune chance à ses « rivaux » qui mordent la poussière comme Le Samouraï de Jean-Pierre Melville avec Alain Delon et Luke la main froide de Stuart Rosenberg avec Paul Newman. On lui reproche de plaire et de distraire. C’est oublier que Louis a ses fidèles. Ils savent qu’ils ne seront pas déçus, qu’ils riront et peu leur importent les faiblesses du scénario. Louis ne fait pas dans le compliqué ou la « prise de tête », il n’a qu’une ambition : divertir le plus grand nombre. C’est bien la plus belle récompense qu’on puisse lui faire, même s’il ne cache pas son plaisir de recevoir pour Les Grandes Vacances le 20 décembre le prix Georges Courteline pour son interprétation et, quelques jours plus tard, en présence d’Anne-Marie Peysson et de Jean Girault, le Ticket d’or 1967 décerné par un jury de spectateurs.
Si Louis peut être aux anges à l’issue de cette année, il n’en demeure pas moins inquiet sur la tournure que prend son prochain long métrage. Alphonse Boudard boude. Il ne veut pas revoir sa copie, estimant que le scénario de ce qui s’appelle désormais Le Tatoué est très bien comme ça. Il va jusqu’à menacer d’exiger qu’on retire son nom du générique si une autre personne traficote son ouvrage. Maurice Jacquin est en pleine impasse. Cette situation ne manque pas d’amuser la profession, qui s’en délecte. Le 2 février, dans Le Film français, un écho affirme : « Un découpage approuvé par de Funès, un autre approuvé par Gabin. » Denys de La Patellière nage en eau trouble, au point qu’il propose à Jacquin de couper la poire en deux. Gabin et Louis étant liés par contrat et ayant bloqué leurs dates de tournage, le réalisateur suggère de faire un film avec Gabin en adaptant un roman de Balzac et un film avec de Funès qui pourrait être L’Avare. Idée immédiatement rejetée par Jacquin. Il tient par-dessus tout à son couple star ! En un mot, Denys de La Patellière est coincé. Il n’a d’autre choix que de réaliser Le Tatoué en catastrophe en appelant à son secours le scénariste Pascal Jardin. Seul moyen de s’en sortir : écrire les scènes au jour le jour (!) et dans la continuité de l’action. Ainsi, on commencera aux studios de Boulogne avant de partir en Bourgogne. Dans ces conditions, on imagine aisément que Louis de Funès comme Jean Gabin ne vont pas trouver le confort auquel ils sont habitués. Rien n’est plus désagréable pour un comédien que de ne pas savoir à quelle sauce il va être mangé. Mais comment se sortir de cette galère sans avoir à rembourser les avances financières déjà consenties par Jacquin ! Contre mauvaise fortune, ils y vont l’un et l’autre sans grand enthousiasme, jurant un peu tard qu’on ne les y reprendra plus. Ils ne doutent ni l’un ni l’autre, forts de leur expérience, que le résultat a toutes les chances d’être médiocre et très en deçà de ce qu’ils sont en droit d’en espérer.
Le 15 février 1968, Louis et Gabin sont fidèles au poste dès onze heures du matin dans le studio G à Boulogne pour se placer sous les ordres d’un Denys de La Patellière qui n’hésite pas à souligner : « nous avons commencé à tourner sans trop savoir où nous allions. Au début, nous n’avions que trois scènes écrites. Pascal Jardin m’apportait chaque scène l’avant-veille du tournage et nous préparions le plateau la veille. C’était donc compliqué[409] ». Compliqué est bien le moins qu’on puisse dire. Compliqué pour un Jean Gabin appréciant que tout soit écrit et calibré au millimètre. Compliqué pour un Louis de Funès aimant avoir le temps de réfléchir à un gag éventuel. Deux méthodes de travail radicalement différentes. Compliqué encore pour Louis qui n’a pas eu son mot à dire sur le choix des comédiens, même si ceux-ci ne font que de courtes apparitions. Compliqué, enfin, par la composition de l’équipe technique… qui est une équipe Gabin, la même que celle du Rififi à Paname. Toutefois, les premières journées se déroulent dans une atmosphère relativement détendue. Louis et Gabin en arrivent même à sourire de ces singulières conditions de travail et des échos paraissant dans les journaux où l’on écrit qu’ils « se détestent », qu’ils « s’entendent comme chien et chat », etc. C’est à croire que toute la presse parisienne se donne le mot pour alimenter le feuilleton « Gabin-de Funès » dans lequel on compte les points. À ce jeu du Qui perd gagne, le magazine féminin Elle[410] se montre le plus astucieux en soumettant aux deux comédiens un questionnaire identique. À la question « Quel est le rôle que vous lui donneriez si vous étiez metteur en scène ? », Jean Gabin répond : « Louis XI » et de Funès : « Cambronne, mais Gabin est trop âgé maintenant. Ce serait un Cambronne après Waterloo. » La plus grande qualité de De Funès ? « Je pense qu’il est un grand mime. » De quoi parlez-vous entre deux prises de vues ? Réponse de Jean Gabin : « De quoi voulez-vous qu’on parle ? Il est dans son coin, moi je suis là. Il n’est pas loquace, moi non plus. Nous n’avons pas beaucoup de sujets de conversation. » Réponse de Louis de Funès : « C’est lui qui me parle de nourriture, de plats mijotés, de plats en sauce. Il aime bien ça. » Bref, des questions bateaux et des réponses à l’emporte-pièce, si tant est qu’elles fussent bien retranscrites. Plus intéressante est la visite de Jacqueline Cartier sur le plateau début mars. Dans France-Soir[411], elle assure que Louis de Funès lui a confié : « Je ne veux plus tourner qu’avec des gens que je connais bien. On gagne du temps. » De qui parle Louis ? De Denys de La Patellière ou de Jean Gabin ? La journaliste ne le précise pas même si, dans son article, elle écrit : « Ce n’est pas un secret que le film qu’il fait à l’heure actuelle avec Jean Gabin n’avance pas vite. Gabin ? Charmant, mais le travail fini, pftt… me dit Louis de Funès. Je vois. La scène mise en boîte, Gabin fonce dans un bout du décor qui ne sert pas aujourd’hui, tandis que de Funès regagne le sien à l’autre bout du studio… Louis de Funès se sent pousser des talons rouges : il est délicieux. Il offre à boire. Il sourit aux photographes. Il reçoit gentiment un petit jeune homme qui vient lui proposer un scénario puis un producteur connu qui vient lui en proposer un autre. Dans ce visage, dont les fureurs ont fait la célébrité, il met un sourire irrésistible. » Après un paragraphe consacré à ses « 600 rosiers où la Bardot est la plus belle et la Maurice Chevalier est toute petite, rouge foncé », Jacqueline Cartier rapporte encore ces propos de Louis de Funès : « Gabin ne peut pas supporter une épingle qui tombe quand il tourne. Moi, au contraire, si je pouvais, je mettrais de la musique pour créer l’ambiance… » Quant à savoir comment Louis s’entend avec son partenaire, il lâche : « Quand il est mal luné, c’est autre chose. Il fume trop, alors il est parfois de mauvaise humeur. J’en sais quelque chose. J’ai fumé beaucoup. »
406
Hercule Mucchielli (1903–1990) fonda en 1930 sa propre société de production, Cyrnos Films, finançant des films comme Une femme dans la nuit avec Viviane Romance ou L’Île d’amour avec Tino Rossi. Mais c’est en qualité de diffuseur qu’il connaîtra ses plus grands succès de 1962 à 1975 en assurant la promotion de Belle de Jour de Luis Buñuel, du Corniaud, de La Grande Vadrouille et de quelques « nanars » comme Estouffade à la Caraïbe de Jacques Besnard avec Frederick Stafford et Jean Seberg ou La Pampa sauvage de Hugo Fregonese avec Robert Taylor.
407
Article daté du 5 décembre 1967.
408
Article paru le 8 décembre 1967.
409
Denys de La Patellière à Franck et Jérôme in autourdelouisfunès.fr. Propos recueillis le 13 mars 2008.
410
Article paru le 26 février 1968.
411
Article daté du 2 mars 1968.