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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Le mépris que témoigne le tsar de toute la Russie aux « faux » rois de Pologne élus, est peut-être partiellement alimenté par l’histoire du mariage de Sigismond II Auguste avec Barbara Radziwill. En 1548, la Diète, après avoir entendu le roi, lui suggère de se séparer de la belle Barbara. Sigismond accepte. Un monarque absolu n’a pas de tels problèmes.

La quête du pouvoir absolu est une des constantes du règne d’Ivan le Terrible. L’intérêt inlassable du tsar pour la politique étrangère en est une autre. S’il délègue souvent les affaires intérieures à des conseillers-favoris, il dirige personnellement les affaires extérieures, la diplomatie, du moins après la suppression de la Rada élue. L’une des raisons du conflit qui l’oppose à Alexis Adachev et à son cercle est d’ailleurs un désaccord sur la stratégie en matière de politique étrangère.

Les missives d’Ivan à Élisabeth Ire d’Angleterre, au roi de Suède Jean III, au roi de Pologne Étienne Bathory, les récits des étrangers qui rencontrent le tsar, offrent une preuve convaincante des talents diplomatiques du souverain moscovite. Irascible, capable d’irrépressibles colères, il lui arrive fréquemment d’user, pour tout argument, de la menace et de l’injure ; mais en cas de nécessité, il sait se faire persuasif et captiver ses interlocuteurs par son savoir, sa culture, ses façons accommodantes qui sont bien souvent un piège.

De ces talents diplomatiques, Ivan a bien besoin : le grand objectif de sa politique étrangère – la conquête de la Livonie et l’accès à la Baltique – entraîne Moscou au cœur de la politique européenne. Car la Lituanie, la Suède, le Danemark ont eux aussi des prétentions sur la Livonie. Les Habsbourg, qui se considèrent nominalement comme les suzerains de l’Ordre de Livonie, tentent d’empêcher Moscou de parvenir à ses fins, en persuadant Ivan de se tourner vers le sud, contre « l’ennemi commun » : l’Empire ottoman. En 1553, le navire de Richard Chancellor, membre d’une grande expédition organisée pour atteindre les Indes par les mers du Nord, est rabattu par la tempête vers les rives de la mer Blanche. Amené à Moscou, Chancellor est reçu par le tsar, « avec ses compagnons », et festoie « à la table du souverain2 ». Des relations de commerce s’instaurent entre Russes et Anglais. Quand l’empereur allemand, en 1560, décrète le blocus de la ville russe de Narva en réponse à l’intervention d’Ivan en Livonie, Élisabeth Ire refuse de lui apporter son soutien et continue de protéger la « Compagnie moscovite » que les Anglais ont créée pour faire du négoce avec l’État russe. Le Vatican suit également de près le cours des événements dans la Baltique : il souhaite en effet entraîner Moscou dans une alliance antiturque et ne désespère pas de parvenir à une réunion des Églises.

En 1556, deuxième année d’existence de l’opritchnina, les opérations militaires sont stoppées en Livonie : les troupes moscovites ont pris Polotsk, nous l’avons vu, en 1553, et, en 1554, ont subi une sévère défaite sur les bords de l’Oula. Si Moscou conclut des traités de paix avec le Danemark et la Suède, elle n’en est pas moins déterminée à poursuivre son avancée en Livonie. La Lituanie propose la paix à Ivan, cédant toutes les villes conquises par les Russes, y compris Polotsk. En 1556, le tsar convoque le Zemski sobor, où sont invités les notables, la moyenne noblesse et les plus importants des marchands. Le souverain leur pose cette question : faut-il accepter la proposition de la Lituanie, ou au contraire poursuivre la guerre ? Le Sobor se prononce en faveur de la guerre et, par là même, pour le prélèvement de nouveaux impôts, indispensables à la conduite des opérations militaires. L’historien du XXe siècle relève ce fait paradoxal : « En terrain russe, la représentation des couches sociales » s’épanouit, « fragile fleur », aux heures les plus sombres de l’opritchnina3. Il l’explique par la recherche d’un compromis politique : une fois l’élite princière affaiblie, le tsar veut s’appuyer sur la couche supérieure des boïars, située un cran au-dessous. Le noyau de cette couche est composé des vieilles familles boïares de Moscou, soutenues par un clergé influent ; or, ce noyau réclame la suppression de l’opritchnina. Très satisfait de l’accord du Sobor pour la poursuite de la guerre, Ivan répond par une effroyable répression.

La guerre, donc, continue : le désir d’Ivan de conquérir la Livonie et d’obtenir un accès à la mer est inébranlable. Le conflit dure encore plus de quinze ans et ruine le pays. Les redevances ne cessent d’augmenter, les paysans s’enfuient vers les marges de la Moscovie, où la main de Moscou ne peut les atteindre. La population citadine fuit, elle aussi, surtout celle du centre et du nord-ouest. Moscou voit le nombre de ses habitants diminuer d’un tiers. La famine et la peste des années 1569-1571 sont un coup supplémentaire. Et cependant, le tsar continue d’arracher au pays les moyens nécessaires à sa politique.

En 1569, survient un événement dont la signification n’apparaît pas immédiatement à Moscou : une Union est scellée à Lublin, entre la Pologne et la Lituanie. Les liens tissés de longue date entre les deux pays changent de nature, pour donner bientôt naissance à un État unique : la Rzeczpospolita, exemple sans équivalent de république monarchique, dirigée par un roi élu. La mort du dernier Jagellon, Sigismond II Auguste, en 1572, libère le trône. L’élection du nouveau roi, la lutte entre les prétendants soutenus par les puissances européennes, détournent l’attention de l’État polono-lituanien. Ivan met à profit ce « vide de roi » pour continuer la guerre.

La candidature d’Ivan au trône de Pologne est proposée par une série de magnats lituaniens orthodoxes, qui militent en faveur d’un roi slave (il n’est pas d’autre Slave parmi les prétendants). Certes, les échos des horreurs commises par l’opritchnina ne risquent pas de faire pencher la majorité des électeurs en faveur du souverain moscovite. Ivan comprend, toutefois, qu’une élection sur le trône de Pologne ouvrirait à Moscou de nouvelles et vastes possibilités. Il explique à l’ambassadeur lituanien, venu à Moscou au début de 1573 annoncer la mort du roi et demander le maintien de la paix : « Ni les païens, ni Rome elle-même, ni aucun autre royaume ne serait en mesure de se dresser contre nous, si votre terre ne faisait plus qu’une avec la nôtre. » Pour le reste, la Pologne ne l’intéresse pas vraiment : d’une part, l’idée d’être un roi élu lui répugne, d’autre part la Pologne, fractionnée par les féodaux, les pans indociles, ajouterait encore à ses soucis. Aussi Ivan pose-t-il ses conditions : il est prêt à se présenter, si son pouvoir devient héréditaire (c’est la fin des élections !) et si l’on cède à Moscou non seulement la Livonie, mais également Kiev.

Ivan suggère en outre d’élire au trône de Pologne Maximilien, fils de l’empereur d’Autriche. Moscou s’est entendue secrètement avec Vienne pour liquider la Rzeczpospolita. En cas de victoire de Maximilien, la Pologne reviendrait à l’Autriche, la Lituanie et la Livonie à la Russie. Pour la première fois, l’idée d’un partage de la Pologne apparaît dans les projets diplomatiques européens. Mais le parti français l’emporte à la Diète : Henri de Valois, vingt-deux ans, fils de Catherine de Médicis et frère de Charles IX, l’un des organisateurs de la Saint-Barthélemy, est élu. Il demeure sur le trône exactement cent dix-huit jours, puis se précipite à Paris pour occuper celui de France, laissé vacant par le décès de Charles IX. Polonais et Lituaniens doivent organiser une nouvelle élection.

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